CHAPITRE DEUXIÈME
produisit les traits de Térence. Est-il vrai que dans l'œuvre de tout dramaturge on trouve un personnage où il a mis de lui-même plus que dans aucun autre, pour lequel le peintre a été son propre modèle ; que, par exemple, il faut voir Sophocle vieillard sous les traits d'Œdipe à Colone? Quoi qu'il en soit, on peut dire que Prologus est une incarnation dramatique de Térence et qu'il n'en est point dans le théâtre classique de plus complète et de plus visible.
Ce qui achève de rendre le phénomène frappant, c'est qu'à la ressemblance morale s'ajoute, jusqu'à un certain point, la ressemblance physique. Les vieux comiques romains avaient fait de Prologus un jeune homme. Sauf deux cas extraordinaires, Térence s'est conformé à la tradition, de sorte que son avocat ordinaire, son interprète attitré, fut à peu près du même âge que lui.
Si les devanciers de Térence établirent l'usage dont nous parlons, ce n'est pas que la jeunesse convînt à Prologus à l'exclusion de tout autre âge. Parmi les divinités allégoriques de la nouvelle comédie grecque, les unes étaient jeunes ou vieilles par nature ; certaines convenances artistiques indiquaient au poète l'âge qu'il devait donner aux autres. Mais la personnalité si vague de Prologus se fût accommodée de la maturité ou de la vieillesse aussi facilement que de lajeunesse. Car les qualités de narrateur, qui en formaient le trait essentiel, ne sont pas, loin de là, le monopole du jeune homme, et il n'est point rare de trouver d'amusants conteurs à cheveux blancs. Peut-être même pourrait-on remarquer qu'un vieillard aurait débité avec plus d'à-propos qu'un adolescent les sentences qui abondent dans les prologues de Plante, qu'il aurait réclamé avec plus d'autorité le silence et la faveur du public. La décision des comiques romains ne se fonda ni sur une nécessité logique, ni sur des considérations artistiques ; elle fut entraînée pardes motifs d'ordre purement extérieur et matériel. Prologus, n'ayant point par lui-même d'âge certain et obligé, s'assimila en ceci, comme pour les idées, le langage et les ma-
138 LES PROLOGUES DE TÉiiENCE
nièreS) à riiiterprclc du rôle. Or ce dernier fui conslamtnciit un jeune homme, c'est ce que démontrent les deux premiers vers du prologue de V Heautontimorumenos :
Ne eut sit vcstrum miriim, cur partis scni Poeta dedcrit qune suut adulescentium . .
« Le poète, dit le vieil Ambivius, a confié aujourd'hui à un vieillard un rôle qui appartient aux jeunes gens. » Et il explique ensuite pourquoi. La seule vue de ce vieux Prologus a causé de l'élonnement aux spectateurs accoutumés à voir apparaître le personnage sous les traits d'un jeune acteur.
On n'a pas de peine à comprendre pourquoi les poètes de la fabula palliata prirent l'habitude d'attribuer à un jeune homme le rôle de Prologus. Il suffit pour cela de se figu- ( rer l'aspect du théâtre de l'époque, quelques instants avant !a représentation. Dans le vaste espace limité par les barrières, sans gradins ni sièges, la foule des spectateurs, où domine de beaucoup l'élément grossier et inculte, où abondent les gens qui ont fêlé par de copieuses libations la solennité du jour, s'entasse debout, par cela seul mouvante et houleuse. Des conversations bruyantes s'engagent entre voisins : le méridional ne sait pas attendre en silence. D'une extrémité à l'autre de l'enceinte, des appels, des quolibets s'échangent entre amis qui s'aperçoivent. Si le spectacle tarde trop à commencer, des murmures d'impatience s'élèvent et grossissent rapidement, mêlés de sifflets et de cris d'animaux. A tout ce bruit ajoutons les bousculades qui se produisent vers les portes, à l'enlrée d'une bande de retardaires qui prétendent, non seulement se placer, mais encore arriver jusqu'aux bonnes places, soulevant des tempêtes de protestations et d'injures, plus d'une fois suivies de coups de poing. Voilà bien le public romain tel que nous le montrent les prologues des comédies de Piaule \ écrits cependant, ou du moins remaniés, à une époque où la foule était assise, par conséquent moins re-
1 Voir surtout celui du JPçemlus.