CHAPITRE DEUXIÈME
Cicéron. Donat' l'appelle actor peritissimus -, et rapporte une curieuse aoecdote ^ sur sou entrée en scène et son jeu dans le rôle de Phormion, à la première scène du deuxième acte. Ciceron '' atteste qu'il eut la rare fortune de plaire aux spectateurs de tous les rangs, bien que son talent charmât surtout les esprits cultivés. Tant de titres réunis lui donnaient un ascendant considérable : on le voit bien au ton dont il s'exprime dans ces deux prologues ; on le voit mieux que partout ailleurs dans le passage où il explique qu'il a été choisi pour avocat parce que sa parole aura autant d'efficacité que le plaidoyer même écrit par le poète ^:
« Vestrum judicium fecit, me actorem dédit, Sed hic actor tamtum poterit a facimdia, Quamtum ille potuit cogitare commode, Qui orationem hanc scripsit, quam dicturus sum. »
Qu'il y a loin de cette protection réelle et solide à l'efTaceraent banal de Prologus et au prestige frivole des figures allégoriques ! Térence ne pouvait produire sur la scène un défenseur plus compétent, plus sympathique au cœur de ses juges, plus influent sur leur esprit. En le choisissant, il fit un coup de maître.
De son côté, en acceptant la mission de plaider sa cause, Ambivius donna par deux fois au poète une preuve de la plus vive amitié. Cette amitié naquit sans nul doute à l'occasion des rapports commerciaux qui s'établissaient forcément entre auteurs et directeurs ^ A Rome, en effet, les chefs de troupe sei valent d'intermédiaires entre les don-
1 Tac. De Orat. 20, 10 ; Symmach. Ej)ist. I, 25 ; X, 2.
2 Ad Hec. 2)i'ol. ait. 1.
•î Ad Phorm.3l5 : « Adhno narratur jahula de Terentio et Ambivio eh7-io,qui actiivus hanc fabulam,oscitaiistcmulenter atque aurcm minimo inscaljjens digltulo, lios Terentio 2>'>'onuntiavit versus, quibus auditis exclamavit poeta se talem, cum scriberet, cogitasse 2)ar as lt7im et ex indlgnatione, quod eu7n saturum potumque deprehenderat, delejùtus statim sit. »
' Cat. inaj. 14, 48 : « ... Twpione Ambivio magis deleetatvr qui iti prima cavea spectat,delectatnr tamen etiam qui inultinia, » C'est Caton qui parle.
•' Heaut. prol. 12 sqq. — '■ Cf. Ritschl Par. 327 sq(i.
neurs de jeux et les poètes. C'était à leur expérience que s'en remettaient, pour le choix des pièces à jouer, les magistrats, très médiocres connaisseurs en matière poétique, sauf quelques rares exceptions, et désireux uniquement d'augmenter leur crédit par des spectacles agréables au peuple. C'était à eux aussi que les écrivains s'adressaient et qu'ils oiTraient leurs œuvres à vendre. Leur situation les mettait en mesure de rendre beaucoup de services, surtout aux débutants, de favoriser les vocations naissantes, d'aplanir aux jeunes l'entrée de la carrière. Si le directeur et le poète n'avaient point l'àme tout à fait vulgaire, les relations d'acheteur à vende\ir se transformaient aisément en d'honorables et solides amitiés. C'est ce qui arriva pour Ambivius et Térence. Ambivius, homme de cœur et de goût, qui ne s'enfermait pas dans la considération étroite de ses intérêts personnels, mais se préoccupait du sort de l'art dramatique à Rome ', conçut une profonde sympathie pour le caractère et pour le talent de Térence. De grands personnages lui recommandèrent peut-être d'abord le débutant ; dès qu'ils se connurent, leurs qualités respectives firent le reste. Les œuvres du poète valurent de beaux succès au comédien ; le comédien rendit de signalés services au poète. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'Ambivius faisait acte de dévouement -. Plus de vingt ans avant, lorsqu'il avait joué les premières pièces de Cécilius, le public s'était montré défavorable. Pour empêcher un poète, dont il appréciait la valeur, de succomber au découragement, il avait repris les comédies d'abord mal accueillies, il avait réussi à les faire écouter et applaudir ; Cécilius lui devait d'avoir pu suivre sa carrière. Térence reçut d'Ambivius, en ce qui concerne VHécyrc, un service du
1 Hec. prol. ait. 36 sqq : voèis datur
Po testas condecorandi ludos sceriicos.
Nolite sinere per vos artem musicam Recidere ad paucos ; faclte ut vestra auctoritas Meœ auctoritati fautrix adjutrixque sit.
2 Cf. Hcc. 2)rol ait. G sqq.