CHAPITRE DEUXIEME
Pour tenir la place de Prologus dans ces graves conjonctures, à qui s'adressa-t-il ? Il ne prit pas un personnage du monde allégorique, et cela n'a rien de surprenant. Lui que le souci de la vraisemblance dramatique détourna toujours de traduire celles d'entre les comédies grecques qui s'ouvraient par l'apparition et le monologue des divinités de théâtre, ne devait guère se sentir porté à leur demander aide et protection, à leur accorder sa confiance, dans une situation délicate. D'ailleurs, il n'avait pas la richesse d'imagination de Ménandre et sa merveilleuse aptitude à créer, comme en se jouant, de charmantes figures allégoriques. Il est vrai qu'il aurait pu, à la rigueur, se dispenser d'être tout à fait original et trouver dans l'Olympe de la comédie nouvelle quelque dieu complaisant qui serait venu avec assez de naturel présenter sa défense ; Elenchos, par exemple, aurait pu, dévoilant et confondant les calomnies de ses détracteurs, prononcer le prologue de VHeauto7itimorume' nos. Mais une raison plus décisive pesa sur son choix. Dans l'intérêt du poète en péril, quelle recommandation pouvait produire une divinité de théâtre ? Son prestige, par où elle était supérieure au simple mortel Prologus. C'était beaucoup à Athènes, où la vive imagination des spectateurs se laissait charmer par ces brillantes apparences. C'était relativement peu à Rome, auprès d'un public bien moins sensible aux séductions de l'art. L'effet de ce prestige parut à Térence une garantie trop incertaine et trop peu solide. Il voulait un avocat dont l'ascendant plus sérieux s'imposât plus sûrement à l'esprit des juges. Ce fut tout près de lui, parmi ses contemporains et dans son entourage même, qu'il choisit le suppléant extraordinaire de Prologus. Au lieu d'une individualité dramatique, il se servit pour ce rôle d'une personne réelle, du directeur de la troupe qui jouait ses comédies, le vieil acteur Ambivius.
Dès le premier vers des prologues en question, il est visible que les choses ne se passèrent pas comme d'habitude. Tandis que dans les autres le personnage se présente sans
croire opporlun de motiver son apparition, comme quelqu'un que l'on connaît et que l'on attend, ici il éprouve le besoin de s'annoncer et de prévenir l'étonnement du public :
« Ne cui sit vestrum mirum, cur partis seni Poeta dederit^ quœ suut adulescentium. . .,
Pour que nul de vous ne soit surpris de voir que le poète a chargé un vieillard du rôle qui appartient aux jeunes gens. .. »
(( Orator ad vos venio ornatu Prologi ;
C'est en orateur que je viens à vous, sous le costume de Prologus. » Celui qui parle ainsi n'est évidemment pas le personnage traditionnel, le Prologus familier à tous. Du contenu des deux prologues, il résulte que c'est un vieil histrion, en même temps chef de la troupe. Or, les témoignages réunis ' des didascalies et de Donat prouvent qu'Ambivius a joué toutes les pièces de Térence et qu'il les a jouées d'original. Donat ^, corroboré par Eugraphius ^et un de nos plus anciens manuscrits des comédies, le Victorianus (D) \ le désigne expressément comme ayant récité le second prologue de VHécyre. Il est dit dans ce prologue^ que les deux tentatives malheureuses de représentation ont été faites par le même Ambivius. D'après un autre passage de Donat % sa troupe a joué aussi, comme pièce nouvelle,
1 Toutes les didasc. de A, hormis celle du Phortnion, qui ne donne pas d'acteur, nomment Ambivius, une fois seul (Heaut.J, deux fois avec Atilius (Eu7i., Ad.), une fois avec Sergius (Hec.) — Les didasc. des mss.de Call. le nomment trois fois, toujours avec Atilius (En,n.,IIeaut., Phorm.J; celle de VHéc. ne donne pas de noms d'acteurs, celle des Ad. en donne deux autres : Atilius et Minutius. — Dans les cinq préfaces de Donat, Ambivius est toujours nommé, deux fois seul (Hec, Ad.), trois fois avec d'autres. De plus, Donat nomme Ambivius, ad Pliorm., 315, ad Hec. prol.pr, i, prol. ait., 1.
2 Ad Hec, prol. ait. 1 : « nisi.... deinde actor j^eritissiinns ipse Ainhivins lyroharet et poetam et comœdiam.. . »
3 Eugr. ad Hec, prol. 1 : « Hic prologus dicitur al Ambivio Turpione. ... »
-i Le mss. porte avant le 1^' vers : « L, Ambivins prologus. j> 5 V. 21 sqq. - ^ Ad Phorm. 315.