CHAPITRE DEUXIÈME
Ce feuillage, ces bandelettes, Prologus avait, lui aussi, le droit de s'en parer. S'il n'était pas, avant Térence, le représentant des intérêts personnels du poète, son avocat, il était cependant déjà son envoyé auprès du public, une sorte d'ambassadeur. Sa mission ne se bornait pas au récit de ïargumentum. Après avoir instruit les spectateurs, sans oublier de les amuser et de les flatter, il sollicitait formellement leur attention et leur bienveillance, comme les ambassadeurs d'un peuple demandent à un autre peuple la paix ou sa protection. Ce rapprochement vint à l'esprit des comiques romains et ils jugèrent que les emblèmes pacifiques ne seraient pas déplacés entre les mains de Prologus. Parmi les prologues de la palliata primitive, il s'en trouvait sans doute plus d'un où était expliquée la raison d'être de cet attribut, alors nouveau, mais si familier aux yeux des contemporains de Térence qu'il eût été tout à fait oiseux de le leur signaler. En l'adoptant, non seulement on donnait à Prologus un aspect individuel qui supprimait toute chance de confusion, mais encore on rehaussait le prestige du personnage, qui en avait grand besoin : à ces insignes il empruntait, sinon un véritable caractère sacré, comme les suppliants et les ambassadeurs, du moins l'ombre, la fiction d'un caractère sacré. C'était une sorte de dédommagement : Prologus, qui n'avait pas, comme ses devanciers, l'avantage d'être dieu, portait encore la livrée de ceux que protégeaient les dieux.
Il n'y a pas de texte ancien qui attribue à Prologus le rameau orné de bandelettes. Mais notre opinion, que la nécessité d'un insigne distinctif et la parfaite convenance de celui-ci font déjà très vraisemblable, est confirmée par un monument figuré de la plus grande valeur. Deux des principaux manuscrits de Térence, le Valicanus (G) et le Parisinus* (P), sont ornéSj en tête de chaque scène, de minia-
' Bibl. nat, 7899, et non 7859, comme le dit Umpfenbach. lu' Ambrih^ianus (F) contient aussi des miniatures provenant du même original ; mais eUes me sont trop peu connues pour que je puisse en parler.
tures \ en couleur dans le premier, noires dans le second, représentant les personnages. Nous avons là deux copies, sans doute indirectes, très grossièrement exécutées, d'un même original excellent et très ancien. Or^ Prologus s'y trouve figuré, non pas toujours, mais quelquefois, avec un rameau à la main. Le Parisinus fournit un seul exemple : le Prologus des Adelphes-, portant un rameau de forme très allongée, assez semblable à une palme. Le Vaticanus nous en offre deux : le Prologus des Adelphes^ avec un rameau plus court et plus large, de je ne sais trop quel arbre ; le Prologus du Phormion^, avec un rameau dont les feuilles étroites rappellent fort celles de l'olivier. D'ailleurs, je ne connais ces deux dernières figures que par des reproductions dont Wieseler a signalé l'infidélité. Partout le rameau est dans la main gauche, la droite restant libre pour le geste; nulle part il n'est accompagné de bandelettes. Si l'usage a réellement existé de distinguer Prologus par un rameau, l'on s'explique très bien la présence de cet insigne dans les trois miniatures ; et on ne peut guère se l'expliquer autrement Les copistes étaient bien plus à même de supprimer que d'ajouter. C'est par leur négligence qu'ont disparu, avec les bandelettes, les rameaux des autres Prologi. On la prend, pour ainsi dire, sur le fait dans la figure du Prologus du Phormion^ telle que la donne le Parisinus ; la ressemblance de cette figure avec celle du Vaticanus est frappante : même costume et même altitude, même position de la main gauche cachée sous le manteau ; mais le copiste
1 Je connais celles du Parisinus directement et celles du Vaticanus par les reproductions de Berger, Commeiit. de perso Jiis vvlgo larvis, etc., et du Térence de Cocquelines. Sur leur origine et leur valeur, cf .Wieseler, op. cit. 63 sq.
2 Mme Dacier y voit une branche de cyprès et croit que Prologus la porte parce que la pièce fut jouée aux funérailles de Paul-Emile. L'explication est mauvaise, puisque dans le Vat. Prologus du Phormion a aussi le rameau.
3 Cocquelines donne cette figure pour le Prologus de VHéeyre. 11 s'est évidemment mépris. Berger est ici d'accord avec le Par. où le Prol. du Pli. ressemble tout à fait à celui-ci, si ce n'est qu'il n'a pas le rameau.