‹ Les prologues de TérenceChapitre 43 sur 143 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

qu'après mûre réflexion et pour de bonnes raisons qui ne cessèrent jamais de lui paraître concluantes. Aussi demeuret-on tout surpris qu'il ne les ait nulle part exposées. Au début du prologue de V Andrienne une explication de ce genre était naturelle, nécessaire même. Il le comprit bien. Mais au lieu de la donner claire, complète, sincère, il se contenta d'une annonce, catégorique sur le fait de la suppression, obscure et peu satisfaisante sur la question des motifs. « Le poète, y est-il dit, lorsqu'il s'est décidé à écrire pour le théâtre, a cru d'abord que dans la composition de ses pièces il devait avoir uniquement en vue les suffrages du public », — en d'autres termes, il s'est figuré qu'à chaque œuvre nouvelle la cause arriverait entière devant des juges libres de toute prévention et que l'accueil fait à ses comédies dépendrait seulement de l'impression bonne ou mauvaise produite sur les spectateurs pendant la représentation ; il a compté sans le péril que des bruits malveillants, semés par la jalousie avant le grand jour, feraient courir à la pièce encore inédite ; — « mais l'événement lui a montré que son erreur était grande ; et il consume ses soins à écrire des prologues non pour exposer le sujet, mais pour se défendre contre un vieux poète mal intentionné », qui met tout en œuvre pour faire échouer V Andrienne . On le voit, Térence cherche à rejeter sur ses détracteurs la responsabilité de son innovation. Il est un point essentiel qu'il laisse à dessein dans le vague et que nous essaierons bientôt d'éclaircir : si Luscius ne l'avait point attaqué, aurait-il fait jouer ses comédies avec des prologues à argumentum, ou bien aurait-il purement et simplement supprimé le prologue? '. Quant à la raison donnée ici, ce n'est qu'un prétexte d'une faiblesse dérisoire. Qui empêchait le j)oète de présenter d'abord sa justification et de raconter ensuite V argumentum ? La

' Le comment, de Donat sur ce passage est beaucoup plus afiirmatif que le texte : « Proposucrat quidem poeta noster ut in 2ii'ologis argumenta narraret » ; ce qui suit est très juste : « Sed hoc imputât advcrsa' rio qui eum faccre non pcrmisit quod proposucrat^ maledictis ad respondendum etcmdcm pruvocans . »

longueur du prologue était-elle limitée à quelques vers près? Les deux éléments étaient-ils incompatibles ? Dans le prologue des Adelphes, après avoir répondu aux attaques de ses ennemis, Térence ajoute :

a Dehinc ne exspectetis argumentum fabulas. »

Lui-même reconnaît donc qu'il ne serait pas impossible de placer à cet endroit le récit préliminaire.

Quelques années après, une nouvelle occasion s'ofîrit à Térence de s'expliquer franchement sur sa conduite. Le gros du public ne chicana pas le poète sur la valeur de son excuse ; mais il était plus difficile de donner le change aux spectateurs instruits. Moins que personne, Luscius et ses partisans pouvaient être dupes d'un pareil subterfuge. Il leur fut aisé d'en faire justice; on pense bien qu'ils ne s'en tinrent pas là : ils interprétèrent les choses à leur manière et lancèrent contre Térence cette accusation :

« Vetns si poeta non lacessisset prior, NuUum invenire prologum posset novus Quem diceret, nisi haberet cui malediceret i. »

Il y a ici deux griefs : le grief de stérilité et le grief de médisance. Térence feint de ne voir que le second et se justifie en invoquant le droit de légitime défense. Quant au premier, qui est évidemment le principal, il néglige de le réfuter. H se tire d'affaire par une réponse énergique de

1 Phorm. 2)rol. 13 sqq. Après Guyet (Comment, in Terent. "hlk), Ihne ( Qucpst. Ter. 42 J met en doute l'authenticité du dernier de ces trois vers. Quant à moi, je le trouve indispensable pour le sens. Dans sa réponse, Térence ne tiendra compte que du grief de médisance : il faut bien qu'il lu^ donne dans l'objection le plus de relief possible. Si on supprime ce vers, les vers 20 sq. ne sont plus suffisamment préparés. L'observation de Ritschl (Parevga, 551 j, que Térence n'a pas pu dire en parlant de lui-même « dicere prologum » pour « scribere prologum » est de nulle valeur. Ici comme au vers 33 du prol. de VHeaut,,

De illius peccatis phira dieet, cum daiit Alias novas , . . . ,

(( dlccre » signifie « faii-e dire (par l'acteur du prologue). » Il y a de plus dans le vers qui nous occupe une sorte de jeu de mots entre « dicerc » et « malcdiceret ».

lOQ, mais au fond tout à fait évasive, qui dénote chez lui l'invincible parti pris de garder son secret.

Car il a son secret, et les propos méchants mis en circulation par ses envieux ne méritent pas d'être pris au sérieux. Prétendre que l'auteur de tant d'admirables narrations, gaies ou touchantes, si habilement arrangées, si vivement menées, était incapable de présenter V argumentum sous une forme intéressante et spirituelle, n'est-ce pas le comble de l'invraisemblance ? Pour les récils qu'on lit au courant de ses pièces il a eu sous les yeux, il a copié le modèle grec. Sans doute; et nous savons qu'il a suivi ses originaux de plus près que Plaute. Mais encore faut-il reconnaître qu'il n'a pas toujours traduit mot à mot. D'ailleurs, quelque stérilité d'invention qu'on lui suppose, il avait assez lu pour enrichir son fonds personnel ; sa mémoire pouvait venir en aide à son imagination. Fallait-il enfin une prodigieuse fécondité d'esprit pour encadrer et égayer de quelques vers l'élément narratif du prologue ? Si Térence avait écrit des prologues à argumenliun, ils n'auraient certainement pas eu l'allure bouffonne et l'entrain bruyant de ceux que nous lisons en tète des comédies de Plaute : ils eussent été, en revanche, plus gracieux et plus coquets. Nous y retrouverions l'empreinte d'un talent moins fort et moins riche, mais plus fin et plus cultivé. La différence est frappante entre les pièces des deux poètes ; leurs prologues se distingueraient aussi très nettement, même si le contenu en était de nature semblable. On peut ajouter que ceux de Térence, comme ses pièces, auraient provoqué moins de gros éclats de rire, auraient eu un succès moins populaire. Mais on ne saurait aller plus loin sans injustice, et il faut chercher ailleurs la véritable explication du changement capital que notre poète fit subir à l'office du prologue.

Il n'est pas difficile de voir que ce furent des raisons d'art qui engagèrent Térence à rompre dès le début et pour toujours avec la tradition. S'il manquait à son talent la verve et le feu, sources des beautés dramatiques vives et

éclatantes, de celles dont l'attrait puissant agit d'emblée et sur toutes les âmes ; si par là il fut inférieur aux vieux comiques romains, à Névius et à Plante, il se plaça bien au dessus d'eux par la finesse de son jugement et la délicatesse de son goût, qualités naturelles qu'une culture soignée, que l'élude des chefs-d'œuvre du théâtre grec, que le commerce journalier des hommes les plus intelligents et les plus instruits de l'époque développèrent merveilleusement. Poète de sang-froid, artiste patient, il eut des scrupules, il fit des réflexions, auxquels ses devanciers, emportés par leur fougue, ne s'étaient pas arrêtés. Le premier à Rome, il considéra qu'une comédie n'est pas seulement un spectacle, mais encore une œuvre d'art; que, si l'obligation immédiate du poète comique est de plaire aux contemporains, spectateurs de sa pièce, il a pourtant le droit de songer aux lecteurs et à la postérité. Le premier, il sentit tout Je prix de la perfection littéraire, exquise et modeste, qui échappe aux ignorants, mais charme les délicats. Le premier aussi, en écrivant ses comédies, il médita à fond sur les conditions de l'art dramatique et le trouva soumis à des lois auxquelles il donna une adhésion pleinement raisonnée ; et il lui parut que la plus respectable, la plus essentielle de toutes, c'était la loi de vraisemblance.

Or elle condamne les monologues narratifs. MaisTérence, quelque envie qu'il en eût, ne pouvait pas songer à faire disparaître tous ceux qui se rencontraient dans ses originaux. Il aurait fallu pour cela faire subir aux pièces grecques des remaniements interminables et fort compliqués ; car les poètes de la nouvelle comédie ne s'étaient guère gênés pour user et abuser de ce procédé commode, tant au début qu'au courant de leurs pièces. Pour les monologues de celte dernière catégorie, il semble que Térence s'est résigné de bonne grâce à les conserver ' et qu'il n'a pas

1 Oa peut eu distinguer deux variétés : 1° les a jjarte, c'est-à-dire les monologues d'un personnage qui n'est pas seul en scène : ou les trouve d'ordinaire au début des scènes ; 1° les monologues proprement dits. Ils sont

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