CHAPITRE TROISIÈME
tion ? Qu'il ail considéré la variété dans l'art dramatique comme un progrès, rien de plus naturel. Il a subi en cela l'influence d'une loi de l'esprit humain à laquelle aucun des dramaturges, ses prédécesseurs, n'avait échappé. L'action des tragédies d'Eschyle parut trop simple à Sophocle, et il imagina des intrigues plus complexes. Après lui, Euripide accrut encore la variété et le mouvement. Les poètes de la nouvelle comédie, qui étaient ses disciples, l'imitèrent en cela et allèrent plus loin encore que lui, s'il faut juger de leur manière par des œuvres telles que V Heautonlimorumenos et les Adelphes de Ménandre, où le poète a très habilement mêlé deux intrigues pour former la trame de l'action. Térence n'a fait qu'accentuer la même tendance. Dispensé de songer au contentement du public, libre d'agir selon sa fantaisie, il n'en aurait pas moins adopté la contamination. Le goût des spectateurs contemporains le confirma simplement dans une résolution dont il ne faut pas chercher la raison déterminante ailleurs que dans ses préférences personnelles.
Cependant il n'a pas obéi à son penchant pour l'animation extérieure jusqu'au point de sacrifier, dans ses pièces contaminées ou dans les autres, les parties de sentiment, qui sont celles où se concentre ta vie intime du drame. S'il ne les a pas augmentées, du moins ne les a-t-il pas diminuées ; et c'est en particulier une hypothèse purement gratuite de prétendre qu'il a, par principe, supprimé ou raccourci ces monologues, appelés en grec monodies et en latin ca7Uica, où la passion d'un personnage se développe, dans les moments de crise, à la façon lyrique. Les monologues de ce genre sont assez nombreux et parfois fort étendus dans toutes les comédies de Térence. Donat ne signale à ce point de vue aucune suppression ; une seule fois il indique une réduction \ mais il s'agit d'un monologue narratif. On ne saurait démontrer d'ailleurs que la
• Ad Hun, V. 1001 : Manifestius hoc Moiander expUcat, jamjirtdcm infestum meretrici senem,.,,.
contamination ait eu pour résultat nécessaire de faire disparaître aucune monodie : c'est une erreur de croire ' que dans VAndrienne, par exemple, deux monodies de Pamphilus ont été remplacées par les scènes II, 1, et IV, 1, où figure Charinus. Rien ne modifie la situation de Pamphilus entre le moment où son père luiannonce qu'il doit se marier le jour même, et celui où Davus lui apprend que ce mariage est une feinte ; la douleur causée au jeune homme par la communication imprévue de son père est suffisamment exprimée dans son monologue et son entretien avec Mysis (I, 5) ; une nouvelle monodie eût été superflue, et Ménandre n'avait sûrement pas commis la faute de l'écrire. De même plus loin, la colère de Pamphilus contre l'esclave dont les funestes conseils l'ont mis dans un embarras désespéré, s'exhale dans le dialogue avec Davus (se. III, 5) ; une monodie succédant à cette scène n'aurait pu être qu'une redite^. Enfin rien n'obligeait Térence à restreindre l'importance des cantica. Sans doute le public préférait les dialogues à ces longues méditations solitaires. Mais notre poète s'est-il fait une loi absolue de suivre en tout les préférences du public ? La suppression de Vargumentum^ l'absence des plaisanteries grossières ou obscènes, chères à la grande majorité des spectateurs, prouvent assez que non. Térence ne fut pas l'esclave de ses spectateurs ; il ne leur sacrifia jamais ce que son goût lui recommandait comme beau et bon ; or, les éminentes qualités des ses cantica ne permettent pas d'en douter, il avait un sentiment très vif de l'excellence litlôraire des monodies et il s'est donné à lui-même en les traduisanl un exquis régal d'artiste^. Mais, dans les pièces contaminées, des suppressions ne furent-elles pas imposées par la nécessité de contenir la longueur de l'œuvre dans les limites normales ? Entre la
1 C'est l'opinion de Dziatzko, Die A. des Men,
2 Ajoutons ici que VEumique a gagné à la contamination le long monologue de Gnathon ; mais il est narratif.
3 Cf. surtout celle de Pamphile dans VHcc, III, 3 ; celles de Géta et d'Eschine dans les Ad., III, 2 ; IV, 4.