‹ Les prologues de TérenceChapitre 44 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

essayé d'en remplacer uq seul par une scène dialoguée '. Mais il crut devoir se comporter tout autrement à l'égard des monologues initiaux, plus choquants parce qu'ils sont plus isolés et surtout parce qu'on ne peut pas invoquer pour les justifier la passion qui, sous diverses formes, s'empare plus ou moins des personnages, une fois que l'action est engagée. Il résolut donc en principe de les éviter et il ne viola qu'une fois cette règle de l'exposition dialoguée. Ayant choisi pour original X Andrienne de Ménandre, il remplaça le monologue du vieux Simon par une conversation dont la Périnthienne du même auteur lui fournit le modèle. Les comédies qui vinrent ensuite, VEunuque, VHécyre^ VHeautontimorumenos, avaient déjà dans l'original grec une exposition dramatique ; et cette circonstance ne fut sans doute pas sans influencer un peu le choix de l'imitateur latin. Le Phormion commence, il est vrai, par un monologue ; mais ce petit discours de Dave ne contient pas le récit du sujet, il ne sert qu'à préparer la scène suivante où l'exposition se fera dans un entretien de Géta avec Dave. Quant à la première scène des Adelphes, elle constitue dans le théâtre de Térence une exception remarquable : il n'a point fait pour cette pièce de Ménandre ce qu'il avait fait pour V Andrienne ; il a conservé, à quelques détails près ^, le monologue de Mi-

particulièrement nombreux dans VEunuque (I, 2, Gnathon 32 vers ; III, 3, Chrêmes, 24 V.; III, 4, Antiphon, 10 v. ; IV, 1, Dorias, 14 v. ; IV, 2, Phœdria, 14 v.; V, 2, Chœréa, 10 v.; V, 4, Parménon, 18 v.) Le plus étendu de tous est celui de VHécyre^ III, 3, Pamphile, 54 v.

1 Dans le comment, de Donat, ad Eun. III, 4, 1 (v. 539), on lit : « Bene inventa jyersona est cul narret Chœrea, ne tmus dite loquatuo' ut ajmd Menandrum. y> D'où, il faudrait conclure que le personnage d'Antiphon a été créé par Térence, évitant ainsi un long monologue. Mais il est à peu près certain que les mots « 7U ajmd Menandrum » ont été ajoutés après coup au texte de Donat par un scholiaste. La remarque de Douât se rapportait à l'économie de la pièce et s'appliquait aussi bien à l'original de Ménandre qu'à la copie de Térence. Cf. Ihne, Quœst. Ter. 20 sqq, et TeufEel, Studlen und Ckaraht. 282.

2 On s'est demandé souvent à cause de quelles modifications Varron, au rapport de Huétonc ( Vie de Térenee), préférait le début de la pièce latine. La dilïérence n'était probablement que dans les détails. C'est

cion, qui conlient l'exposition. Pourquoi cette dérogation à sou habitude constante? Peut-être a-t-il essayé de placer auprès de Miciou un personnage protatique ^ un équivalent de l'affranchi Sosia, mais sans réussir à en imaginer aucun qui fût dans les conditions voulues pour recevoir avec vraisemblance les confidences du vieillard. Comme la pièce, malgré cet inconvénient du début, lui plaisait d'ailleurs, surtout par l'intérêt de la question d'éducation qui s'y pose; comme elle lui paraissait, dans un temps où la lutte était vive à Rome entre les vieux principes nationaux et les nouvelles tendances grecques, avoir beaucoup d'à-propos et partant des chances sérieuses de succès, il se décida à passer outre. Avec lage et l'expérience, sans rien perdre de leur fermeté, ses convictions littéraires se faisaient sans doute plus tolérantes. Il avait laissé subsister en tête du Phormion, sa cinquième comédie, un monologue de seize vers, préambule de l'exposition ; il commença la sixième, les AdelpheSy par un monologue beaucoup plus étendu et, pour une fois, il profita des ressources de l'exposition narrative.

Mais entre un récit de ce genre fait par un personnage de la pièce et Vargumenium raconté par Prologus la différence est évidente. Micion a qualité pour mettre le public au courant : appartenant au monde de la fiction et mêlé à l'intrigue du drame, la connaissance des faits qu'il expose est toute naturelle chez lui. Il n'a que le tort de se tourner en parlant vers le public. En cela seulement son monologue

une comparaison de ce genre, mais à l'avantage du poète grec, qu'Aulu- Gelle (II, 23; cf. Ribbeck, Corn. Rom. frag, p. 59 sqq. 2" édit.) établit entre le Plocium de Cécilius et la comédie originale de Ménandre.

' Donat (Ad And Prœf.) définit ainsi le 7:pdaw7:ov -poxaxty.o'v : a Persona lyrotatica ea intelligltur qnœ semcl adhibifa in 2}'>'incij)io faiulœ in nvllls deinceps fahulœ partihus adhibetnr. » Ladewig (cité par Dziatzko' Rhein. Mus. XXI, 80^ note) a évidemment tort de croire que lesprosopa 2)rotatica de Térence soient en général le résultat d'une contamination ; cela n'est vrai que pour VAndrUnnc. D'ailleurs l'emploi de ces figures accessoires remonte jusqu'à Eschyle (Cratos et Bia dans le Prométhéey le Veilleur de nuit Ci-ànsVAgamennion, etc.)

ne doiiQe pas rillusion que le drame doit produire; là est d'ailleurs la véritable exposition de la pièce, qui n'en a pas d'autre. Au contraire, Vargumetitum de Prologus n'est point une partie essentielle de la pièce, et ce n'est qu'en vertu d'une convention grossière que ce personnage, étranger à l'action et à la fiction, connaît si bien le sujet. Térence, qui évitait autant que possible les monologues initiaux comme celui de Micion, ne pouvait manquer de trouver monstrueuse l'invraisemblance de Vargumentum. Réprouva toujours pour cet artifice une répugnance insurmontable ; malgré l'autorité et le succès de ses devanciers, malgré les calomnies de ses envieux, il ne confia jamais l'exposition à Prologus. C'est donc une raison d'art, l'intelligence et le respect des lois du drame qui a motivé cette innovation.

Nous voyons maintenant pourquoi Térence ne s'est jamais nettement expliqué à ce sujet. Les considérations d'ordre littéraire qui furent si puissantes sur son esprit auraient sans doute été appréciées à leur juste valeur par la partie lettrée de son auditoire. Mais ce n'était là qu'une infime minorité. Or l'étude de la polémique des prologues nous montrera le poète constamment et uniquement préoccupé de se mettre, soit dans la défense, soit dans l'attaque, à la portée de la majorité qui tenait dans ses mains le succès. La plupart des spectateurs étaient-ils capables d'écouter utilement la justification de Térence et même d'en saisir le sens ? Entendaient-ils quelquecho.se à tous ces scrupules d'écrivain? Se souciaient-ils qu'on mît à composer une comédie tant de façons et tant de ralfmements? Que la pièce fût divertissante, ils n'en demandaient pas davantage. Si elle les amusait, ils applaudiraient et resteraient jusqu'à la fin ; sinon, ils siffieraient et s'en iraient. Quant aux mérites artistiques de l'œuvre, ils ne s'en inquiétaient guère. Aussi Térence n'eut-il garde de soumettre à leur approbation les vrais motifs de sa conduite. Il fallait cependant signaler l'innovation, au risque de choquer un public accoutumé à entendre Vargumentum toutes les fois que

paraissait sur la scène Prologus. C'est ce que fit Térence, après avoir affirmé que, du jour où il s'était mis en tête d'écrire, son unique préoccupation avait été de faire plaisir au peuple ; puis il donna un prétexte qui parut sans doute spécieux aux ignorants. La réforme fut acceptée du public. Plus tard, quand les bavardages de ses ennemis le mirent presque dans la nécessité de parler, il se renferma dans un sage silence. La bonté de sa cause ne lui semblait pas douteuse, mais il se défiait de l'intelligence de ses juges. Nous voyons aussi quelles étaient les intentions primitives de Térence et ce qu'il aurait fait dans le cas où les circonstances l'auraient laissé libre d'agir à sa guise. Puisque les raisons qui amenèrent la suppression de Vargumentum n'ont aucun rapport avec les attaques de Luscius, il est clair que notre poète qui, de son aveu même, n'écrit de prologues que pour répondre à ces attaques, n'en aurait pas composé du tout si nul ne l'eût inquiété. Il ne faut pas s'étonner que l'idée de cette réforme radicale soit venue à l'esprit d'un débutant : elle était en réalité beaucoup moins hardie que le parti où Térence s'arrêta définitivement, et il y avait moins d'audace à donner des comédies sans prologue qu'à donner des prologues sans argumentum. Nous avons parlé tout à l'heure d'un prologue de Plante qui ne contient pas l'exposition du sujet, mais c'est un prologue grec. Un discours de Prologus non consacré en grande partie à l'analyse de la pièce était peut-être ^chose inouïe. Au contraire, les exemples ne manquaient pas de comédies jouées sans prologue romain. D'abord toutes les comédies pourvues d'un prologue à figure allégorique, où la captatio benevolentix trouvait place aussi bien que Vargumentum, étaient dans ce cas. Il est, en outre, permis de croire que plusieurs pièces de Plante, qui nous sont parvenues sans discours initial de Prologus ou d'une divinité, n'en eurent pas à la première représentation, le poète s'étant dit que la popularité de sou nom, sans autre recommandation, concilierait toutes les sympathies à ces œuvres, d'ailleurs

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simples et claires. Proiogus n'était donc pas un introducteur obligé, et TéreDce, à l'époque où il écrivait YAndrienne, pouvait sans trop de témérité songer à se passer de ses services. Il était alors persuadé que le meilleur moyen de rendre le spectateur attentif et bienveillant, ce serait une première scène intéressante. Haranguer le public avant la pièce lui paraissait superflu. Mais il ne tarda pas à reconnaître que l'usage du prologue avait du bon, que cette occasion de causer librement avec le peuple n'était pas toujours à dédaigner. Forcé par des circonstances indépendantes de sa volonté à revenir sur sa décision première, il se servit de Proiogus dont il avait sans doute voulu d'abord supprimer Temploi, mais lui réserva un rôle qu'il pouvait tenir sans invraisemblance.

Les prologues de Térence ne sont pas autre chose, en effet, que des plaidoyers en faveur de ses pièces. Comme il le dit lui-même * : « In prologis scribundis operam abutitur... qui onalivoli veteris poetx maledictis respondeat,» Dès le commencement de sa carrière s'engage entre ce vieux poète et lui une polémique littéraire qui dure presque jusqu'à la fin. L'adversaire et ses partisans formulent leurs critiques de leur propre bouche dans les entretiens de la vie quotidienne -. Térence, au lieu de riposter de la même façon, a l'idée très heureuse de donner à ses réponses une bien plus grande publicité en les faisant présenter par Proiogus du haut de la scène. Ses prologues nous retracent donc toute l'histoire de la lutte. Un chapitre spécial sera consacré à l'examen des accusations qu'on lança contre lui, des moyens de défense qu'il y opposa, des reproches qu'il fit à son tour au chef de ses détracteurs. Mais notre but étant de montrer ici quel fut le rOle du prologue dans Térence, nous devons dès à présent tracer un résumé rapide de cette polémique.

Lorsque Térence débuta, il y avait à Rome un vieux

' And. 2}'>'ol. 5 S(i.

2 Cf. Him.prol. 19 sqq. — Ueaut prol. 10, 22; — Fh. jfjrol. 4; etc.

poêle comique dont nous savons le nom par Donat ', Luscius Lavinius ou Lanuvinus, qui compta sans doute un moment, grâce à la mort récente de Cécilius -, régner sans rival sérieux sur la scène romaine. Avait-il beaucoup de talent? N'étant guère renseignés sur lui que par son adversaire, il nous est bien difficile de le juger. Volcatius Sedigitus le place au neuvième rang dans ce fameux canon où Térence occupe le sixième. Térence ne lui adresse en somme qu'une critique sérieuse : il l'accuse de mal écrire^. Le choix qu'il avait fait pour les traduire de deux charmantes comédies de Ménandre, V Apparition ei le Trésor^, prouve qu'il ne manquait pas d'intelligence et de goût. Ses pièces réussissaient : Térence est obligé de l'avouer une fois'' et il ne fait mention d'aucun échec subi par lui. Il avait un nom, une situation, des relations qui lui permettaient de connaître avant le public les pièces achetées par les magistrats et d'assister parfois aux répétitions ^ Il était le chef d'une coterie de lettrés qui partageaient ses doctrines sur l'art dramatique et firent campagne avec lui contre son jeune rival. Traducteur exact des modèles grecs ^ il s'était séparé des anciens comiques romains, de Névius et de Plante, dont les imitations lui paraissaient trop hbres. Voilà à peu près tout ce que nous connaissons sur la personne du poète à qui la disparition de Cécilius semblait devoir laisser le premier rang. On conçoit qu'il fut désagréablement surpris de voir surgir aussitôt un concurrent redoutable par son talent et peut-être plus encore par ses protecteurs. Les vieux n'aiment pas à être supplantés par les jeunes : l'amour-propre de Luscius fut blessé quand il sut qu'un adolescent de dix-huit ans^ qui n'était pas de son

1 Ad Atid.jn-ol. 4.

2 Sur la date de la mort de Cécilius, cf. Ritschl,0i7?/s<?. t. lll.p. 497 sq-

3 Bun. 2}rol. 7.

4 Cf. JSnn. prol. 9 sq. et le comment, de Douât sur ce passage. ^ Pli.2)i'ol. 9 — " Eun. 2)rol. 19 sqq.

" Cf. And. 2}rol. S, 15 sqq. ; Hcant . prol- 16; etc.— ^ Eun.prol. 7. 8 Sur l'âge de Térence quand il partit pour la Grèce, et par conséquent en 588, cf. Suétone, Vie de Tèrenee (éd. Ritschl).

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école et ne travaillait pas d'après sa méthode, avait trouvé acquéreur pour sa première pièce, quand surtout il dut s'avouer, ayant pris connaissance de l'œuvre, qu'elle était bonne et taillée pour réussir. De plus, ses intérêts pécuniaires étaient en jeu ; il n'y avait pas à Rome dans l'année beaucoup de représentations dramatiques ; la vente de ses pièces pouvait donc être entravée par les succès d'un nouveau poète ; elles subiraient au moins une diminution de valeur, du moment qu'elles seraient sur le marché en présence de productions rivales. Avec plus de noblesse de sentiments et moins d'àpreté au gain, Luscius aurait fait bon accueil à son jeune confrère. Mais, au lieu d'imiter la conduite de Céciiius *, il n'écouta que les mauvais conseils d'une double jalousie, littéraire et mercantile ; il s'efforça méchamment d'arrêter le débutant par une chute à l'entrée de la carrière.

Il avait compté'sans la hardiesse de Térence, qui, mis au courant des critiques dirigées contre sa pièce, se fit une arme du prologue et s'en servit avec autant de vigueur que d'habileté pour se défendre d'abord et bientôt après pour attaquer à son tour. Le prologue de V Andrienne est consacré tout entier à la polémique. Il contient un exposé des circonstances qui ont amené l'auteur sur ce terrain (1-7), une réponse énergique au grief de contamination lancé par les adversaires, avec des paroles très dures pour toute la coterie et des menaces collectives de représailles (8-23) ; enfin un appel à l'impartialité du public, que le poète prend pour juge dans le débat (24-27). Il sortit vainqueur de ce premier engagement. Mais ses ennemis ne désarmèrent pas. Tout au contraire, la jalousie de leur chef se compliqua dès lors de rancune, parce qu'il avait été malmené, et de dépit, parce qu'il avait été vaincu.

Luscius étant revenu à la charge contre VEunuque, Térence employa cette fois encore tout son prologue à lui répondre. Comme son vieux rival se i)laignait d'avoir été

' Cf. ihid. ranccdote connue de la lecture de ï Andrienne chez Céciiius.

traité avec une ligueur excessive, « inclementius^ » , i\ protesta d'abord que son désir était de blesser le moins de gens possible ; attaqué, il avait riposté, voilà tout. Enhardi par son premier succès, avant de se défendre contre les critiques de LusciuSj il l'accusa lui-même. Puis il réitéra ses menaces, sous une forme personnelle cette fois. Cela fait, il réfuta l'accusation de plagiat qu'on lui avait intentée. Il remporta ce jour-là une nouvelle victoire, plus brillante encore que la première.

Au point de vue de la matière, le seul qui nous occupe ici, le prologue de V Heautontimorumenos se distingue sensiblement des deux précédents. C'est encore un plaidoyer en faveur de Térence; mais la polémique n'y entre que pour un tiers environ (16-34). Les idées exprimées dans les deux parties restantes ne sont pas de même nature. Dans l'une (1-15), Ambivius, le vieil acteur aimé du public, expose que c'est précisément à cause de son influence sur les spectateurs que le poète lui a confié par extraordinaire le rôle de Prologus ; dans l'autre (35-52), prêtant à Térence l'appui de sa popularité, il fait valoir au profit de la pièce qu'il va jouer des recommandations d'ordre tout personnel. Cette différence si marquée entre le contenu de deux prologues consécutifs, s'explique par l'échec de VHécyre. Notre poète ne s'était inquiété d'abord que des calomnies de son rival; l'expérience lui a démontré qu'il fallait redouter bien plus encore les caprices du public. Malgré les manœuvres de Luscius, VAndrienne et VEunuque avaient pleinement réussi ; VHécyre échoua parce que, au moment de la représentation; la foule, attirée ailleurs par des spectacles plus conformes à ses goûts, ne consentit pas à l'écouter. Donc il ne suflîsait pas toujours, pour la rendre attentive et favorable, de lui prouver l'injustice des reproches faits à la comédie qu'on lui présentait. Aussi Térence effrayé eut-il recours, sans abandonner ses moyens ordinaires, à un artifice exceptionnel qu'il crut plus efficace.

1 Bun.2}rol. 4,

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