CHAPITRE PREMIER
acteur récitant un rôle. Admettons, si l'on veut, qu'un autre que le poète, que son ami le plus intime, aurait pu définir, aussi nettement qu'ils le sont dans les prologues de VAndrienne, de VEunuque et des Âdelphes, les rapports de ces comédies avec les modèles grecs ou les œuvres des vieux comiques romains ; qu'un confident bien informé de ses travaux, de ses idées, de ses impressions, aurait pu entretenir le public des intentions passées et futures, des espérances et des déceptions du poète, de ses théories littéraires, des motifs qui avaient réglé sa conduite dans telle circonstance '. Mais le ton et l'accent dont tout cela est dit révèlent autre chose que la sympathie d'un ami. Ce n'est pas un écho des émotions de Térence qui vibre dans les prologues : ce sont ses émotions elles-mêmes, c'est toute son âme. Soit qu'abordant la scène pour la première fois il prie les spectateurs de fonder sur le mérite de V Andrienne l'opinion qu'ils vont prendre de lui pour l'avenir -, soit qu'il repousse avec une indignation légitime l'accusation de plagiat ^, soit qu'il revendique contre les attaques de ses ennemis le droit de représailles '', soit qu'il se fasse honneur de ses relations amicales avec les plus grands personnages de l'Etat"', partout, à l'intensité et à la chaleur du sentiment, on devine Térence en personne derrière l'acteur-prologue. Il est bien rare que celui-ci prenne une affirmation quelconque à son propre compte : il se borne presque toujours à rapporter celles du poète; par sa bouche, c'est le poète qui parle ; il n'est qu'un porte-voix. A moins de monter luimême sur la scène, Térence ne pouvait pas donner plus de relief à sa personnalité dans ses prologues et s'y montrer plus à découvert au public.
Voici qui est encore plus concluant, s'il est possible ; Térence se désigne formellement lui-même comme l'auteur
1 Cf. le 1" prol. de Vlléc — 2 And. ^^rol. 24 sqq.— ^ Eun.inol. 27 sqq. * Pli. in'ol. 12 sqq. — '■' Ad. ]}rol. 15 sqq.
du plus grand nombre de ses prologues'. « Le poêle, estil dit dans celui de VAndrienne'-, consume ses soins à écrire des prol«)gues, non pour y raconter le sujet de la pièce, miJs pour répondre aux propos méchants d'un poète malveillant :
In prologis scribundis operam abutitur,
Non qui argumentum narret, sed qui malivoli
Veteris poetaj maledictis respondeat. »
Ceci revient à signer, pour ainsi dire, le prologue de VÀ7idrie7ine et à revendiquer par avance tous ceux dont le contenu répond à cette définition. Au début du prologue de l'Eunuque, Térence manifeste le vif désir qu'il a de blesser le moins de personnes possible et il ajoute : « S'il est quelqu'un qui pense qu'on a parlé de lui trop durement, qu'il pense bien à ceci : ces paroles étaient une réponse, non une attaque ; c'est lui qui a porté le premier coup :
Si quis est, qui dictum in se inclementius Existimavit esse, sic existimet, Responsum, non dictum esse, quia Itesit prier. »
Le mécontent qui gémit, c'est le vieux poète, et Térence l'a malmené dans le prologue de VA)idriemie, dont il se proclame ainsi une fois de plus l'auteur. Ambivius, chargé de plaider la cause de V Heautontimorumenos , fait remarquer ^ qu'il prête simplement l'autorité de sa voix au poète, auteur du discours qu'il va prononcer, c'est-à-dire du prologue. Plus loin '* il annonce que Térence, quand il donnera d'autres pièces nouvelles, parlera plus longuement des fautes de son rival :
« De illius peccatis plura dicet, cum dabit Alias novas, nisi finem maledictis facit. »
Il y a là encore une reconnaissance anticipée des prologues avenir. A la représentation du Phormion, il attesta
1 Je les groupe ici dans l'ordre où je démontrerai bientôt qu'ils se sont chronologiquement succédé. — - And. j^rol, 1 sqq. { 3 Jlcaut. 2}'''ol. 13 sqq. — '• Ibid, 33 sq.