‹ Les prologues de TérenceChapitre 84 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

mes ne connaissait pas Ménédème ; il y entend parler pour la première fois de Clinia, le fils du vieillard. Pour que Clinia, à son retour d'exil, se cache avec sa maîtresse dans la maison de Chrêmes, il faut pourtant qu'il y soit introduit par quelqu'un. Que Chrêmes ait un fils, lié d'amitié avec Clinia depuis le gymnase et l'éphébie, tout s'arrange sans difficulté : le rôle de Clitiphon est donc nécessaire. De même, pour que l'esclave Syrus puisse combiner le stratagème qui tient tant de place dans l'intrigue, il faut que Clitiphon ait une maîtresse : donc le personnage de Bacchis est nécessaire. Que resterait-il dans la pièce si on supprimait ces deux rôles ? L'action serait d'une pauvreté excessive, ou, pour mieux dire, nulle. Telle qu'elle est, paraîtelle trop compliquée pour un Ménandre ? Qu'on se reporte, pour ne citer qu'un seul exemple, à celle de la Périnthienne '.

Dans le prologue du Phormion, il n'est également question que d'un seul original grec, V Epidicazomerios '\ Le poète, qui s'est cru tenu de signaler et d'expliquer au public un simple changement de titre ^ aurait-il gardé le silence sur une modification autrement importante ? Pas plus ici que dans V Heautontimorumenos , on ne trouve au courant de la pièce la moindre trace de contamination. Davus, le personnage protatique, appartient à l'œuvre d'Apollodore '*,

* Vencdiger, {Flech. Jahrh. 109, 1874, p. 129 sqq.) s'efforce de prouver que Térence, dans cette pièce, a traité son original grec avec beaucoup plus de liVjcrté que partout ailleurs et qu'il a inventé l'épisode de Clitiphon et Bacchis. Cette hypothèse tombe devant les raisons que nous avons fait valoir contre la contamination. Cf. Kampe, op. cit. 15 sqq.

' Sur la prétendue erreur commise par Térence et corrigée par Donat {Epidicazomene au lieu (ï Epidicazomcnos, ad Ph. prol. 25)^ Cf Dziatzko, éd. du Phorm. (Teubner, 1885), p. 41, note 1.

3 Prol. 24 sqq.

* Cf. Donat, au v. 49. En somme Térence n'a créé aucun de ses personnages protaticjue ; il a seulement remplacé la femme par un affranchi^ dans l'exposition empruntée à la Permthia. Il ne faut se laisser égarer ni parla remarque d'Evanthius : « ...Trpdaoj-a TipoTait/.à... non facile ccsterl liaient, quibus Tcrentlus sœpc utitur ; ni par celles de Donat au vers 1 de la \^^ scène du Phormion et de V Ilécyre, Elles se rapportent

Quant aux trois dernières scènes, que M. Rumraler ' voudrait attribuer à un original secondaire, sous prétexte qu'elles ne tiennent pas à l'action, elles sont au contraire très utiles et inséparables du reste. Si, dans celle qui précède, le sort des deux jeunes gens, Phœdria et Antiphon, est déjà décidé, la pièce n'est pas finie pour cela. Il faut que nous sachions ce que deviendra le personnage principal, le héros de la comédie, et comment il se mettra à l'abri de la vengeance dont le menacent les deux vieillards dupés. Après avoir sauvé les autres, Phormion doit se tirer lui-même d'embarras ; alors seulement son triomphe sera complet et la pièce achevée.

Il semble qu'à propos de VHécyre l'idée d'une contamination n'aurait dû venir à l'esprit de personne, tant l'intrigue de cette comédie est simple et dépourvue d'éléments épisodiques. Simplicité unique dans le théâtre de Térence et qui a frappé Evanthius : « Excepta Hecyra^ in qua unius Pamphili amor est, cœterœ quinque binos adolescentes habent. » Cependant, la question a été posée et disculée 2, L'origine de tout le débat est le désaccord de nos sources relativement à l'auteur du modèle grec. Térence ne le

aussi bien à l'original qu'à la pièce latine ; nous venons de voir que Davu3 était dans Apollodore ; nous savons aussi que Philotis et Syra ne sont pas des créations de Térence.

1 Eummler, Quœst. Terent. Halle, 1873. Il invoque aussi, comme preuve de contamination, le nombre des acteurs nécessaires pour jouer la pièce, qui est de six, tandis que, d'après la règle énoncée par Evanthius, la nouvelle comédie n'en avait que cinq. Mais, en admettant que cette règle n'ait pas souffert d'exception, le sixième acteur n'est indispensable ici que pour la scène des advocati, où son rôle se borne à quel- .ques mots (II, 3). Le moindre figurant pouvait tenir le rôle. Or les

figurants ne comptaient évidemment pas dans le nombre des acteurs proprement dits : avec les cinq acteurs, il y a deux figurants dans la scène du siège {Eunucli. IV, 7), empruntée au Colax de Ménandre. D'ailleurs, il est vrai que les pièces contaminées de Térence exigent plus de cinq acteurs {Ad. 6, And. 7, Eiui. 8). li'Meaut. et VHécyre, qui ne sont pas contaminés, peuvent se jouer avec cinq acteurs.

2 Ritscbl, Paravga, 324. — Fischer, de Ter. prloriim corn. lat. in primis Flatdi sectature, p. 15. — Dziatzko, Rh. Mvs. XXI, p. 76 sqq. — Hildebrandt, de Hecyrce Terentianœ ortffôie, Ralle, 1884. Ce dernier repousse franchement toute idée de contamination.

CIÎAPITRE TROISIÈME 191

nomme pas, non plus que les didascalies des manuscrits de Calliopius. Celle du Bembinus donne : « Grœca Mcnandru» , témoignage confirmé par un texte de Sidoine Apollinaire ' : « Nuper ego filiusque communis Terentianas Hecyrse sales ruminabamus..,., quoque absolutius rhythmos comicos incitata docilitate sequeretur, ipse fahulam similis argumenti^ ici est Epitrepontem Menandri, in manibus liabebain. » Enfin, Donat, par deux fois, dit que la pièce grecque est d'Apollodore ^ ; de plus, il cite cinq fois ^ ApoUodore au cours de son commentaire. Ces citations permettent d'établir un premier point: s'il y a eu mélange de deux pièces, celle de Ménandre a servi seulement d'orignal secondaire : car Donat ne cite jamais que l'original principal. Elles ôtent aussi toute autorité au témoignage du Bembinus: il est de règle que l'auteur seul de l'original principal soit mentionné par les didascalies. Mais on ne peut même pas accorder à Ménandre le second rôle, et il faut écarter toute idée de contamination : la pièce n'en présente absolument aucune marque. L'exposition se fait, il est vrai, au moyen de personnages protatiques, Philotis et Syra ; mais c'est Apollodorequi les a imaginés, puisque, dès le premier vers, Donat reproduit le fragment correspondant d'Apollodore. On s'est demandé '' si le court dialogue des esclaves Par-

1 LU. IV, cplst. 12.

2 Dans VAuctarium de la Vlta Terenti : a Diiœ ah Jj^oUodoro trans' latœ esse dleuntur eomico, Phormio et Hecyra ; quatuor reliqitœ a Me~ na7idro.v Dans la préf. de la pièce : a Hœc fahila A2)ollodorl esse dicitur grœca : nam et iysa et Plwrmto ab eodem dicuntiir translata; ; cum reliquœ qvatuor sint Menandri comici. s On attache, selon moi^ beaucoup trop d'importance clans ce dernier passage au mot « dicitur » et ou se donne une peine inutile pour l'expliquer. Si Donat n'a pas affirmé ici d'une façon aussi catégorique que dans les endroits correspondants des autres préfaces, ce n'est pas qu'il fût moins sûr de son fait ; c'est une simple manière de parler. Remaniuons en effet que dans le premier passage « dicuntxir » tombe sur l'origine des six pièces, et comparons le second, où l'origine du Phormiun est indiquée avec cette même prétendue hésitation, au passage correspondant de la préface du Phorm ion : « Ilano comœdiain vianijestum est prius ab Apollodoro . . . grœoe scriptani esse.Ti La certitude de Donat est égale partout; mais il aime à varier ses formule*)

3 Aux V. 58, 214, 286, 380, 440. — '' Dziatzko, op. cit. p. 80.

ménon et Sosia (III, 4, 1-15) sur les ennuis d'une traversée, ne provenait pas d'une contamination, parce que Donat dit à cet endroit : « In hac scena, donec perveniat ad Pamphilum Parmeno, hoc sjpr,[ia inducitur, cum hoc ostenditur, quid malt sit navigatio. » Cette remarque ne prouve ni que Térence a tiré l'entretien de son propre fonds, ni qu'il l'a emprunté à un original secondaire : comme tant d'autres du même genre \ elle s'applique à l'économie de la pièce, d'une façon générale, et non spécialement au traducteur latin. D'ailleurs, il n'y aurait vraiment pas là de quoi parler de contamination. Le seul modèle de Térence, ce fut donc ici VHécyre d'ApoUodore. L'autorité du témoignage de Sidoine Apollinaire est nulle : les assertions de cet écrivain de la basse époque, plus attentif à l'éclat de la forme qu'à la vérité du fond, ne doivent être en général acceptées qu'avec précaution ; celle dont il s'agit éveille particulièrement la défiance : la pensée et l'expression manquent de netteté " ; les fragments conservés des Epitrepontes ne dénotent point une similitude de sujet entre cette pièce QiVHécyre latine ; même si l'on admet que cette similitude a existé, il n'est nullement prouvé que Sidoine Apollinaire ait eu le droit de prendre les Epitrepontes pour terme de comparaison et de les considérer comme l'original de YHé' cyre : le domaine de la comédie nouvelle était si restreint qu'il arriva souvent au même sujet d'être traité plus d'une fois. Quant à l'erreur de la didascalie du Bembinus, on se l'explique facilement : ou bien il y avait ici une lacune dans l'archétype de ce manuscrit, comme dans celui de l'autre famille, et de son propre mouvement le copiste l'a comblée par analogie ; ou bien plutôt, le nom de Ménandre se trouvant à cette place dans la grande majorité des didascalies, il a écrit par habitude, machinalement, Ménandre au lieu d'ApoUodore.

1 Cf. [surtout Min, 1034 : « Inve7ita persona est ad qiiam gesta hcso narret Chœrea. » Il s'agit de PaiTûénon qui faisait forcément partie de VUumiqite grec. Voir aussi Sec. 58, 327; Ad. 541.

2 Que signifie « qtio absolutins rhytJimos comicos.,„seq'ueretur? »

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