CHAPITRE DEUXIÈME
même genre, et de plus, quand il jugea la protection de Prologus insuffisante, il le trouva prêt, malgré son âge, malgré l'importance de son rôle dans la pièce, à payer de sa personne dans le prologue. Il est vrai que le vieil acteur dut éprouver une douce satisfaction d'amour-propre à réciter ces deux discours où il est tant parlé de ses mérites et de son autorité. Ce fut sa première récompense. Le gain des deux procès qu'il plaida et la reconnaissance du poète achevèrent de le payer .
L'innovation de Térence, substituant Ambivius à Prologus, un être réel à un être fictif, bien qu'elle paraisse et qu'elle soit en somme très hardie, n'a rien qui déroute l'esprit. Elle n'est qu'une conséquence logique du long travail de transformation subi parle personnage du prologue. Avoir recours à une allégorie, c'eût été rebrousser chemin ; par le choix que fît Térence, au contraire, se poursuivait l'évolulion normale, et l'on voit très bien la marche régulière qui a conduit le personnage vers celte dernière étape : on est même obligé d'avouer que, sous peine de rester incomplet, le voyage devait aboutir à ce terme. Les devanciers de Prologus ont appartenu, aussi complètement que les personnages de la pièce proprement dite, au monde de la fiction dramatique. Prologus fait bande à part et se rapproche, on ne peut plus, du monde réel. Nous avons vu jusqu'à quel point il en est voisin : il occupe, pour ainsi dire, la frontière des deux régions, et au premier coup d'œil on ne voit pas distinctement dans laquelle des deux il se trouve. Mais qu'il fasse un pas déplus, et l'incertitude cessera : il entrera tout à fait sur les terres de la réalité. La personnalité d'emprunt qui couvrait l'acteur chargé de ce rôle n'était pas assez complète ni assez épaisse pour dérober aux regards sa véritable personnalilé : elle ressemblait à un brouillard transparent et sans consistance. Notre poète le dissipa. Le personnage, ou plutôt l'ombre de personnage, que Ton avait vue jusqu'alors sur la scène, s'évanouit et il ne resta que ra,cleur.
Si l'on veut être d'une rigoureuse exactitude, il faut cependant remarquer que Térence dut s'y reprendre à deux fois pour opérer complètement cette métamorphose ; car le prologue de VHeautontimorumenos nous oiïre le phénomène bizarre d'une sorte d'individualité hybride. Lorsque Ambivius réfute, pour le compte du poète, les accusations lancées par Luscius et ses partisans, ne croirait-on pas entendre le vulgaire Prologus? Ce sont les mêmes affirmations à la troisième personne, la même récitation presque machinale d'une leçon apprise, le même effacement, le même rôle de porte-voix'. Mais il n'agit et ne parle pas toujours au nom d'autrui : dans la première partie du prologue, d'abord il s'acquitte, en faisant l'annonce, d'une formalité indépendante des attributions de Prologus, puis il expose les motifs tout personnels qui ont arrêté sur lui le choix extraordinaire du poète; dans la dernière partie, il sollicite, en son propre nom, pour des raisons que Prologus ne pourrait faire valoir, la bienveillance des spectateurs : il parle des fatigues de sa profession, du désintéressement et du zèle qu'il a toujours montrés dans sa longue carrière ; il n'est plus du tout Prologus, il n'est plus que l'acteur-directeur Ambivius. Un personnage provisoire, en pleine transition, déjà sorti de son état ancien, mais non encore parvenu à son nouvel état, voilà comment on peut définir ce mélange.
L'étrangeté de cette création prouve que l'idée de remplacer le personnage par l'acteur ne vint pas de prime abord à Térence, claire et précise. Il y a pourtant dans le prologue en question un vers qui ferait croire le contraire, si on n'en mesurait avec soin la portée :
« Oratorem esse voluit me, non Prologum 2,
dit Ambivius; le poète a voulu que je fusse un orateur, non un Prologus. » Ces mots semblent indiquer que Térence avait dès lors l'intention arrêtée de supprimer Prologus et
1 Du V. 16au V. 34.- - V. 11.