CHAPITRE PREMIER M
la copie de l'autre ? Non ; et en particulier les deux ripostes de Térence à ceux qui lui donnaient des collaborateurs ' sont parfaitement distinctes. Dans les vers 44-46, Guyet est choqué par la lenteur de l'expression : defertur lui paraît faible et froid après curritur ^. Enfin, il n'hésite pas à biffer les deux derniers vers du prologue, parce que la locution « exemplicm statuile » lui déplaît. "Il faut être animé d'une sollicitude bien jalouse pour la gloire de son auteur et se sentir une sûreté infaillible de goût et d'érudition, quand on condamne ainsi des vers sur un tour que l'on trouve peu élégant ou sur une façon de parler que l'on juge peu latine. Ce sont là, en somme, des critiques de nulle valeur dont le point de départ est un contre-sens.
Guyet se refuse à tenir pour authentique le premier prologue de VHécijre à cause de la déclaration contenue dans les vers 6-7 :
Et is qui scripsit hanc, ob eam rem noluit, Iterum referre, ut iterum posset vendere '.
Il remarque ici : « Hoc pudoris Terentiani esse non videtur», parce qu'il ne s'est pas bien rendu compte de la situation. La première fois que VHécijre fut donnée, les spectateurs désertèrent le théâtre pour aller voir des lutteurs et un danseur de corde '*. La représentation fut donc interrompue et ne se termina pas. Térence aurait pu, pendant la durée des mêmes jeux, en essayer une deuxième ; il ne le fit pas, et la pièce ne reparut que quelques années après, aux jeux funèbres de Paul-Emile. Voulant expliquer alors à l'avantage de VHécyre sa conduite passée, il prétendit que, s'il n'avait pas fait sur-le-champ une tentative de
1 Hemit. prol. 22-26. —Ad.prol. 15-19.
2 II les réduit ainsi à deux :
SI quœ lahiiriosa est, ad me curritur ; Si lenis, ad alium grcgein. ExiJerimini... •■' Au V. 7, les mss. donnent 2}ossit ; mais il faut adopter la corr. de T, Lefèvre et Bentley : xiosset ; la seconde vente est un fait passé au moment où le prologue est prononcé.
* Hec. prol, i)r, 4 ; prolog. ait. 25 sq.
reprise, c'cHait afin de pouvoir revendre plus tard son œuvre pour d'autres jeux comme pièce nouvelle : car, si elle avait été jouée en entier aussitôt après la représentation inachevée et considérée comme non avenue, elle n'aurait plus eu dès lors au point de vue commercial que la valeur beaucoup moindre d'une pièce ancienne <. En donnant celte raison, il s'exposait à passer pour un homme cupide ; mais aussi il affirmait sa foi robuste au mérite de son œuvre et indiquait assez clairement qu'elle était partagée par des personnages éminents : puisque VHécyre reparaissait, elle avait trouvé de nouveaux acquéreurs, et ces nouveaux acquéreurs étaient Scipion Émilien et son frère. C'est ce que Donat, plus clairvoyant qae Guyet, a très bien compris : « Maluit ava~ rum poetam populo inducere quam suo operi diffidentem '»
Dans le second prologue de VHécyre, Guyet ne voit qu'une sorte de mosaïque faite de pièces fournies par les autres. Il aurait bien dû apporter à l'appui de son affirmation quelques exemples concluants et nous dire quel est, parmi les vrais prologues de Térence, celui auquel le prétendu faussaire a emprunté les détails sur les rapports de l'acteur Ambivius avec le poète Cécilius ^, et le récit du second échec de la pièce \ Ces deux développements forment ensemble une bonne moitié du prologue, sur laquelle ne peut porter la critique de Guyet. Parce que le mot calamitas, déjà employé au vers 2 du prologue précédent, se retrouve au vers 22 de celui-ci, il en conclut que le passage où figure ce vers n'est qu'une reproduction ; comme si Térence en parlant du même fait n'avait pas pu deux fois se servir du même mol caractéristique. Quant à
1 Les expressions techniques étaient a fabula nova^ fabula vêtus. »
2 Que dire de ce raisonnement par lequel Guyet prétend corroborer son opinion : (( Ut certe ex inscrlptione fabuiœ (la didascalie) llquet primuni actam fuisse sine j)7-ologo (nous reviendrons sur ce détail; ; unde neriuc liunc in'ologum qui seeundœ editionis est j^oetœ nostri esse fuerit rationi consentaneum •»? ~ ^ V. 2-19. — * V. 29-34.