‹ Les prologues de TérenceChapitre 85 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

C'est donc seulement d'après VA7idrienne, VEunuque et les Adelphes qu'il nous faut maintenant définir et qu'il nous faudra tout à l'heure apprécier le procédé de Térence. D'abord, il ne s'agit pas le moins du monde de la fusion totale des deux originaux grecs. Le mélange est partiel ; les deux éléments y entrent en proportions très inégales. Il y a, suivant les termes dont nous nous sommes servi à plusieurs reprises, l'original principal et l'original secondaire : l'un sert de fond à l'imitation latine, l'autre ne fournil qu'un supplément plus ou moins considérable : tantôt des personnages épisodiques, tantôt une simple addition au rôle de certains personnages appartenant déjà à l'original principal. UAndrienne doit à la Périnthienne Charinus et Byrria, avec l'idée du personnage protatique ; VEunuque doit au Colax Thrason, Gnathon et les autres acolytes du soldat. Dans les Adelphes, les rôles d'Eschine et de Sannion ont été augmentés d'une scène de médiocre étendue, prise aux Synapothnescontes. Ensuite, les deux pièces choisies par Térence pour le mélange ne sont pas des pièces quelconques : il y a entre elles quelque ressemblance, quelque affinité. 'UAndrienne et la Périnthienne ont même sujet ; VEunuque et le Colax, les Adelphes et les Synapothnescontes ont une situation commune : dans les deux premières, celle de la courtisane à qui le soldat, son amant, a fait un riche cadeau qu'il voudrait ensuite reprendre par jalousie ; dans les deux autres, celle du jeune homme qui enlève une femme au leno.

Voilà le procédé de composition que Luscius incrimina. Pourquoi ? Il y eut le motif apparent et le motif réel. Le motif réel, non particulier à cette accusation, mais commun à toutes celles qui furent successivement lancées contre ïérence, ne fut autre que la jalousie, aigrie bientôt par le dépit. Térence eut le tort impardonnable de réussir à se faire jouer, puis applaudir, sans s'être placé sous la protection du vieux poète ; il commit le crime capital de se poser avec indépendance en rival, au lieu de prendre l'humble

attitude d'un disciple : de là cette guerre acharnée qu'il eut à soutenir durant toute sa carrière, de là tout d'abord le grief de contamination. Le motif réel n'étant pas avouable, on trouva un motif apparent, très spécieux : on prétendit, sans aucun doute, que l'unité de l'original était détruite par l'adjonction de parties étrangères. Luscius soutint cette thèse avec d'autant plus de force que sa méthode de traduction avait pour principe la fidélité scrupuleuse au modèle grec. D'ailleurs il y avait là un beau lieu commun à développer : le désordre et l'incohérence substitués à l'harmonie et à l'unité, les chefs-d'œuvre de l'esprit attique mis en pièces par une main sacrilège, une chose informe, un monstre créé avec ces lamentables débris. Seulement, des dissertations de ce genre n'étaient à leur place que dans les cercles lettrés ; les raffinés seuls pouvaient s'indigner des profanations accomplies par Térence. Quant à la foule, ces notions n'étaient pas à sa portée. Pour faire naître dans l'esprit inculte de la masse des spectateurs une prévention défavorable au jeune poète, on compta sur l'effet de ce vilain verbe « contaminer. » Incapables qu'ils étaient de saisir la chose, on voulut les édifier par le mot.

Puisqu'on accusait Térence de détruire par ses opérations l'unité des pièces grecques, il devait pour se justifier démontrer que cette unité en sortait intacte. Il essaya peutêtre de le faire, mais dans ses entretiens avec des personnes lettrées, et non dans ses discours au grand public, dans ses prologues. Pas plus que les considérations sur lesquelles Luscius avait pu fonder sa critique, celles que notre poète pouvait présenter pour sa défense n'étaient à la portée des spectateurs ignorants, de beaucoup les plus nombreux. Il lui était impossible de traiter à fond, en plein théâtre, la question soulevée contre lui par ses adversaires. Cependant il sentait que les bruits méchants avaient fait leur chemin : la foule ne savait pas au juste ce que l'on reprochait au nouveau poète ; mais le crime devait être bien noir, puisqu'on l'appelait d'un tel nom. Impression fâcheuse et de

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