I. Le révérend père Cyrille
il se suspendait quelquefois des deux mains, se berçant et voltigeant en l’air en chantant : 0 Marial Au plus fort de l’hiver, ou le voyait se plonger dans la fontaine, comme un beau cygne dans un étang, et il répétait à haute voix quelque chant en l’honneur de Marie. Ses voisins l’appelaient Folgoët, ou le fou du bois. Lorsqu’il mourut, un beau lis sorlit de sa tombe, portant écrit sur ses feuilles, en lettres d’or : Ave Maria. Ce miracle Dt grand bruit, et, pour en perpétuer la mémoire, Jean de Monlfort posa la première pierre de cette chapelle de Notre- Dame du Folgoët, l’une des merveilles de l’art gothique, qui fut achevée cinquante ans plus tard.
C’était là que se rendait la troupe de Jean de Rosmar. Elle s’arrêta à Poudaniel pour se rafraîchir, et le fils du notaire, que l’on voulait bien traiter, fut invité à prendre part au repas. 11 comprit bientôt, par la conversation des soldats, qu’il ne s’agissait pas seulement de piller le bourg de Folgoët, mais aussi l’église, riche en étoffes, ornements et orfèvrerie de tout genre. 11 en témoigna hautement sa surprise et son horreur.
— N’ôtes-vous donc point catholique, messire? demanda-t-il à Jean de Rosmar.
— Je couperais la gorge à qui en douterait, répondit l’écuyer, déjà à moitié ivre; mais nous attendrons la nuit pour faire le coup, nul ne pourra nous reconnaître, et tout le pays en accusera les huguenots.
— Dieu vous aura vus et saura faire éclater la vérité, répondit Michel.
— Et par qui?
— Par moi, s’il le commande.
Le routier releva la tête en tressaillant :
— Toi! s’écria-t-il; sur mon âme, tu as bien fait de me le dire, et voici de quoi t'empêcher de chanter, mon jeune corbeau.
Il avait dégainé son poignard; Michel demeura impassible.
— Quand Dieu le veul, les morts se relèvent et parlent, dit-il.
Rosmar étonné regarda en face l’enfant; une confiance sereine rayonnait sur tous ses traits, et ses
yeux forcèrent ceux du ligueur à se baisser.
154 LES PROMENATES MATINALES
— C’est le diable ou c’est un saint, murmura Rosmar déconcerté.
Alors Michel lui représenta l’énormité du sacrilège qu'il voulait commettre; il lui rappela qu'il foulait une terre toute couverte de miracles, et oû la prière avait toujours été plus puissante que les armes; puis, comme le capitaine et ses soldats s’étonnaient de son éloquence, il en fit hommage à Dieu, en se comparant au jeune Budoc, qui trouva la parole en naissant pour rassurer sa mère innocente et confondre ses persécuteurs. Il parla ainsi longtemps un langage si élevé et d'une voix si douce, que ces cœurs de pierre semblèrent se fondre, et que Rosmar reprit le soir môme le chemin de Landernau, après l’avoir renvoyé à son père sans exiger de rançon.
Or, cet enfant miraculeux, dont la parole sauva le Folgoët d’une ruine certaine, n’était autre que ce Michel Nobletz, dont les prédications convertirent plus tard au christianisme les îles encore idolâtres de la Domnonée.
De retour à Coëtfrec avec son butin, Fontenclle
recommença ses excursions sur les évêchés de Cornouailles, de Dol et de Tréguicr; mais enfin la garnison de cette dernière ville vint l'assiéger dans son repaire, dont il sortit par capitulation, avec tous les siens, vies et bagues sauves, à la seule condition qu'il ne reparaîtrait plus dans le pays environnant. Tel était l'égoïsme auquel la perte de toute nationalité avait conduit la Bretagne; chaque canton, songeant seulement à repousser le fléau dont il souffrait, s'inquiétait peu de le rejeter sur les cantons voisins.
Obligé d'abandonner les trêves trégorroises, Fontenelle entra dans la Cornouaille. Il s’empara de Carhaix, qui, dans cette guerre de la Ligue, eut le constant privilège de se laisser surprendre tour à tour par tous les partis, transforma en forteresse l’église de Tromeur, et recommença â courir la poule dans les campagnes, selon le langage militaire du temps.
Cependant ses nombreuses expéditions l’avaient enrichi. Ce n’était plus lejuvegneur de Boaumanoir-Eder, portant l’épée à poignée de fer et le jus-
156 LES PROMENADES MATINALES taucorps de ratine. Le duc de Mercœur ayant appelé devers lui ses capitaines pour convenir d’un plan de campagne, Fontenclle partit avec un équipage de prince. La cour se tenait alors à Vannes, où s’étaient réunis les États, et tout s’y ressentait de la mollesse élégante du duc. Alors quil n’eût dû songer qu’à tenir des conseils de guerre, il perdait le meilleur de son temps en bals, festins et causeries de femmes. Le comte de Soissons, qui avait été fait prisonnier à Chàteau-Giron, venait de s’échapper dans un panier faisant partie du service de sa table, et le prince de Dombes s’avançait à la tête des royaux renforcés de cinq ou six mille Anglais; cependant Mercœur n’en tenait compte et continuait à donner des fêtes. Fontcnelle y parut, dit un contemporain, « avec un manteau venant jusqu’à la jarretière, fourré d’hermine, garni d’une infinité de perles et autres pierres précieuses, et tel enfin qu'un roi n'en eût pu avoir un semblable, même pour son sacre. » Le duc en fut émerveillé, et dit au routier :
— Messire de Fontcnelle, combien de gens ont-ils aidé à payer ton manteau?
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Edcr se contenta de sourire et ne répondit rien.
Malheureusement, des députés arrivèrent sur ces entrefaites de la ville de Chàteauneuf-du-Faou, en Cornouailles, pour dénoncer les brigandages commis par Guy-Edersur les paroisses associées à l’union catholique. Les États, qui donnaient au duc plus d’un million de livres pour l’entretien de ses soldats, se plaignirent avec quelque vivacité ; celuici craignit des mécontentements qui eussent augmenté ses embarras, et fit arrêter Fontenelle. Mais les autres gentilshommes intercédèrent pour lui, objectant la malveillance trop connue des bourgeois et manants contre les gens de guerre, la dureté du temps et la nécessité où se trouvait tout capitaine de laisser brouter son bétail là où l'herbe se rencontrait. Le duc hésitait pourtant, lorsqu’on vint lui annoncer que les royaux avaient mis le siège devant Craon, qui réclamait un prompt secours. Fontenelle en fut instruit.
— Que monseigneur tire les verrous de mon cachot^ dit-il, et je promets de marcher à sa suite avec deux mille désespérés, qui se battront comme gens
que personne n’aime et de qui personne n’est aimé.
La tentation était trop forte pour le duc ; il accepta la proposition, et mit en liberté Guy-Eder, qui réunit ses hommes et marcha vers Craon. A leur arrivée, les ligueurs aperçurent de loin l’armée royale qui occupait les endroits les mieux défendus et qui paraissait disposée à bien faire ; le duc demeura un instant incertain, mais Fontenelle, ayant offert de commencer l’attaque, fut envoyé en avant-coureur; il se précipita vers les premiers postes ennemis à bride avalée , et disparut aux yeux des ligueurs, qui continuèrent lentement leur mouvement.
Comme ils arrivaient devant le camp, ils aperçurent le routier qui revenait couvert de sang, les moustaches brûlées, et D’ayant plus d’entier que son poignard.
— Eh bien? cria le duc.
— Par les mille diables! répondit Eder (c’était sa manière de jurer), ils sont là plus d’une centaine étendus sur le dos, et les autres ont gagné les retranchements.
GUŸ-EDER DE FONTENELIE 159
Au môme moment le capitaine Talhoët-Keredern, qui faisait partie de l’avant-garde, envoya dire que les fuyards avaient jeté la terreur au camp des royaux, et que l’instant était favorable pour leur
chausser de près les éperons.
— En avant donc, cria Fontenelle en prenant l’épée d’un écuyer, et que chacun de nous se taille un beau pourpoint dans la peau de ces Anglais !
— Qu’il soit fait comme le veut ce mauvais garçon, dit le duc en riant, et allohs bravement pour Dieu et l’union.
Les royaux ne purent soutenir le choc ; ils commencèrent par reculer, puis se débandèrent avec grande épouvante. La cavalerie seule, commandée par les sieurs du Liscoèt et de la Tremblaye, fit retraite en bon ordre, se retournant chaque fois qu’on la serrait de trop près, et rendant fidèlement coup pour coup aux victorieux. Les ligueurs poursuivirent, du reste, faiblement les Bretons et les Français, que le duc avait ordonné d'épargner, toute leur rage tomba sur les soldats d’oulre-mer, dont ils
tuèrent bien deux mille « d’une haleine et sans boire ni dormir. »
La bataille ainsi gagnée, Fontenelle, que sa bravoure avait remis en grâce près du duc, retourna avec sa troupe en Cornouaille, connaissant désormais le moyen de se faire pardonner sa manèire de vivre, et bien décidé à n’en point changer. Mais l’église de Saint-Tromeur était une forteresse trop incommode et trop difficile à défendre ; il y laissa un détachement et chercha dans le pays une meilleure place pour lui et son butin. Ses yeux tombèrent sur le château du Granec, vaste, riche, bien fortifié, et dont il se rendit maître par ruse, bien que le seigneur de Pratmaria, auquel il appartenait, fit comme lui, partie de l’union. 11 s’empara également peu après de celui de Corlay, où il mit garnison, enfermant ainsi le pays dans une sorte de triangle qui lui permit de continuer ses déprédations avec plus de méthode.
Ce fut pendant une fête donnée à ce dernier château que la salle du bal s’abîma sous les pieds des danseurs; Fontenelle fut retiré des décombres, une
jambe brisée, et demeura boileux: mais celte infirmité, loin de diminuer son activité malfaisante, lui donna je ne sais quelle haineuse énergie; il devint, dit un chroniqueur, « ennemi de tous ceux qui marchaient droit, comme lui rappelant ce qu’il avait été, et plus grand ennemi de ceux qui marchaient de travers, comme lui rappelant ce qu’il était.»
Enfin les Kernewotes, poussés à bout par ses brigandages, se rassemblèrent au nombre de plusieurs mille et vinrent assiéger le Granec. Fontcnelle était alors absent; mais, à la première nouvelle de cette levée des paroisses, il ramasse une centaine de cavaliers, arrive au Granec vers le point du jour, fond sur ces paysans sans défiance qui dormaient à la française 1 , et en tue sept ou huit cents pour cette fois. Il plaça ensuite en embuscade dans les buissons un certain nombre de soldats chargés d’arque^ buser quiconque viendrait pour relever les morts, si bien qu’au bout de quelques jours, on voyait sur
i. Guerz Jo Fontenellp.
le champ de bataille autant de cadavres de femmes que de combattants.
Les succès du maréchal d’Aumont forcèrent peu après Fontenel le à abandonner le Granec. Fatigué de ces déménagements successifs, ii résolut alors de choisir un lieu où il pût s’établir à demeure et en sûreté. En conséquence, il se porta vers Douarnenez, surprit le poste de l’île Tristan, et s’occupa sérieusement de s’y fortifier.
A cette nouvelle les communes se levèrent de nouveau, « résolues d’écraser la vipère avant quelle eût creusé son nid ; » mais Fontenollese porta à leur rencontre, et, les ayant attaquées dans une lande, en fit un tel carnage, que la terre, « maigre jusqu’alors, et ne produisant que bruyères, s’engraissa de pourriture humaine jusqu’à devenir terre de froment \ »
Cette seconde défaite terrifia les paroisses, qui n’osèrent plus opposer aucune résistance, si bien que Guy-Edcr acheva de s’établir dans File Tristan,