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CHAPITRE DEUXIÈME

leur arriver de rester secrets jusqu'au grand jour. Lorsque les Athéniens prenaient place au théâtre de Dionysos, ils ignoraient donc seulement l'ordre, déterminé sans doute par le sort et séance tenante, où les œuvres de chaque poète se produiraient. Le héraut n'appelait les concurrents qu'individuellement et à mesure que leur tour de représentation était venu. Dicéopolis ' se rendit un jour au théâtre, sachant qu'il y avait au programme des tragédies d'Eschyle et espérant qu'on allait les donner tout de suite. Il fut vivement désappointé quand il entendit le héraut crier : « Théognis, fais entrer ton chœur. » Tel était l'usage pour la tragédie ; pour la comédie ancienne, selon toute vraisemblance, les choses se passaient de même, et rien n'empêche de croire que la façon traditionnelle de procéder se maintint ou à peu près pendant la période de la nouvelle comédie et aussi pendant les siècles suivants, du moins en ce qui concerne les représentations qui faisaient partie des solennités publiques à concours dramatiques. Ainsi sans doute faisait-on encore à Tarente au temps d'Andronicus.

A Rome, à l'époque de Térence, un édit des magistrats présidents 2, ou un avis émanant des particuliers qui faisaient les frais des jeux, annonçait au peuple, par la bouche du héraut ^ ou par le moyen d'affiches », l'ouverture de la fête. Il contenait peut-être une liste succinte des divertissements qui seraient offerts, mais sans indiquer exactement l'ordre des spectacles '\ Aux jeux funèbres de Paul-Emile, où fut

1 Aristoph., Acharti., 9, 11.

2 TertuU. De spect. 10 : « Pompeius 3Iagnus, solo tlieatro suo minor, .... Veneris œdem superposuit et ad dedicationeiti' edicto populum vocans, non theatrum, sed Veneris templum nuncupavit, oui. subjeeimus, inquit, gradus spectaculorum.T)— Pour l'époque impériale, cf. Séuèque, <:?e Brev, vit. 16 ; Ep. ad Luc. 117, 30.

^> Suét. Claud., 21 : « Vax prœconis. ...invitantis more solernni ad ludog,quos net- speetasset quisquam nec spectaturus essetyy (les jeux séculai» res). — Pour l'annonce des jeux funèbres, cf. Ter., Phorm. 1024; Sil. Ital., XV, 304.

1 Cic. ad Att. XVI, 4 : 7;?v».9c?v'&e?'e ; il s'agit, il est vrai, d'une chasse et non de jeux scéniques.

'•> Il en fut autrement à l'époque impériale. Cf , Sénèque, Ep. ad Lue

donnée la première reprise de VHécyre^ lorsque le public prit place pour assister à la pièce, il ignorait qu'elle serait suivie d'un combat de gladiateurs. La nouvelle s'en répandit durant le premier acte, mais ce ne fut qu'un simple bruit, « rumor^ ». La proclamation officielle avait donc été différée jusqu'au dernier moment, afin que l'attente du spectacle annoncé ne nuisît pas à l'effet du spectacle présent. Dans l'annonce générale qui précédait l'ouverture de la fête, on pouvait fort bien, en admettant qu'elle fut énumérative, introduire, parmi d'autres détails propres à attirer la foule, le nom du poète et celui du directeur de troupe, s'ils étaient populaires; sinon peut-être les réservait-on. Mais qu'ils eussent été ou non communiqués alors, il fallait nécessairement les proclamer au moment où, dans la série des jeux, arrivait le tour de la pièce et eu même temps que l'on livrait au public les indications jusque-là inconnues de lui, c'est-à-dire le titre de la pièce et le nom de l'auteur grec, détails qui n'ont pu être utilement fournis que tout de suite avant la représentation. Celte seconde annonce, spéciale et plus complète, était plus que jamais nécessaire dans les cas où l'on donnait, au courant des mêmes jeux, plusieurs pièces, soit d'un seul auteur-, soit d'auteurs différents. Donat en atteste l'existence ^ et nous apprend qu'elle se produisait, non par voie d'affiche, mais oralement ; il indique même à quel moment précis : après Touverture musicale de la pièce. Il ne reste qu'un point obscur : qui chargeait-on de h pronuntialio tituli? Était-ce

117.30 : Nemo qui olstetricem riarturienti filiœ sollicîtus arcessit edictum et ludorum ordinem perlcgit.

Heo. prol. ait. 31. sq : « Primo actu ])laceo, cum interea rumor venit — Datium. iri gladiatores ...

2 Par ex. les Adelplies et VRécyre aux jeux funèbres de Paul-Emile.

'^ De Coin. : « In plerisquefaiulis ipsarum nomina priora ponchantur quant poetamm^ in nonmdlis poetarxun quam fainlarum.Cxijusmorlsdiversitateni anVupuitas jyrohat. Nam cnm primnm aliquifainlas cderent, ipsartcm nomina pronuntiaiantnr, ante quam poetae pronuntiaretur nealiqua i/ividia ascriheiido deterreri passent. Cuvi autemper editionmn multaram poetœ jam esset auctoritas acquisita, rursus 2>'>'iora poctarum

un acleur ou bien le héraut dont certains prologues de Piaute' nous signalent la présence aux abords de la scène? J'inclinerais à croire que le rôle du héraut se bornait ici à convoquer le public dans le théâtre et à l'inviter ensuite au silence ; l'annonce était alors faite par un acteur, non par un acteur quelconque, — car, dans ce cas, au lieu d'en faire défiler deux devant le public avant la pièce proprement dite, l'un pour l'annonce, l'autre pour le prologue, on se serait naturellement bientôt avisé de confier le tout à un seul, à Prologus, dont le discours aurait absorbé l'annonce, — mais par l'acteur principal, par le directeur de la troupe, qui avait, nous le verrons plus loin, de bonnes raisons pour se retirer aussitôt et laisser à un autre la mission de réciter le prologue. Sa présence et sa voix avaient en cet instant décisif bien plus d'autorité que celles du héraut. Mais ce qui recommande surtout celte opinion, c'est qu'elle nous aide beaucoup à nous expliquer l'innovation considérable réalisée par Térence dans son troisième prologue'.

Après s'être conformé deux fois à l'usage traditionnel, il l'abandonna, en effet, quand vint le tour de V Heautontimorumenos. Les vers 4-9 du prologue de cette comédie ne

no7Hina j^i'ofei'ebantur, ut pe7' ipsorum vocahda fabulù attentio acqxdreretur.... Hujusmodi adeo carmina ad tibias Jiebant, ut Jtis auditis viulti ex pojmlo antc discerent c[uam fabulam scenici acturi cssent, quant omniiio s^jectatoribus ipsis antecedens titulus pronuntiaretur . » Tout ce que Eitschl, Parcrga, 303 sq., a dit contre ce passage n'en détruit pas l'autorité en ce qui concerne le fait mêvnQ 6iG.\& promnitiatio tituU. Quant à la théorie du changement de position relative des deux noms, il est évident qu'il ne faut pas la prendre au sérieux.

1 Par ex. Pœn. prol. 1 1 .

- Les tessères théâtrales n'ont jamais joué le rôle d'annonces. Il n'est pas prouvé qu'on ait fait usage d'affiches graphiques, au moins au temps de la république, pour donner au public les renseignements dont nous parlons, dans les jeux scéniques ; de plus, toutes celles de l'époque impériale que l'on a trouvées à Pompéi ou ailleurs, se rapportent à des jeux d'amphithéâtre, combats de gladiateurs et chasses (Orelli, 2556, 2559 ; Henzen, 5814, G166. 6167, 6168, 6169, 6170). Cf. Ch. Magnin, op. cit. — L'usage de l'annonce orale, faite séance tenante, se retrouve encore au temps de Néron ; Suét. Ntro, 21 : a Intravit ordine suo ... utque comtitit, peracto principio, Nioben se cantat^^rum per Cluvium Bufum consularem promintiavit, »

peuvent se comprendre, si Ton n'admet pas que la pronuntiatio tiluli ox^\yi'à\ïe fut cette fois supprimée. D'abord le litre de la pièce y est donné d'une façon qui prouve que les spectateurs ne le connaissaient pas encore. Tandis que dans les prologues de VEunugue et de VAndrienne il ne figure que comme moyen et dans l'intérêt d'un développement important, qu'il y est, en quelque sorte, perdu au cours d'une démunstration, ici il est mis pour lui-même et sans autre but que de l'énoncer, il occupe une situation saillante dans la proposition dont il fait partie. De plus il se présente dès les premiers vers du prologue. Le poète aurait-il donné tant de relief à cette mention, si elle n'avait été que la redite d'une annonce toute fraîche ? Mais voici qui est encore plus frappant. Jusqu'à maintenant Térence a été désigné par des qualifications très vagues, sans que Prologus ait cru devoir s'en excuser et manifester la moindre intention de préciser davantage. Rien de plus naturel, puisque l'annonce venait de fournir au public un renseignement nominatif. Or Ambivius déclare ici qu'il se dispensera de faire connaître le nom du poète, et la raison qu'il apporte du silence gardé par lui sur ce nom et celui de fauteur grec, c'est que la plupart des spectateurs les savent déjà. La déclaration est étrange et plus étrange encore le prétexte. Puisque Ambivius a pu parler ainsi, impossible de supposer que la proclamation des deux noms avait eu lieu un moment auparavant. D'où vient cette anomalie et par quoi ce jour-là fut remplacée l'annonce régulière ? Le premier échec de VHécyre fit sur Térence une impression assez forte pour le tenir deux ans éloigné du théâtre, et il n'y reparut qu'avec une peur exagérée des caprices du public Ce sentiment lui suggéra f idée de faire jouer sa pièce sans dire son nom. Mais comment s'y prendre pour échapper à la formalité obligatoire? Térence s'avisa d'un expédient fort adroit. Comme chef de troupe, Ambivius, probablement sans costume ou, pour nous servir d'une locution moderne, en habits de ville, aurait dû venir faire fan-

nonce : le poète lui confia le rôle et lui fit prendre les attributs de Prologus. Les spectateurs furent grandement étonnés, non pas de voir paraître Ambivius qu'ils attendaient, mais de le voir paraître, lui vieillard, en Prologus, personnage que jouait toujours un jeune acteur ; de sorte que leur attention se détourna aussitôt de la pronuntiatio tituli et que cette première surprise les prépara à d'autres irrégularités. Alors seulement se produisit l'annonce, mais, bien entendu, sous une forme extraordinaire. Le titre de la pièce nouvelle, qui n'avait rien de compromettant, fut énoncé comme d'habitude; puis, arrivé à l'endroit où il aurait dû dire le nom de l'auteur, Ambivius se déroba par un subterfuge. La plupart des spectateurs, qui, en réalité, ne savaient rien du tout, songèrent, chacun à part soi, que leurs voisins étaient sans doute mieux informés, et n'eurent ni le loisir, ni même la pensée de vérifier si cette grande majorité dont on leur parlait existait vraiment : car leur attention était toute aux motifs que le vieil acteur leur donnait de son apparition en Prologus. Ensuite, par égard pour lui, ils écoutèrent en silence le reste du prologue, et, favorablement impressionnés, se laissèrent aller à l'intérêt de la pièce. Quand ils eurent le temps de réfléchir et purent se rendre compte de la supercherie, ils avaient applaudi, le tour était joué. Seulement on se demande au premier abord pourquoi Térence a cru devoir taire aussi le nom de son modèle grec, dont la divulgation ne pouvait aucunement produire un mauvais effet. Ce fut pour cacher son jeu et ne pas éveiller les soupçons qui auraient envahi plus d'un esprit, s'il avait eu la maladresse d'omettre juste le détail qu'il avait intérêt à dissimuler, et rien de plus. En outre, dans la formule normale de la pronuntiatio tituli, les deux noms étaient étroitement associés ; on disait par exemple : « Andria Terenti, grxca Menandrw» ; si l'un d'eux était supprimé, la formule sonnait mal. Impossible de s'en servir sans choquer les oreilles du public, qui auraient senti dans la phrase

familière romission d'un mot essentiel. Pour dérouter les spectateurs il fallait donc les dépayser tout à fait K

Pour la reprise de VEunuque, Térence revint sans aucun doute à la forme ordinaire de l'annonce. A la représentation du Phormion elle fut également distincte du prologue, où l'on ne voit ni le nom du poète latin ni celui du poète grec, yi Ton y trouve le double litre de la pièce, le but de cette mention n'est pas de le faire connaître au public, mais de lui apprendre le motif d'un changement unique dans le théâtre de Térence qui partout ailleurs s'est contenté de transcrire le titre grec '\ Dans le prologue des Adelphes, le titre de l'original principal ainsi que le titre et le nom du poète de l'original secondaire sont donnés pour la même raison que les indications de ce genre dans le prologue de VEunuque. On accusait Térence d'avoir pillé les Commorientes de Piaule, reproduction des Synapothnescontes de Diphile. «C'est faux, répondit-il, j'ai seulement inséré une scène des Synapothnescontes , laissée décote par Piaule, dans les Adelphes; c'est cette pièce que nous allons jouer ; elle est bien nouvelle ^ et il n'y a pas de plagiat». Ce prologue fut donc aussi précédé de l'annonce régulière.

Au contraire, dans les deux prologues de VHécyre, où, d'ailleurs, manque le nom des deux poètes, le litre de la pièce se présente avec trop de relief, surtout dans le pre-

1 De cette formule irrégulière on peut déduire approximativement la formule régulière de l'annonce. Le chef de troupe aurait dû dire quelque chose comme ceci : « Hodle sum aotiirus novam, Ueautontimorumenon Terenti, grcecain J\le7iandru. »

2 Térence dit : « Cette pièce s'appelle en grec Ujjidicazomenos, en latin Phormion, parce que celui qui y jouera le premier rôle, ce sera le parasite Phormion... » (v. 25 sqq.). Ce n'est évidemment pas là le vrai motif du changement. Térence pensait en réalité que ses spectateurs ne comprendraient pas le titre grec, emprunté à la langue juridique d'Athènes. Cf. Dziatzko, 2^ éd. du Phormion (Teubner). Introd. p. 41 sq.

3 Dziatzko, De ])rol. Ter. et PI., l2i\i remarquer avec raison qu'il y a une grande différence entre « eam nos acturi sunms novam » et a eam nos mine acturi simus. » D'ailleurs la place de cette proposition, enfermée dans le développement sur l'accusation de plagiat, en indique assez le sens et la portée.

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