‹ Les prologues de TérenceChapitre 54 sur 143 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

l'extérieur d'un personnage dramatique. Mais la fiction ne se bornait pas à le revêtir de cet aspect emprunté ; elle le pénétrait plus intimement, puisque nous constaterons tout à riieure qu'il prenait avec le costume de ce rôle des sentiments et un tour d'esprit indépendants de ceux qu'il pouvait avoir dans la réalité. Il y a donc là, sinon au fond, du moins en apparence, une contradiction. Comment l'expliquer ?

Les personnages allégoriques, créés par la fantaisie féconde de Ménandre et de ses rivaux au fur et à mesure qu'ils en avaient besoin pour leur confier la tâche de l'exposition, étaient quelque chose par eux-mêmes et en dehors des fonctions de narrateur dont ils se chargeaient pour la circonstance. Si on leur supprimait ce rôle, ils ne rentraient pas dans le néant, ils existaient encore dans le monde de la fiction poétique, parce que l'auteur avait su leur donner la vie et une véritable individualité, c'est-à-dire un ensemble de qualités et de prérogatives à eux appartenant, un passé, un caractère, un extérieur qui les distinguaient de tout autre. Supposons qu'Élenchos et Aer ne soient pas chargés de faire l'exposition d'une comédie, l'un de Ménandre, l'autre de Philémon, ils ne cesseront pas pour cela d'exister : celui-ci sera toujours le dieu qui est partout et sait tout, à qui personne, homme ou divinité, ne peut cacher une seule de ses actions ; celui-là, le dieu ami de la vérité et de la franchise, dont les méchants seuls redoutent la langue. Le récit préliminaire était l'objet de leur présence sur la scène, leur occupation actuelle ; le reste du temps ils avaient d'autres occupations, ils menaient une existence surnaturelle en rappoit avec cette individualité qu'ils détaillaient complètement devant le public au début de leur discours. Si, au contraire, la figure allégorique disparaissait et si l'on retranchait du prologue tout ce qui lui appartenait, que restait-il? Un récit sans cadre et une abstraction toute nue, le narrateur de l'exposition. C'est l'abstraction que les comiques romains personnifièrent sous le nom de Prologus, et d'une façon bien imparfaite au point

de vue esthétique. Même à Piologus l'imagination d'un Ménandre aurait donné une personnalité originale : elle en aurait fait, pour s'en servir une fois, une divinité allégorique, comme Élenchos. La pauvreté d'invention des poètes romains se marque non seulement par l'usage permanent d'une seule et même machine, mais encore par la manière défectueuse dont elle fut construite. L'inventeur de Prologus n'eut pas le moyen, il n'eut même pas la pensée d'en faire une belle création artistique, un individu distinct et complet ; son unique dessein fut de répondre aux besoins de la situation en donnant au narrateur du prologue juste ce dont il avait besoin pour être bien accueilli d'un public grossier. Prologus n'eut pas les honneurs de l'apotliécse : il fut simple mortel, et sa figure y perdit en éclat et en grandeur. Cependant, l'abstraction qu'il représentait devait forcément s'envelopper d'une forme concrète. Incapable d'en créer une de toutes pièces, le poète romain assimila Prologus en partie avec lui-même qui écrivait le rôle, en partie avec l'acteur pour lequel il l'écrivait. Il lui donna son caractère, sinon le vrai, au moins celui qu'il voulait qu'on lui crût, et son esprit, avec le langage, les manières, les préoccupations professionnelles de l'acteur. Il en fit son contemporain, son compatriote, un homme de son milieu, du monde de théâtre. Prologus naquit et vécut dans les coulisses parmi les histrions. La fiction fut si voisine et si peu distincte de la réalité, que de l'une à l'autre le passage se fit sans secousse et comme de plain-pied. Les poètes romains, que ne retenait pas d'ailleurs le souci de la vraisemblance dramatique, se laissèrent involontairement aller à cette faciUté de communications. En somme, Prologus '' fut un individu indécis et mal défini, un être mal venu. Tel il nous apparaît dans les prologues des comédies de Piaule, images encore suffisamment ressemblantes, quoique altérées, de la physionomie que lui donnèrent les devanciers de Térence, et nous venons de voir que même dans les prologues de notre poète, si soucieux dans ses pièces

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