CHAPITRE DEUXIEME
Pour compléter notre étude sur le rôle (hi prologue dans le théâtre de Térence, il nous reste encore un problème à résoudre. De nos jours, au moment où commence une représentation dramatique, chacun sait déjà dans la salle, par une affiche ou quelque écrit du même genre, le titre de la pièce, le nom de l'auteur et certains autres détails. Les spectateurs des comédies de Térence étaient-ils munis d'informations semblables; et, s'ils les possédaient, d'où leur venaient-elles ? Les devaient- ils, en totalité ou en partie, habituellement ou par exception, au prologue de la pièce ^ ?
En ce qui concerne le nom de l'auteur, fussions-nous absolument dépourvus de preuves écrites, nous aurions pourtant la certitude qu'en Grèce et à Rome, aussi bien que de nos jours, il était com.muniqué de quelque façon au public avant la représentation. Se figure-t-on en effet un peuple tel que les Athéniens assistant, sans le savoir, à un drame de Sophocle, d'Aristophane ou de Ménandre ? En matière de poésie, le public romain n'était pas, tant s'en faut, un juge aussi éclairé ni un amateur aussi passionné ; néanmoins, le nom du poète dont il venait voir la pièce était loin de lui être indifférent : tous les auteurs ne lui procuraient pas au même degré le plaisir qu'il demandait au théâtre. Quand un nom était populaire, il constituait donc à lui seul une recommandation et une garantie; dans ce cas, on ne manquait sûrement pas de le faire connaître pour exciter la curiosité et l'attention; et, si le poète était un inconnu, il fallait encore le nommer, de peur que l'absence de ce renseignement préalable ne fût prise pour une marque de médiocre confiance en la vahmr de l'œuvre.
1 Cf. les diverses opinions émises par Bœttiger, Opusc. 228, note; — Ritschl, Parcrga, 301 sqq ; — Ch. Magnin, Eiv. dcn D. Mondvti, 1 nov. 1840 (t. 4, p. 428 sqq.) — Dezobry, Rome au siècle d'Avffvsfc, 3e éd. t. 2, p . 328 ; — Dziatzko, De prul. Ter. et PI. — Wilmanns, De didasc. Ter.; etc.
AiDsi soyons assurés que cet usage fut importé de Grèce à Rome en môme temps que la comédie. Tcrence, le trouvant établi, eut des raisons particulières de le maintenir : ses prologues, véritables plaidoyers, n'auraient eu aucune efficacité, n'auraient même pas été intelligibles pour les spectateurs, si, au moment où on les prononçait, ils avaient ignoré le nom de celui qui réclamait de leur équité une sentence favorable. Ils devaient nécessairement en être informés au plus lard dès le début du prologue.
Nous ne saurions, au contraire, affirmer que le titre des œuvres dramatiques ait eu en Grèce, avant leur première représentation, une publicité officielle. Aucun texte n'est là pour le prouver, et l'on ne voit pas d'ailleurs qu'une indication de cette nature fût indispensable. Ce qui attirait les Athéniens au théâtre, c'était, quand on donnait des tragédies, l'amour des beaux vers harmonieux composés sur les vieilles légendes familières à tous ; s'il s'agissait de comédies, c'était, au temps d'Aristophane, la discussion libre et hardie des plus graves questions politiques ou sociales à l'ordre du jour, les virulentes satires personnelles et les ingénieuses créations d'une riche fantaisie ; au temps de Ménandre, les fines études du cœur humain en style élégant et pur. Peu leur importaient en général le sujet précis et encore moins le nom de la pièce. Aussi voyons- nous que leurs poètes ne se mirent pas l'esprit à la torture pour chercher des titres à effet ; ils ne se firent même pas scrupule d'en reprendre qui avaient déjà plusieurs fois servi, comptant sur l'autorité de leur nom, connu et aimé du public, bien plus que sur les promesses d'un titre piquant et inédit. Mais il n'en fut plus de même, lorsque, l'époque de production féconde une fois passée, on reprit des pièces anciennes. Le titre eut dès lors son importance et sans doute on le publia pour allécher ceux qui connaissaient déjà la pièce par une représentation antérieure, par la lecture ou simplement par ouï-dire. Cet usage existait, n'en doutons pas, dans les villes de la grande Grèce, à l'époque de Livius Andronicus. Quand ce poète
donna la première fabula palliala^ il fit à Rome ce qu'il avait toujours vu faire à Tarente. Ses successeurs l'imitèrent, non pas seulement pour se conformer à la tradition, mais encore et surtout pour montrer aux spectateurs, en leur livrant un titre inconnu d'eux, que la pièce était nouvelle, c'est-à-dire qu'elle reproduisait une comédie grecque non encore traduite ; renseignement auquel ils attachaient la plus grande importance. De plus, comme beaucoup de titres appartenaient à plusieurs pièces du répertoire grec, pour éviter toute confusion, les comiques romains furent obligés de faire connaître, en même temps que leur nom, celui de l'auteur original. A cette raison peut-être faudraitil en ajouter d'autres, du moins en ce qui concerne Livius Andronicus : des scrupules de probité littéraire et de modestie qui lui défendaient de se donner pour autre chose que le traducteur des maîtres, et l'espoir, assez illusoire sans doute, que ses pièces, présentées sous ce patronage auguste, s'imposeraient plus sûrement à l'attention du public.
La série des renseignements fournis au public romain à l'époque de Térence devait comprendre aussi le nom du directeur de troupe. Pour les Athéniens, du moins aux beaux jours de leur théâtre, la distribution des rôles d'une pièce n'était qu'un détail d'une importance secondaire : ils s'intéressaient bien plus aux beautés de l'œuvre elle-même qu'aux mérites de l'interprétation, et la renommée du poète avait sur leurs esprits un pouvoir autrement considérable que celle des acteurs. Pour les Romains, beaucoup moins sensibles au charme littéraire, le jeu des histrions était presque le principal attrait d'une représentation dramatique. Quand on voit que le vieux directeur Ambivius avait acquis assez d'ascendant sur les spectateurs pour leur recommander un poète, n'est-on pas obligé de reconnaître qu'il y avait utilité à leur désigner par le nom de son chef la troupe qui allait jouer devant eu.x ? Cette indication prit place dans l'annonce théâtrale probablement dès le temps de Névius, qui, en sa qualité de citoyen romain, ne pouvait, comme Andronicus, être lui-même l'acteur de ses drames.
Dans l'anliquitô classique, toute pièce de théàlre était donc précédée d'une communication aux spectateurs, d'une annonce dont le contenu varia avec les temps et les pays. Mais quels furent les rapports de cette annonce avec le prologue ? En Grèce, il n'y en eut jamais aucun. Ni dans les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ni dans les comédies d'Aristophane, il n'est fait mention du nom de l'auteur ; et le contraire, au moins de la part des tragiques, nous surprendrait et nous choquerait comme la plus grossière des invraisemblances. Si Ménandre et ses confrères n'avaient pas eu d'autre moyen de publicité, ils auraient pu à la rigueur introduire leur nom dans ces discours de personnages allégoriques, qui servent de prologues à un grand nombre de leurs drames ; du moment qu'une divinité faisait l'éloge du poète, rien ne l'empêchait plus de le nommer. Mais ils n'en furent pas réduits à cette ressource, et, autant qu'on en peut juger par les prologues grecs de Plaute, où le nom de l'auteur latin ne se trouve généralement pas, non plus d'ailleurs que celui de son modèle, ils semblent n'en avoir profité qu'à titre de rare exception \ La présence de leur nom dans le prologue n'était alors qu'une répétition. Presque toujours ils se bornaient à des indications par périphrases, comme celles que nous rencontrons çà et là dans le passage du Pseudologiste où Lucien a imité un prologue de Ménandre -. Plus tard, lorsqu'on reprit leurs pièces, ce fut nécessairement avec les mêmes prologues qui en faisaient partie intégrante, de sorte qu'il fallut toujours par une autre voie procurer au public les renseignements préliminaires. A Rome, jusqu'au temps de Térence, l'annonce thécàlrale fut également indépendante du prologue. Parmi les prologues actuels de Plaute, il est vrai qu'il y en a plusieurs qui contiennent des indications de ce genre,
• Par ex. Dipliile est nommé dans le prol. du Ruclens de Plaute. Quoiqu'il soit très probable que ce nom propre a été inséré par le poète latin, le contraire n'est pas impossible.
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