CHAPITRE DEUXIÈME
l'imagination était charmée. La vue du céleste messager, l'énumération de ses attributs, Tintérèt qu'il montrait pour l'auteur de la comédie produisaient une impression favorable ^ De même Aristophane a tiré plus d'une fois, dans la parabase, une recommandation de la personnalité du chœur ^. Les Nuées et les Oiseaux promettent leurs bienfaits aux spectateurs s'ils couronnent sa pièce ; les Chevaliers affirment que tout autre poète les eût difficilement décidés à paraître et à prendre la parole sur le théâtre : c'est à un mérite exceptionnel, à sa haine courageuse des méchants qu'Aristophane doit cette marque de bienveillance. Voilà de quels précédents pouvait s'inspirer Térence. Ce qui fait son originalité, c'est qu'Ambivius est à la fois le personnage et l'acteur du prologue. La recommandation est faite non par une individualité née de la fantaisie du poète, mais par une personne réelle que le public connaît et estime ; elle résulte non d'une sorte d'agréable erreur où la fiction induit l'esprit qui se laisse faire, mais d'un ensemble de solides motifs sur lesquels on appelle son attention réfléchie ; ce n'est point à l'imagination du spectateur qu'elle s'adresse, c'est à sa raison.
D'ailleurs, celte qualité est commune à toutes les idées exprimées dans les prologues de Térence. S'il ne cherche pas à séduire ses auditeurs par des prestiges poétiques, il ne tente pas non plus de les gagner en provoquant leurs éclats de rire ou en caressant leur vanité. Il leur parle toujours d'un ton simple et sérieux ; il fait appel à leur intelligence et à leur impartialité ; il vise à conquérir leur estime. Il marche donc au même but que ses devanciers par un chemin tout différent. Aristophane et Ménandre sont des magiciens qui charment un public fin et artiste par tous les enchantements de la poésie ; Plaute est un saltimbanque de grand talent qui allèche une troupe d'ignorants et de
1 Quant à Prologus, il faisait de son mieux par sa belle humeur, n'ayant pas d'autre titre à la considération du public.
2 Nuées, V. 1114 sqq ; Ois., v. 1101 sqq ; Chcv., v. 507 sqq.
lii LES PROLOGUES DE TÉRENGE
badauds par les bouffon oeries d'un boniment ; Térence est un plaideur qui, menacé par ses ennemis dans ses intérêts les plus chers et fort de la bonté de sa cause, soumet des moyens positifs de défense à l'équité de ses juges et les fait valoir par toutes les ressources de l'art oratoire.
En résumé, jusqu'à Térence, malgré toutes les altérations subies, malgré le mélange d'éléments étrangers dont la quantité alla toujours croissant, le prologue avait gardé quelque chose de sa nature primitive, telle que la définit Aristote. Le temps avait singulièrement changé sa physionomie; mais à certain trait caractéristique on pouvait encore la reconnaître. Il en était venu d'abord à ne plus être uniquement l'exposition, plus tard à ne plus être la véritable exposition : le drame pouvait se passer de lui. Pourtant même ainsi il dépendait essentiellement du drame, parce qu'il contenait l'analyse sommaire du sujet, Vargumentum. Ce lien intime qui avait résisté à toutes les secousses, Térence le rompit. Entre chacun.de ses prologues et la pièce correspondante, il n'y a qu'un rapport accidentel ; la matière en est fournie non par le contenu même de la pièce, mais par les circonstances qui ont accompagné son apparition. Si Luscius n'avait pas lancé contre VAndrienne le reproche de contamination, cette comédie n'aurait pu avoir le prologue qu'elle a ; si le public romain n'avait pas dédaigné deux fois d'écouter VHécijre, le beau discours d'Ambivius,qui servit de prologue à la deuxième reprise, n'aurait pu être écrit. De cette innovation découla une conséquence capitale que nous avons déjà notée : les prologues des poètes dramatiques antérieurs à Térence pouvaient servir autant de fois que leurs pièces avaient de représentations ; ceux de Térence furent écrits en vue d'une représentation donnée, la première en général, et ne conviennent à aucune autre. Dans l'évolution du prologue, déjà si riche en particularités intéressantes, il inaugura, par la manière dont il en conçut le rôle, une phase toute nouvelle.