CHAPITRE DEUXIÈME lll
Les deux sources où Térence puise à peu près toute la matière de ses prologues ', sont la polémique contre Luscius et l'intervention d'un acteur influent ; la première lui fournit le contingent d'idées de beaucoup le plus considérable et le plus original. Faire par la bouche de Prologus son apologie et le procès de son accusateur était, en effet, une chose absolument nouvelle. Le reproche de stérilité encouru par notre poète précisément à cause de cela et l'insistance avec laquelle il montre que les provocations de ses adversaires l'ont mis dans l'obligation de se défendre, prouveraient tout au moins qu'il agissait contrairement à l'usage. Mais il faut aller plus loin, et l'on ne saurait guère admettre qu'avant Térence le prologue romain ait été employé, même à titre exceptionnel et partiellement, à la polémique : dans le cas contraire, lui qui aime tant à se couvrir de la protection des vieux comiques n'eût pas négligé de citer ici leur exemple. Est-il donc le premier qui ait eu maille à partir avec la jalousie, et l'idée d'un expédient si nouveau lui fut-elle suggérée par les embarras d'une situation où nul de ses devanciers ne s'était jamais trouvé ? Il faudrait être bien optimiste pour supposer que les envieux leur manquèrent à tous ; d'ailleurs, si l'on s'en rapporte aux termes d'un vers du second prologue de VHécijre ^, on voit que Cécilius eut lui aussi ses ennemis dont les intrigues ne furent pas étrangères aux revers qu'il éprouva d'abord. Mais il ne s'avisa pas de s'armer du prologue pour les déjouer ; il laissa l'honneur de cette transformation à Térence, inspiré sans doute par la crainte d'un sort pareil au sien et plus hardi que lui. Nous admettons, cela va sans dire, que les prédécesseurs grecs et romains de notre poète ont pu parfois dana le prologue lancer quelque trait satirique contre leurs concurrents ; il nous paraît même difficile qu'une rivalité littéraire comme celle dont l'histoire a gardé le souvenir entre
1 11 n'y a d'exception que pour la fin du prol. du Phorm. et le premier prol. de VHéc.^ en tout 19 vers.
Ménandre et Philémon n'ait pas donné lieu à un certain nombre de petites méchancetés de ce genre. Mais ce ne furent laque de rares et courtes attaques perdues dans l'ensemble d'un prologue, toujours plus ou moins indirectes, dissimulées le plus souvent sous le voile d'une allusion. Il y a loin de pareilles escarmouches à la guerre régulière, ouverte et suivie de Térence contre Luscius. On lui comparerait plus justement la polémique d'Aristophane contre Euripide ; encore faudrait-il se garder de serrer le rapprochement de trop près, sous peine d'être frappé beaucoup moins par les analogies que parles différences ; notons seulement les deux principales : cette polémique a un caractère constamment off'ensif ; elle se produit à un endroit quelconque de la pièce. En somme, Térence n'a imité personne : il a inventé; il n'a pas trouvé de guide dans le passé : il s'est frayé hardiment son chemin.
Au contraire, lorsqu'il fait intervenir Ambivius recommandant par des considérations toutes personnelles la pièce et le poète, on peut dire qu'il suit, quoique de loin et en imitateur original, la trace de ses devanciers. Dans les prologues grecs à figures allégoriques, la présence seule d'une divinité ne constituait-elle pas une sorte de recommandation ? Un être du monde supérieur avait daigné se déranger pour descendre sur la scène et faciliter au poète par son concours la tâche pénible de l'exposition. N'était-ce pas lui donner un témoignage flatteur de sympathie et engager du même coup le public à imiter un exemple parti de si haut ? D'ailleurs, le dieu ne bornait pas toujours à cela ses démonstrations d'amitié. Parfois il faisait explicitement l'éloge du poète, et cet éloge acquérait une grande valeur à sortir d'une bouche surnaturelle. 11 est bien clair que la raison des spectateurs n'était pas dupe d'un tel artifice ; il arrivait même que les divinités-prologues prenaient soin de dissiper l'illusion en montrant l'acteur sous le personnage dont la fiction dramatique l'avait revêtu : ainsi fait, par exemple, le Mercure de VAmphUryon. Mais, malgré tout,