CHAPITRE PREMIER
d'interpolation. Sans doute quelques passages embarrassent au premier abord l'interprétation et peuvent éveiller le soupçon ; mais il n'en est aucun dont une étude patiente et attentive ne puisse venir à bout ; bien loin qu'il soit nécessaire d'avoir recours à des moyens extrêmes et de nier Tauthenticité de tout un prologue ou même de quelques vers d'un prologue.
Cependant trois des prologues de Térence, ceux de V Heautontimorumenos et de VHécyre, n'ont pas échappé aux attaques, peu redoutables, il est vrai, de l'hypercritique Guyet \ celui que Bentley -, qui lui-même n'était certes pas un timide, a ainsi qualifié : « Vir sagacissimus, sed audacia sxpe prseceps. » Pour le prologue de VHeautontimorumenos , il le déclare formellement apocryphe , « suppositicium ^ ». Mais les essais de restitution auxquels il se livre ça et là sembleraient prouver que ce mot ne rend pas bien sa pensée et qu'il le considérait plutôt comme une refonte du texte primitif. Sinon à quoi bon tous ces efforts ? Qu'importerait que le grammairien faussaire eût écrit une sottise de plus ou de moins ? C'est d'ailleurs sous celte forme moins absolue qu'il énonce luimême un peu plus loin ■< son opinion : « Hinc vides quantum hic noster prologus ab illo mutatus siù, id est, quantum vulgatus sit depravatus et genuino dissimilis». Quant à ceux de VHécyre, il nie que le plus court soit de Térence, sans préciser davantage "', et il attribue le plus long à un grammairien désœuvré, « otioso grammatico '^ », qui aurait simplement amplifié le précédent au moyen d'idées et d'expressions empruntées aux autres \
Si Guyet condamne le prologue de V Heautontimorume-
1 Le commentaire de François Guyet sur Térence a été imprimé isolément ou à la suite du Térence de Boeder, Argentorati, 1657.
2 Terent. éd. Bentley, Amstelod, 1727; ad Hcaut. jirol. 3.
3 Ad Heaiit. ;prol. 11. — i Ibid. 13.
^ Ad Iltc. ijrol. priorcm, 7. — '"' AdlIec.j)rol.alt. 1. ' Guyet n'était pas bien sûr de cette opinion, si du moins il faut en croire Wcsterhov {Terent,, ïïagae Comit. 1726 ; Ad Uec. prol.alt.) : « Cu-
nos, c'est qu'il n'a pas saisi le sens, pourtant assez clair, des vers M-15, c'est-à-dire, des explications fournies par Ambiviusdesa présence dans un rùlc qu'il joue par extraordinaire. Il est venu parce qu'il fallait au poète non pas un véritable personnage de prologue, mais un avocat. Or, cette importante mission, il en était plus digne que tout autre acteur : Térence a bien compris que sa voix, sympathique au public, aurait autant d'efficacité que le plaidoyer lui-même. Au lieu de faire, dans le passage, du mot actor le synonyme d'ora^or, orateur, avocat, Guyet a pris inversement orator dans le sens ordinaire d'actor, acteur, jyoematis alieni recitator ) et il s'est trouvé alors en face d'une plaisanterie insipide ou, pour mieux dire, d'un nonsens \ Égaré par cette méprise, il lui semble ensuite reconnaître un peu partout des traces de corruption. Il n'admet pas qu'Ambivius, un acteur, se proclame en quelque façon l'égal du poète ^ Etrange anachronisme I Aux yeux du public romain, un directeur de troupe, pour rendre à Ambivius son véritable titre, valait bien un poète dramatique, et, dans l'espèce qui nous occupe, Térence a montré lui-même, en se plaçant sous la protection d'Ambivius, combien l'autorité de celui-ci était supérieure à la sienne. La partie du prologue (16-25), où il s'agit de la contamination et des prétendus collaborateurs du poète, n'est, d'après Guyet, que la reproduction des vers 15-19 du prologue de YAndrienne suivis des vers 15-19 du prologue des Adelphes. Est-il donc impossible que Térence ait eu à répondre deux fois au même reproche? La ressemblance dans les termes est-elle assez frappante entre les deux réponses pour que l'on ait le droit de regarder l'une comme
gitabat Guyetus 2yotuîssefieri ut 2}ost oiitunv Ter. hac fabula acta denuo prologuni liunc accepevit. »
1 11 propose ici la correction inutile : qui oratorem, etc.
2 II écrit : Sed hic actor tantum^^ofe sit a facundia. . . De cette façon l'acteur, au lieu de s'attribuer un pouvoir égal à celui du poète, souhaite modestement ne pas être au dessous de son rôle .