CHAPITRE TROISIÈME
le mouvement et le bruit, les entrées et les sorties fréquentes, les personnages qui, sur la scène, couraient, criaient, gesticulaient, plaisantaient. L'ennui les gagnait souvent aux longs entreliens sérieux et calmes '. Et plus la palUata devenait ancienne, plus leurs exigences étaient grandes. Dans la nouveauté du genre, l'intrigue la plus simple suffisait à les distraire. Depuis ils s'élaient blasés : il leur fallait plus fort, plus compliqué ; non qu'ils fussent sensibles au plaisir de la surprise: l'usage de Vargumentum prouve qu'ils ne s'en souciaient point et qu'ils préféraient être avertis d'avance ; mais parce que la multiplicité des incidents excluait du spectacle la monotonie. Pour amuser un tel public, amateur de situations variées et gaies, les ressources de la contamination étaient précieuses au poète, surtout s'il n'avait point la verve d'un Plante.
Or, Térence n'écrivait pas seulement pour la postérité. S'il a tranformé l'ancien prologue narratif en plaidoyer, si, malgré deux tentatives infructueuses de représentation, il a persisté à faire jouer son Hécyre, c'est qu'il tenait beaucoup aux applaudissements de ses contemporains. Il l'a dit luimême au début de son premier prologue :
(( Poeta cum primum animum ad scribendum adpulit,
Id sibi negoti credidit solum dari,
Populo ut placèrent quas fecisset fabulas. »
Ce n'était pas là une affirmation hypocrite, mais l'aveu sincère d'une légitime préoccupation. Térence désirait le succès, il le désirait assez ardemment pour le payer de quelque sacrifice, et je suis convaincu que, s'il avait eu une prédilection naturelle i)0ur la simplicité d'intrigue, il aurait agi comme il l'a fait, puisqu'il le pouvait sans choquer le bon goût et sans détruire la beauté des œuvres grecques. Mais il n'avait point celle prédilection naturelle, et ni la contamination, ni la préférence accordée aux comédies originales à
' La préférence du public romain pour les fahulœ motoriœ est nettement démontrée, sans chercher d'autres textes, par les v. 35-47 du prol. de VHeaut,
intrigue double ne doivent être regardées comme des sacrifices du poète au public.
Térence n'a pas le culte aveugle et superstitieux des originaux grecs; même en dehors de la contamination, il y fait souvent des changements. Pour ne parler que d'une seule pièce, on en trouve toute une série dans les Adelphes. D'abord, au témoignage de Suétone, Térence a modifié le début de la pièce grecque, sans que nous puissions dire au juste en quoi. Un peu plus loin, lorsque Déméa fait sa première entrée, Micion l'accueille d'un salut amical que l'irascible vieillard ne lui rend pas, tout entier à la querelle qu'il veut lui faire et qui commence d'emblée: Ménandre avait cru devoir lui donner plus de politesse : c'est Donat qui nous l'apprend ^. Nous savons par le même Donat 2 que le Ctésiphon de Ménandre, désespérant de posséder la musicienne, avait résolu de mourir ; celui de Térence a pris un parti moins violent : il veut s'exiler. Hégion était dans Ménandre le frère de Sostrata ; dans Térence, ce n'est qu'un parent plus éloigné ^. Enfin, le Micion de l'original se laissait, sans la moindre opposition, marier à Sostrata, la vieille belle-mère de son fils ; le Micion de la pièce latine ne consent à cette bizarre union qu'après une longue et vive résistance '•. Ces changements et tous les autres de ce genre n'ont évidemment rien à voir avec le goût du public : ils n'ont pas été imposés au poète, il les a faits pour sa propre satisfaction. Dans les quelques exemples que nous venons de citer, le motif du changement est clair : Térence, sur certains points de détails, a cru pouvoir être peintre plus exact de la vérité des caractères que son devancier. Il n'a donc pas toujours considéré ses originaux comme des œuvres parfaites ; il les a corrigés parfois ; il a pensé que son rôle de traducteur comportait, même en mettant de côté le style, une petite part d'originalité. Pourquoi ne pas admettre que cette manière de voir lui fit aussi adopter la contamina-
1 Donat au v. 81. — 2 Id. au v. 275, 3 Id. au V, 351. — * Id. au v. 938.