CHAPITRE DEUXIÈME
est spécial aux Adelphes : c'est une accusation de plagiat. On voit par là qu'à ce moment le parti de Luscius combina ses deux systèmes d'attaque ; la pièce nouvelle prétait le flanc à une critique précise ; ils en ont profité pour déployer contre elle toutes leurs ressources. Autre particularité à relever : Térence, qui, dans tous les prologues antérieurs à celui-ci, consacre une mention distincte ' au chef de la coterie, ne se sert plus dans le prologue des Adelphes et dans les suivants que d'une désignation collective-. Du moment que la personnalité de l'adversaire principal a disparu du prologue, plus de représailles, plus de menaces ; notre poète ne sort pas de la défensive. Mais à quoi faut-il attribuer ce changement d'attitude ? Est-ce un effet de l'âge, qui a calmé sa fougue et son irritabilité; de l'expérience, qui lui a démontré, en même temps que l'impuissance des propos méchants à compromettre le succès de ses œuvres, celle de ses menaces et de ses ripostes à empêcher les mauvaises langues de jaser ; enfin, des sages conseils de ses amis, qui l'ont exhorté à faire acte de magnanime modération ? Ces suppositions sont toutes vraisemblables. Le prologue du Phormio)i, où l'attaque n'est pas indépendante de la défense, où il n'est pas dit d'une façon positive ^ que les représailles continueront, ménage assez bien la transition. Mais il se peut aussi que la mort de Luscius, survenue avant la représentation des Adelphes, ait été à Térence le moyen de rendre coup pour coup. Dès lors en effet, qui restait en ligne? Les gens de l'entourage, adversaires de petite taille, contre lesquels on ne pouvait décemment partir en guerre, à sup-
une allusion très claire et répond par une réminiscence de Plaute pleine d'à-propos.
1 And. prol. 5 sq. ; En)i. 4 sqq ; Hcaid. 23, 30 sqq ; Phor. 1 sqq.
2 Ad. prol. 2 .• iniqui, adversarii ; 15 ; isti malivoli ; Hec, prol. ait., 46 .• iniqui.
^ V. 22 sq : De illo jam jinem faeiam dicundi tnihi,
Peccandi cum ipse de se Jinem nonfacit. Le contexte ne permet pas de considérer ces deux vers comme allirmatifs, c.-à-d. comme une promesse formelle de cesser les hostilités.
poser qu'aucun d'eux fût poêle et par conséquent sujel à la critique littéraire.
Quoi qu'il en soit, le prologue des Adelphes fut, du côté de Térence, le dernier acte de polémique. Il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que ses détracteurs furent les premiers à poser les armes et ne tentèrent rien pour faire échouer les deux reprises de VHécyre. Cela n'est pas en soi très probable. Quand le second prologue de cette pièce nous les montre prêts à se réjouir d'une défaite essuyée par leur ennemi', nous serions plutôt tentés de croire qu'ils firent de leur mieux pour la préparer. Mais alors, pourquoi Térence garda-t-il, contrairement à son habitude, le silence sur ces manœuvres ? Parce que l'effet qu'elles pouvaient avoir sur les dispositions du public lui parut à bon droit insignifiant en comparaison de l'influence fâcheuse qu'exercerait nécessairement le souvenir du passé de la pièce; ce fut donc cette influence qu'il s'appliqua à détruire. Il défendit VHécyre non contre les critiques de ses adversaires, qui semblent n'avoir été pour rien dans son double échec ; mais contre le dédain du public, qui lui fît deux fois un accueil si décourageant. A ce dédain il opposa d'abord l'assurance. Son prologue de la première reprise, très court et très ferme de ton, mentionne simplement le malheur qui est arrivé à la pièce dans sa nouveauté, puis le motif qui a poussé l'auteur à ne pas essayer tout de suite après une seconde représentation : le désir et l'espoir de revendre sa comédie pour d'autres jeux comme pièce nouvelle. Mais dans le prologue de la deuxième reprise, il mit en œuvre les plus adroites et les plus pressantes instances. Le vieil Ambivius, chargé encore une fois de haranguer les spectateurs, leur adressa un éloquent discours en trois points. D'abord il prouva, par l'exemple des premières pièces de Cécilius, applaudies après avoir été sifllées, que du fait •qu'une comédie a échoué il ne faut pas toujours conclure
1 V. 46 : Ne eum clrcumventum inique iniqui inrideant. .« Iniqxhl » désigne certainomet les partisans de Luscius ; cf. Ad.prol. 2.