CHAPITRE TROISIÈME
poète une invraisemblance dans la marche de l'action : dès le premier acte, dit-on, l'enlèvement est annoncé par Dcméa qui l'a appris de tout le monde ; toute la ville en parle ; et c'est seulement au début du second acte qu'Eschine, avec la femme et le leno, arrive devant la maison de son père adoptif . S'il y a ici une invraisemblance, elle n'est point l'effet de la contamination : elle existait aussi dans la pièce de Ménandre, où Eschine ne rentrait chez Micion qu'assez longtemps après le récit de Déméa, au début du second acte ' ou, au plus tôt, pendant l'entr'acte. Mais il n'y a pas d'invraisemblance. D'abord, il ne faut pas prendre à la lettre les affirmations de Déméa :
a . . . , Clamant omnes indignissume Factum esse ; hoc advenienti quot mihi, Micio, Dixere ! in ore est omni populo 2. »
L'exagération est dans le caractère passionné, excessif de ce personnage. Ensuite, la scène qui se joue au début du second acte est absolument distincte de celle que Déméa raconte au premier^ : il nous dit comment Eschine a fait irruption chez le leno, l'a roué de coups dans sa maison et a emmené la musicienne ; nous voyons comment le leno, qui s'est mis à la poursuite du ravisseur, tente un dernier effort pour l'empêcher de mettre son butin en sûreté chez son père. Entre ces deux scènes, si l'on veut bien admettre que la maison du leno et celle de Micion sont aux deux bouts de la ville, et qu'en chemin Sannion a fait tout son possible pour retarder la marche d'Eschine, il s'est écoulé assez de temps pour que Déméa ait appris de quelques témoins le méfait du jeune homme et soit venu en toute hâte le raconter à Micion. En somme, si les Adelp/ies donnent prise à quelques critiques, elles ne sont guère sérieuses. Pour accuser Térence d'avoir corrompu la beauté de son original, c'eût
1 D'après l'hypothèse de Dziatzko. — 2 y, 91 sqq.
3 C'est ce que Donat a fort bien compris en insistant sur le mot diterum » du v. 159 : a Minaciter poeta priorem litem sustulit dicendo iterum : nt Jion eadem lis esset, de qua sxopra Dcmea (/uestus est, sed instaurata naseatur. »
été bien peu de chose que ces menues fautes de détail. D'ailleurs, il se trouve que la seule pièce de notre poète où la contamination n'a pas été exécutée d'une manière absolument parfaite, est la seule qui n'ait pas encouru, du moins à notre connaissance, le reproche de contamination.
Quant à nous, pour que l'emploi du procédé soit pleinement justifié à nos yeux, il ne nous suffit pas que les originaux grecs n'y aient rien perdu, il faut que sous quelque rapport ils y aient gagné, et nous en voudrions à Térence s'il les avait modifiés sans profit d'aucune sorte pour eux, quoique sans préjudice. Mais tel n'est pas le cas. Pour ne rien dire de cette admirable exposition, dont l'éloge n'est plus à faire depuis bien longtemps ^ où l'introduction de Sosia constitue évidemment un avantage au point de vue de la vraisemblance dramatique, VAndrienne gagne à la contamination deux personnages intéressants soit par euxmêmes, soit par le contracte qu'ils forment avec deux autres personnages, soit par quelques situations comiques ou touchantes que l'intrigue doit à leur présence -. C'est une sympathique figure que celle de Charinus, caractère faible et timide, qui ne sait point agir et succombe au désespoir, sans ressource et sans ressort ; âme loyale et simple jusqu'à la naïveté. La naïveté, voilà le trait le plus original de cette physionomie sobrement dessinée à l'arrière-plan : pour faire rougir et se récrier Charinus, une insinuation grivoise de Byrria^, une question de Pamphilus sur la nature de ses rapports avec Philumena ^ suffisent largement ; Davus ne lui épargne pas les railleries et lui accorde, comme une aumône, la promesse d'une visite et d'une bonne nouvelle ■'. A côté de ce pâle et mélancohque amoureux, Pamphilus se détache vigoureusement, plein de vie et d'énergie, véhément dans sa douleur, exubérant dans sa joie. Entre
1 Cf. Cic, De Orat. Il, 80, 327.
2 Voir sur ce sujet de très bonnes pages de Spengel (éd. de VAndria, p. XVII sqq.) Il est pourtant un peu sévère pour Térence.
3 V. 314 sqq. — * V. 325 sq. — ^ V. 712 sqq.