‹ Les prologues de TérenceChapitre 55 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

déménager l'illusion, l'acteur perçait parfois sous le personnage. C'était là une imperfection originelle, une faute de l'inventeur, dont Prologus devait toujours porter la peine.

Prologus est donc bien un personnage. Mais n'y a-t-il qu'un personnage de ce nom ? Est-ce le même qui revint sur la scène pendant toute la période de la fabula palliata ? Ou bien le nombre des Prologi fut-il égal à celui des comédies munies de prologues romains ? Ni l'un, ni l'autre. D'une part, il y en eut plusieurs. Évanthius emploie le pluriel en parlant de ce personnage comme en parlant du chœur et du « deus ex machina. » Le Prologus de Térence, celui de Cécilius, celui de Plante, celui de Névius furent des individus distincts. Cela était inévitable à cause du rapport étroit qui unissait cette personnalité à celh; du poète. Chaque poète fit le sien à son image et lui donna une physionomie différente. Mais, d'autre part, il est naturel de penser qu'ils n'en créèrent qu'un chacun. Il y eut autant de Prologi que de poètes comiques, il n'y en eut pas davantage. Tous ne faisaient d'ailleurs qu'une corporation, unis qu'ils étaient entre eux parla communauté des attributs et, jusqu'à Térence, des fonctions. L'acteur du rôle pouvait changer, mais le personnage durait autant que la cariière dramatique du poète. Un même acteur, si sa troupe jouait des pièces de différents poètes, pouvait représenter plusieurs personnages de Prologus.

Dans le théâtre de Térence, en particulier, la permanence du personnage est évidente. Ses prologues ne furent pas prononcés par une série d'individus n'ayant de commun entre eux que le nom, le costume, l'emploi et certains traits généraux de caractère, comme sont, par exemple, les jeunes Pamphiles, les vieux Chrêmes, les esclaves Syrus de ses comédies ; les cinq que nous avons énumôrés plus haut furent dits par le même individu. Ce qui prouve que le Prologus de Térence ne se renouvelle pas à chaque comédie, c'est d'abord qu'il parle de ce qu'il fera ou dira dans

l'avenir, à une prochaine occasion, donnant ainsi clairement à entendre qu'il reviendra :

ce Habeo alia multa quse nunc condonabitur, QuîE prof ercntur post. si perget lœderc, ^

j'ai encore bien des choses à dire, dont on lui fera grâce pour le moment (à Luscius), et qu'on publiera plus lard (à l'occasion d'un nouveau prologue), s'il continue à attaquer. » Ainsi parle-t-il dans le prologue de VEunuque ; et dans celui du Phormion 2 :

« De illo jam finem faciam dicimdi mihi, Peccandi cum ipse de se finem non facit?

Cesserai-je de parler de lui, alors que lui de son côté ne cesse de se mal conduire? » Une autre preuve de la permanence du personnage, c'est l'uniformité absolue du caractère que nous essaierons tout à l'heure d'analyser.

Il est encore plus manifeste que le Prologus de Térence est distinct de tous ses aînés. Ce que le poêle fit dire un jour au vieil Ambivius, chargé par exlraordinai4e de réciter un prologue, il aurait pu lout aussi juslement le faire dire chaque fois à Prologus : « Le poète a voulu que je fusse un orateur, non un personnage de prologue :

Oratorem esse voluit me, non prologum. »

Car il a, dès le premier jour, transformé complètement le rôle de Prologus et n'est jamais revenu à l'ancien usage. De ce qui était avant lui surtout un récit, il fit un plaidoyer ; du même coup, il remplaça le narrateur par un avocat. Son Prologus, par la nature des fonctions qu'il remplit, se sépare des autres ; entre eux et lui il n'y a plus comme marques de parenté que le nom et le costume. Les effets do celte évolution sont frappants, et il vaut la peine d'y insister.

La personnalité du Prologus de Térence a très peu de relief: elle s'efface le plus souvent derrière celle de l'auteur. 11 n'est que le confident et le porte-voix du poète ; presque

1 Uun.prol. 17 sq. — - Pli.jjrol. 22 sq.

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