CHAPITRE DEUXIÈME
D'ailleurs, dans la partie de ce prologue consacrée à la polémique, on voit que la tactique de ses adversaires s'était modifiée. Soit que V Heautontimorumenos n'ait pas donné de prise à leurs critiques, soit qu'ils aient reconnu aux deux premiers succès de Térence l'impuissance d'un système d'attaques dirigées contre une pièce en particulier, les accusations qu'ils produisent ici ont une portée générale : elles visent toutes les comédies déjà données par le nouveau poète. Il semble donc que leur but est maintenant, non pas d'infliger à l'ennemi un échec immédiat et décisif, mais de saper lentement sa réputation et de compromettre son avenir. Ils ont perdu l'espoir de l'arrêter et de l'abattre d'un seul coup ; ils gardent celui d'user son courage par d'incessantes tracasseries ', A cet effet, ils reprochent d'abord à Térence de s'étro rendu plusieurs fois coupable du délit poétique de contamination ; à ce grief réédité succède une accusation toute neuve : Luscius insinue que les amis du jeune poète collaborent à ses pièces. Térence riposte en quelques mots à cette double attaque et prend ensuite l'offensive, qu'il menace de ne point quitter si l'adversaire ne cesse les hostilités. Dans le prologue de VEunuque, il avait suivi l'ordre inverse, provoquant avant de se défendre. Ici il manœuvre avec moins d'audace, parce qu'il a perdu, depuis l'échec subi, sa belle témérité d'autrefois.
1 II me semble que Térence a signalé ce changement de tactique dans les premiers vers du prologue du Phormion :
a Postquam ijoeta vêtus ijoetain non potest Rctraliere a studio et transdere hominem in otium, 3Ialedlctis deterrere ne scrihat jiarat ; Ne pouvant arracher le jeune poète à ses occupations (en faisant échouer ses pièces) et le réduire cà l'inaction (parce qu'alors ses œuvres ne trouveraient plus d'acquéreur), Luscius s'apprête à le dégoûter par ses médisances du métier d'écrivain. ))Cf. les vers 13-19 du second prol. de VHéc, où il est question des échecs de Cécilius. Les manœuvres iniques de sea adversaires faillirent l'arrachera ses occupations de poète comique (^^îv^^e javi remotum injuria adversariuin ah studio..,.) ; si, au lieu de lui témoigner la plus active sympathie, Ambivius s'était alors montré froid et dédaigneux, il l'eût facilement dégoûté d'écrire a dcterruisscm facile no alias scribercf).
Le prologue du PJwrmion nous montre les détracteurs de Térence fidèles à leur nouveau plan de campagne. Ils ne lui adressent ici encore que des critiques générales, l'une relative au ton de ses comédies, l'autre à la composition de ses prologues '. Sa riposte ne contient pas de partie agressive distincte ; seulement au premier de ces deux reproches il répond en signalant dans une pièce de Luscius le défaut contraire. Il y a un autre trait de ressemblance entre le prologue du Phormion et celui de V Heautontimorumenos : c'est que la polémique n'en fait pas tous les frais ; le dernier tiers du morceau est un appel à la bienveillance des spectateurs avec une allusion à l'échec, déjà réparé d'ailleurs, de VHécyre ; on y reconnaît, quoique moins évidente et moins inquiète, la préoccupation, que nous signalions tout à l'heure, des caprices du public et de ses impressions du moment.
Dans le prologue des Adelphes, au contraire, il n'y a pas autre chose que de la polémique. Térence, rassuré par plus d'un succès, n'éprouve pas le besoin d'implorer longuement l'attention et la sympathie-. Peut-être même se montre-t-il plus confiant qu'il ne l'est au fond, précisément parce qu'il va bientôt tenter un coup hardi, la reprise de VHécyre. Au début de la lutte, les adversaires ne produisaient qu'un grief contre chaque pièce. A partir de V Heautontimorumenos ils les ont groupés par deux, essayant de remédier par le nombre au défaut de précision des attaques. Nous en découvrons ici jusqu'à trois. Il est vrai que des trois pas un seul n'est inédit. Quant à leur nature, deux sont généraux : celui qui a trait aux prétendus collaborateurs de Térence et celui qui vise la composition de ses prologues ^ ; le troisième
' La formule iadéfiaie qui annonce cette dernière critique : ()iu)ic si quis est... » se rapporte évidemment au parti de Luscius. De mémo JEtoi. prol. 4 : « Tum si quls est... » désigne Luscius lui-même Térence n'eut jamais qu'une seule catégorie de détracteurs .
2 Bentley signale une lacune entre les deux derniers vers du prologue. Ses raisons (l'absence de vestra après (pqnanimitas et la quantité de migeat) ne sont pas décisives. D'ailleurs cette lacune ne serait que d'un vers.
3 Ce grief n'est pas formellement reproduit par Térence ; mais il y fait