‹ Les prologues de TérenceChapitre 57 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

menl entre le Piologus de Térence et le chœur d'Aristophane. Ce dernier personnage possède, il est vrai, dans presque toute la pièce, une individuality complète et indépendante de celle du poète ; presque partout il agit et parle pour son propre compte, il n'est que lui-même. Cependant, à un certain endroit dt; la comédie, dans la parabase proprement dite, il lui arrive parfois d'abdiquer pour un moment cette individualité et de s'eiïacer derrière le poète dont il est alors le représentant et le porte-voix. C'est là qu'Aristophane, par la bouche du coryphée,, aime à entretenir le public des mérites littéraires et politiques de ses pièces, à se décerner des éloges, à médire de ses adversaires. Quoique ce discours soit prononcé par un autre que lui, sa personnalité, sous laquelle disparaît celle de l'orateur, ses idées, ses sentiments en font toute la matière ; il y tient la même place que Térence dans ses prologues. Tantôt le coryphée rapporte en son propre nom les affirmations du poète qu'il représente et, d'un bout à l'autre du discours, le fait parler à la troisième "personue {Chevaliers, Guêpes^); c'est en ce cas surtout que l'analogie est saisissante entre ce personnage et Prologus. Tantôt le coryphée parle au nom du poète et à la première personne, comme s'il était Aristophane, soit après lui avoir fait pendant un certain temps tenir un discours indirect qui se transforme tout à coup en discours direct " {Àcharnieiis, Pair), soit même d'emblée et dès le commencement de la parabase {Nuées'^). Il y a là une hardiesse que Térence ne s'est jamais permise. Le public athénien l'admettait le mieux du monde : cette convention poétique n'était pas plus obscure pour lui que ne l'est pour les magistrats de nos tribunaux la figure de rhétorique par laquelle un avocat se met à la place de son client. Quand la parabase proprement dite était achevée, les choses rentraient dans l'ordre : le poète qui s'était un

i Chev. V. 507 sqq ; Gucj'es, v, 101 G sqq.

^ Arharn. v. G28-658, 3' pers.; — v. 659 sqq; l""" pers. — Paix, v. 734- 753, 3' pers. ; — v. 754 sqq. l'o pers. — 3 Y. 518 sqq.

instant montré disparaissait de la scène, le coryphée et le chœur reprenaient leur personnalité dramatique '.

La ressemblance que nous étudions entre Térence et son Prologus se poursuit dans les manières et le langage. Qu'est-ce que le Prologus de Plaute^? Un homme de basse naissance et sans éducation, comme l'était l'histrion chargé du rôle, aux allures triviales et au parler vulgaire, doué d'une voix sonore, d'une grande volubilité de langue, d'une verve intarissable mais grossière, saluant et flattant le public avec l'obséquieuse politesse des petites gens à l'égard des puissants, délayant Vargumentum en un long récit amusant qu'il entremêle de plaisanteries, ramassées pour la plupart dans les carrefours, et de réflexions à tournure proverbiale dans le goût du populaire ; causeur gai, insinuant, sentencieux, que l'on croit voir encore soulignant ses paroles d'une gesticulation animée et de grimaces bouffonnes, charlatan qui exécute sa parade. Pour réussir auprès de spectateurs peu délicats, il a tout ce qu'il faut, il est bien l'homme de son rôle. Mais autre chose est un boniment, autre chose un discours. L'orateur Prologus ne pouvait avoir les façons et le ton du conteur Prologus : ses fondions exigeaient plus de sérieux et de dignité, des manières plus distinguées, un langage plus choisi, un geste plus sobre, en un mot, un homme de meilleure compagnie. Il devait renoncer au milieu inculte où ses aînés avaient vécu et s'acclimater dans un monde plus poli. L'histrion n'était plus digne de servir de modèle au personnage. Mais celui-ci n^eutqu'à se régler sur le jeune esclave que le sénateur Térentius Lucanus avait fait élever avec tant de soin, sur l'afl'ranchi que Scipion et Lélius accueillaient avec tant de faveur dans leur élégante société ; ici encore la figure de Prologus re-

1 De même que dans les prologues de Térence, le poète est parfois désigné dans la parabase comme la prononçant lui-même [Acharn. 629 : « ô oioâcjy.aîvo; f,[JL(j)v oj:rw 7rapc'6r] Tupoç xo OcCCTpov Xe'Çwv co; — » Cette façon de parler et la convention dont nous venons de dire un mot s'expliquent par ce fait qu'à l'origine le poète remplissait souvent le rôle de coryphée.— 2 Cf. Martha, Les Romains à la Comédie; loo, cit.

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