CHAPITRE TROISIEME
nature à compromettre le succès, surtout la première fois, lorsque Térence était tout à fait un inconnu. Sous peine de paraître lui-même convaincu de sa culpabilité, il lui fallait donner une réponse plausible. Celle qu'il trouva avait le double avantage d'être facilement intelligible, même pour le plus grossier des spectateurs, et d'être en parfait accord avec la tournure d'esprit du public romain. La voici d'après le prologue de VAndrienne < :
« Faciuntne intellegendo, ut nihil intellegant ? Qui cum hune accusant^ Nœvium, Plautum, Ennium Accusant, quos hic noster auctores habet, Quorum aemulari exoptat neglegentiam, Potius quam istorum obscuram diligentiam. »
Il dut être fort content de l'effet qu'elle produisit, puisqu'il la répéta, sans l'appuyer d'aucun autre argument, lorsqu'il eut de nouveau à repousser le même reproche, dans le prologue de V Heautontimorumenos :
a . ... f actum hic esse id non negat, Neque se pigere et deinde f acturum autumat : Habet bonorum exemplum, quo exemplo sibi Licere id f acere, quod illi f ecerunt putat 2 , »
Invoquer l'exemple et l'autorité des anciens , tel est donc le système de défense adopté par notre poète. Cet artifice de composition, dont ses ennemis lui faisaient un crime, n'était pas chose nouvelle : ses devanciers en avaient usé. Le fait doit être vrai^ puisque Térence l'affirme deux fois, sans avoir l'air de redouter la contradiction ; dans tous les cas, il est on ne peut plus vraisemblable : aussi soucieux que Térence de plaire au public, les vieux poètes furent conduits à l'emploi de ce procédé par des raisons analogues à celles dont il subit à son tour l'influence et que nous re-
' V. 17sqq. — 2 V. ISsqq.
3 Sur la contamination dans le théâtre de Plaute, cf. TeufEel, Siud. und CliaraM. 256 sqq. Il pense que Plaute n'a usé de ce procédé que par exception, étant assez inventif pour enrichir son original grec au moyen de son propre fonds. Comme ex. de contam. dans Ennius, Spengel (éd. de VAndria, p. 8), cite sa tragédie d^ Iphlgénie où il avait mêlé avec le drame d'Euripide des parties empruntées à celui de Sophocle.
chercherons tout à l'heure. D'ailleurs, rien ne les gênait dans cette voie : ils n'avaient pas, la lecture des comédies de Plaute le prouve, ce respect scrupuleux, superstitieux de l'original grec, que Luscius et son école érigèrent en principe. Qui fut l'inventeur de la contamination? Névius sans doute, le plus ancien de ceux que cite Térence, Névius dont le génie puissant a marqué de son empreinte originale tous les genres littéraires où il s'est exercé. Est-ce Luscius qui a le premier condamné le procédé ? Cécilius, son contemporain, s'en est-il encore servi? On serait tenté de croire que non, quand on voit que ce poète ne figure pas dans l'énumération de Térence ; mais il est plus probable que, s'il n'est pas nommé ici, c'est qu'il vivait encore à l'apparition de VAndrienne ^ Quoi qu'il en soit, Térence avait pour lui l'autorité du passé ; il n'était pas un novateur, il agissait conformément à une vieille coutume. Au nom de leur légendaire respect pour le « mos majorum », les spectateurs romains devaient donc l'absoudre. De plus l'accusation qu'on lui lançait atteignait aussi la mémoire de trois grands poètes au moins, Névius, Plaute, Ennius, la fleur des poètes romains, comme dit le prologue de Casina. Le peuple qui les avait tant de fois applaudis, ne pouvait pas condamner leur complice.
Si cette justification parut suffisante et même excellente au public romain, elle n'a pas de quoi nous satisfaire. Peu nous importent à nous les précédents invoqués par Térence ; car ils ne l'excuseraient pas s'il avait réellement gâté ses originaux en les mélangeant, et, d'autre part, nous sommes convaincus qu'ils n'ont pesé d'aucun poids sur sa décision, la transformation du prologue nous ayant déjà montré combien peu notre poète se mettait en peine d'agir à la guise de ses devanciers. Nous voulons donc savoir si l'on peut, par des raisons vraiment solides, défendre la contamination contre les allégations de Luscius ; nous voulons
1 Sur la date de la mort de Cécilius, cf. Ritschl, Opusc. t. III, p. 497, et Dziatzko (éd. du FJiorm. 1885, p. 11, note 3).