‹ Les prologues de TérenceChapitre 91 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

les deux jeunes gens il y a la même différence qu'entre leurs amours : celles de Charinus fleurissent à peine, celles de Pamphilus sont déjà dans la saison des fruits ; ainsi l'un représente le printemps de la jeunesse, l'autre l'été. Même auprès de Davus, Byrria est un curieux type d'esclave : incapable de combiner au profit de Charinus quelque adroite machination, incapable de lui donner un utile conseil, il ne sait mettre à son service que des consolations aussi peu efficaces que banales, et de grosses plaisanteries. La chance le sert d'ailleurs aussi mal que la nature Ta pauvrement doué : lorsque Charinus apprend une bonne nouvelle, c'est toujours d'une autre bouche : le triste monopole des mauvaises nouvelles appartient à Byrria. Et quel relief sa lourdeur, sa sottise et son inutilité donnent à la supériorité de Davus, le tacticien consommé, fin et souple, fécond en artifices, prompt à se relever d'un échec, le serviteur au dévouement efficace et indispensable, d'une fidélité à l'épreuve de toutes les menaces et de tous les risques ! La démarche de Charinus auprès de Pamphilus, pour lui demander de renoncer à la main de Philuména ou tout au moins de différer son mariag-e, forme une scène vraiment touchante ^ qui manquait à VAndrienne grecque : on est ému de l'anxiété du jeune homme au moment où il aborde celui qu'il croit son rival, de son embarras à faire l'aveu de son amour pour Philuména, de sa passion désespérée dont l'indifférence de Pamphilus fait si bien ressortir l'ardeur, du soupir de soulagement qu'il pousse lorsqu'il connaît la vérité. La présence de Charinus donne à la scène suivante plus d'animation et de gaîté qu'elle ne pouvait en avoir dans l'original : Davus, placé entre les deux jeunes gens désolés, l'un d'épouser, l'autre de ne pas épouser Philuména, reçoit les doléances de chacun, leur répond tour à tour, et, quand ils lui laissent enfin le moyen de raconter tout au long la bonne nouvelle qu'il apporte, fait d'un seul coup deux heureux ; ce tableau, plein d'entrain,

i A. II, se. i.

est d'un excellent comique. Plus loin\ la méprise de Byrria, très naturellement amenée, ménage une attachante péripétie : l'esclave, trompé par les apparences, a cru que Pamphilus consentait sincèrement à épouser la jeune fille choisie par son père, Philuména ; Charinus, informé de cette trahison, retombe dans son désespoir aigri encore par la déloyauté de son ami. Il vient ^ lui reprocher avec amertume la promesse violée ; mais bientôt Ml s'aperçoit que Pamphilus, aussi malheureux que lui, n'a nullement mérité ses sarcasmes, ne veut pas du tout, et pour de bonnes raisons, se marier avec Philuména ; alors sa jalousie indignée fait place à la pitié, et en même temps ses espérances renaissent. Dès ce moment le poète, ayant tiré du personnage tout ce qu'il pouvait donner, l'a sagement mis de côté jusqu'au dénouement, où il vient apprendre, à la satisfaction du spectateur auquel il est sympathique, le mariage de Pamphilus avec Glycérium et les conséquences heureuses de cet événement pour son propre avenir.

UEunuque doit à la contamination les figures du parasite et du soldat. De leur présence l'action, déjà très riche, tire un surcroît de variété et de mouvement, mais surtout ils fournissent une source abondante du comique le plus franc ; ils forment à eux deux l'élément le plus divertissant de la la pièce. Gnathon est un novateur de génie ; il a transformé le métier de parasite : grâce à lui, cette carrière, autrefois lucrative, mais dure, n'aura plus guère désormais qu'avantages et agréments. Gnathon, en effet, au lieu de faire rire à ses dépens et d'endurer les coups sans se plaindre, comme ses devanciers, admire les qualités que le maître croit avoir, le flatte, l'approuve, rit de ses bons mots ; il paie de sa complaisance seule, et non de sa personne ; c'est un sceptique, un égoïste, un roué qui exploite une dupe. Quel chef-d'œuvre de finesse et de verve que ce monologue où il développe la nouvelle doctrine et se pose en chef d'école, en fondateur de la secte des Gnathoniciens ! Quoique moins

1 A. II, se. 5. — 2 A. IV, se. 1. — 3 Se. 3.

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