‹ Les prologues de TérenceChapitre 89 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

de fautes qu'il n'en a commis, et nous allons voir que sa cul» pabilité se réduit à peu de chose. On relève d'abord dans la scène du rapt, empruntée à Diphile, un trait que Térence aurait dû supprimer ou corriger, parce qu'il ne s'accorde pas avec la donnée de l'original principal : Eschine prétend que la femme enlevée à Sannion est de condition libre \ tandis que partout ailleurs elle est présentée comme une véritable esclave. Chez Diphile, l'affirmation d'Eschine était sans doute conforme à la vérité : la femme enlevée était revendiquée et reconnue pour libre. Mais est-ce à une inadvertance de notre poète que nous avons aff'aire ? Je ne le crois pas . Térence a voulu conserver le trait avec une portée tout autre : ce n'est plus ici qu'une menace en l'air, un mensonge auquel le caractère du jeune homme est loin de répugner ^. Le leno, à qui pareille menace a été jetée bien des fois, n'en tient aucun compte dans son monologue : il sent que pour lui le véritable danger n'est pas là. Pourtant Térence aurait peut-être mieux fait d'admettre que, malgré son invraisemblance, le dire d'Eschine impressionne quelque peu Sannion, et de l'indiquer d'un mot. Presque au début de son monologue, Sannion se plaint d'avoir été violemment arraché de sa maison : « Domo me eripuit 3. » Dans la pièce de Diphile, le ravisseur, si la femme était libre, avait des raisons sérieuses de traîner le leno dans la rue et jusque devant les juges ; il convenait, au contraire, à Eschine de le laisser chez lui pour éviter le bruit et le scandale public. Si Térence a écrit ces mots, il a emprunté le trait à Diphile et ne s'est pas aperçu qu'il n'allait point du tout avec la situation de son personnage. Mais les a-t-il écrits ? La question est douteuse, et la leçon vraie pourrait bien être : « Domi me arripuit ''; » auquel cas, il n'y aurait rien à cri-

1 V. 193 sqq.

2 Cf. V. 641 et surtout v. 940, où Eschine prétend qu'il a promis à Sostrata que Micion l'épouserait. Dziatzko (éd. des Adel2)hes, 4 sq.) g, tort do prendre cette affirmation au sérieux; cf. Regel, iq). cit. 8 sq.

* Guyet proposait : « homo me arripuit. » La correction de Wagnej

tiquer. Autre reproche encore: à la scène 3 de l'acte III, Déméa dit qu'il a appris que son fils Ctôsiphon n'est pas étranger à l'enlèvement : « Ctesiphonem a udivi filium una fuisse inraptione cum JEschi7io.» Or, jusqu'ici nous n'avions pas entendu dire que le frère d'Eschine eût pris part à cet acte de violence: c'est vrai, mais nous n'avions pas non plus entendu dire le contraire ; quand on affirme que son entretien avec Eschine, à l'acte second <, donne l'impression qu'il rencontre son frère pour la première fois de la journée et qu'il n'a nullement participé au rapt, on est, je crois, dans l'erreur. Ses paroles nous le montrent dès son entrée en scène 3 au courant de ce qui s'est passé, et, puisqu'il ne dit pas de qui il lient ses informations, c'est qu'il n'a pas eu besoin d'en prendre, c'est qu'il a été témoin et acteur des violences accomplies dans la maison de Sannion. Il a secondé son frère jusqu'au moment où la musicienne a été emmenée dans la rue. Alors il s'est retiré pour ne pas être vu et dénoncé à son père. Comme c'était de grand matin, peu de gens l'ont aperçu sortant de chez le le?io, si bien que Déméa n'a pas été informé tout de suite de sa complicité. Maintenant que tout est fini, Ctésiphon revient, impatient de remercier son frère. Il est possible, à la rigueur, que dans le monologue de Sannion, par lequel commençait son deuxième acte, Ménandre eût indiqué d'un mot la présence de Ctésiphon à l'enlèvement ; peut-être aussi avait-il, comme Térence, différé le moment d'en informer le spectateur, pour ménager l'intérêt et donner à la révélation, faite par Déméa lui-même, quelque chose de plus piquant. Quoi qu'il en soit, il n'y a rien d'incohérent à cet égard dans la pièce de Térence. On reproche enfin aux Adelphes de notre

(éd. de Cambridge) est bien plus vraisemblable : « Domi me arripuit. » La leçon primitive du Bembinus est en effet ce Domi. , . » et la substitution de {£ eripuit » à « arrijmit » s'explique par la présence du premier verbe dans le prol., v. 8, et dans la scène 2 de l'acte I, (v. 90). La suite des idées est d'ailleurs parfaite avec le texte de Wagner : Eschine a saisi Sannion, l'a frappé, a emmené la femme. . . . 1 Se. 4. — 2 Se. 3.

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