Moreau
qu’il appela de son nom lie Guyon, démolissant la ville de Donarnenez pour se construire des remparts, et fortifiant File de telle sorte qu’il ne put jamais en être chassé, bien que Sourdéac lui-mômc fût venu l’assiéger deux fois avec toutes les garnisons réunies de la Domnonée.
Ainsi établi, ses courses recommencèrent dans le Léonnais.
Il s’y trouva un jour séparé de sa troupe par quelque hasard que la chronique ne dit point, accompagné d’un seul cavalier poitevin, ancien tailleur dont il avait fait son écuyer, et le plus grand larron qui eût jamais reçu le baptême. La nuit était venue, une pluie froide commençait à tomber, et le vent de mer la fouettait au visage des deux voyageurs de manière à les aveugler. Ils se décidèrent, quelque danger qu’il y eût d’ôtre reconnus, à frapper au premier manoir dont ils pourraient distinguer la girouette.
Ils arrivèrent ainsi à Mezarnou, dont le maître, Vincent de Parcevaux, les reçut, sans les connaître, avec toutes sorte de caresses. On tira pour eux les
meilleurs vins de la cave, les plus riches vaisselles du buffet, et la dame du lieu vint elle-même faire les honneurs du souper, accompagnée de sa fille, qui, bien qu’elle n’eût que douze ans, pouvait déjà passer pour accomplie en beauté, science et sagesse.
Le repas fut des plus gais et des plus délicats; seulement, à chaque plat d’argent que l’on faisait passer, le Poitevin regardait Fontenelle comme pour en prendre note ; mais celui-ci n’avait d’yeux que pour l’héritière de Mezarnou. Aussi, à peine se trouvèrent-ils seuls, que Fontenelle dit vivement à son écuyer :
— Je veux la fille, Claude.
— Et moi la vaisselle plate, maître, répondit le Poitevin.
— Pars sur-le-champ, ajouta Eder, retrouve nos gens, amène-les ici, et nous emporterons tout.
— Convenu, répondit Claude en ouvrant la fenêtre pour sauter dans la cour.
Et un instant après Eder entendit, sur la route, le galop de son cheval.
Il revint au point du jour avec trente cavaliers ; le manoir fut mis au pillage et Guy-Eder retourna au fort Tristan avec un butin estimé quarante mille écus, sans compter la jeune lille qu’il épousa en chemin.
La chronique ne dit rien des suites de ce mariage ; mais nous ne voyons point, d’après des faits rapportés dans les Mémoires du temps, que le caractère de Fontenelle en ait été amélioré. II ne parait même pas qu’il ait cédé à l'influence que subissent les cœurs les plus endurcis pendant les premières joies de la possession. Aucune trêve n’apparalt dans
cette vie de violence et de rapine, aucune pa-
resse d’action ; loin de là, l’ardeur au mal semble croître avec le succès; au lieu de se lasser, le démon rajeunit, soit que cette âme eût besoin d’une constante agitation pour s’échapper à elle-même, soit que l’habitude lui eût donné une de ces soifs du crime qui, comme celle de l’ivresse, s’accroissent à mesure qu’on les satisfait.
Depuis son retour, Fontenelle avait fait plusieurs entreprises sur les villes voisines, mais il en était
une dont les richessesle tentaient particulièrement, c’était Penmarck.
Le voyageur qui parcourt cette pointe extrême de Domnonée , rongée des vents , déchirée par les vagues, et que la bruyère ou la mousse marine ensevelissent, se refuse à croire que là se trouvait, il •y a quatre siècles à peine, une cité qui pouvait armer sept cents bateaux pour la pêche lointaine, et que les ducs de Bretagne citaient dans leurs ordonnances comme l’une des plus commerçantes du duché. À la fin du xv® siècle, dé grands désastres l’avaient déjà frappée, mais on là citait encore pour ses restes de forces et d’opulence. « Là étaient bien peu d’habitants, dit un auteur que nous avons déjà cité, qui n’eussent force hanaps d’argent, c’est-àdire belles, grandes et larges tasses dont plusieurs étaient dorées en dedans. » Il3 avaient en même temps de bonnes arquebuses pour les défendre. Craignant une attaque, ils avaient même fortifié l’église de Tréoultrez et une maison de Kerity dans laquelle étaient déposés leurs objets les plus précieux. Fontcnelle voulut voir par lui-même s’il
n'élait aucun moyen d< mettre en défaut leur prudence. Il attend donc un jour de fête, prend les braies de la montagne, et entre hardiment a Penmarck avec deux compagnons déguisés comme lui. Ils parcoururent d’abord les rues comme des rustres qui s’émerveillent, plongeant leurs regards dans les boutiques, et marquant de l'œil les mieux garnies. Ils arrivent ainsi à la place où les habitants sont réunis ; Fontenelle se mêle aux joueurs de boule, et les interroge tout en perdant son argent. Pendant qu’il apprend d’eux ce qu’il désire savoir, un vieux marin, debout à la porte d’un cabaret, a cru le reconnaître, et un groupe s’est formé autour de lui.
— Sainte-Barbe nous assiste! c’est bien Fontenelle, répète le vieux pêcheur de morue. Voyez plutôt sa jambe qu’il traine comme une écrevisse ses tenailles.
— Et que vient-il faire ici? demanda une femme.
— Il vient s’assurer si la mouture est prête et bonne à emporter, répond le matelot.
— Il faut l’arrêter, disent les vieillards.
— Non, non, intei rompent les jeunes gens.
— Le plus sûr est toujours de mettre dans la poêle le poisson prfs, observe le vieux loup de
mer.
— C’est un ligueur comme nous, reprennent quelques voix.
— C’est le diable, murmure le marin.
— Demandons l’avis des autres, ajoutent les indécis.
Les autres habitants sont averlis, et la question est de nouveau débattue.
Mais Fontenelle s’était aperçu que tous les yeux se tournaient sur lui, et avait compris qu’il était reconnu ; pendant qu’on délibère, il gagne la campagne avec ses compagnons , trouve des chevaux qui les attendaient, et tous rentrent au fort Guyon.
Seulement, à quelques jours de là, la ville de Pcnmarck fut attaquée, prise et saccagée. Le butin fut si considérable qu’il fallut trois cents barques pour le transporter à Fîle Tristan. Le chanoine Moreau assure que ce fut une juste punition, infligée par
GUY-EUER DE EONTENELLE 169
Dieu aux habitants, qui, s’élant retirés dans l’église comme en une forteresse, y couchaient effrontément avec leurs femmes. « Ils furent, pour la plupart, dit-il, égorgés sur leurs lits pour expiation de leurs olTenses; Dieu veuille que cela leur serve pour leur salut ! »
Cette expédition fut suivie d’une autre sur Pont Croix, puis de courses sur tous les points du Léonnais et de la Cornouaille. Ces brigandages portèrent au dernier degré la terreur qu’inspirait le nom de FonleDelle. Les témoins oculaires nous ont laissé une peinture terrible de l’état auquel il réduisit la Domnonée. Les fermes furent abandonnées, et les bourgades devinrent désertes. Les femmes, les malades ou les enfants qui n’avaient pu quitter les maisons s’y renfermèrent faisant les morts (car le moindre bruit eût attiré les soldats), et n’osant ni marcher, ni parler, ni prier Dieu autrement que de cœur. Ceux qui étaient plus forts se retirèrent dans les fourrés, n’ayant d’autre nourriture que la vinette ou l’ortie, qu’ils n’osaient môme faire cuire, de peur
que la fumée n’attiràt les gens de Guy-Eder. Si, par
hasard, l’un des fugitifs obtenait du seigneur ou des bourgeois quelques mesures de blé, il ne s’en servait point pour lui, mais, Môle à sa nature et à ses habitudes jusque dans cette extrémité, il réunissait trois ou quatre de scs compagnons, s'attelait de nuit avec eux à une charrue, et semait ce peu de grain dans l'espérance que Dieu amènerait la paix avant la moisson. Quant au bétail, il n’en fallait plus parler; les chiens môme avaient disparu, tués par les argoulcts de Fontenelle, dontils annonçaient l’approche, ou dévorés par les loups; car la propagation de ces animaux ne fut pas le moindre désastre de ces temps. On les voyaitdcsccndre par bandes de la montagne, vers le déclin du jour, traversant les villagès comme une troupe ennemie, s'arrêtant là où ils flairaient la chair humaine, et brisant les portes des maisons pour dévorer ceux qui s’y cachaient. Leur audace devint telle, qu’une femme, sortant de Quimper au milieu du jour, fut dévorée à quelques pas de ses amis, et qu’ils attaquèrent sur le rempart des sentinelles armées. Le peuple, qui ne perd jamais le goût de9 contes, même à l’agonie,
ne voulut point voir dans ces loups des animaux ordinaires, et prétendit que c’étaient les Ames des soldats de Fontenelle qui reparaissaient sous cette forme après leur mort. On les appelait en conséquence tud-bleis ou hommes-loups, et alors qu’il eût fallu les combattre, chacun ne songea qu’à les fuir.
Les populations les plus voisines des villes fortifiées y avaient cherché un refuge, et tout ce qu’elles avaient pu sauver était déposé par elles dans les cathédrales et les couvents. « L’église de Saint-Corentin, quoique vaste, dit l'historien de la Ligue, était remplie de tant de beaux et grands coffres, que la procession n’y pouvait passer et que le chœur seul était vide. Il en était de môme au Géodet et aux Cordeliers. Mais ces richesses ne purent rien contre la famine qui commença bientôt à se faire sentir. Les gens venus du dehors furent nécessairement les premiers atteints. En vain se pressaient-ils aux portes des bourgeois, demandant un peu de pain au nom de Dieu et de sa mère; pour toute réponse, ceux-ci leur disaient le prix de la pipe de blé, qui valait
172 LF. S PROMENADES MATINALES
soixante écus, et leur criaient d’aller semer leurs champs. Chaque matin on trouvait quelques-uns de de ces malheureux étendus blêmes et froids sur le pavé, et la main dirigée vers la bouche, comme s’ils fussent morts dans le délire, en faisant le mouvement de manger. Il y en avait d’agonisants près de toutes les étables; car, sans retraite pour la plupart, les fumiers leur servaient de lit, et ils s’y ensevelissaient afin d’échapper du moins au vent et à la froidure. Enfin, le grand nombre de cadavres engendra une sorte de typhus, qui, « après avoir commencé par les plus pauvres, ditle chanoine Moreau, arriva jusqu’aux plus huppés. # Telle fut la prodigieuse dépopulation causée en Bretagne par ces divers fléaux réunis, que les paroisses qui, avant la Ligue, comptaient chaque année douze cents communiants, n’en comptaient plus que dix en 1597, qui fut l’année de la paix.
Au milieu de cette immense dévastation dont Fontenelle était le premier auteur, sa prospérité semblait grandir et s’étendre. Alors que le comte de la Maignane, le sire de Liscoét, et tant d’autres an cien s
et bons voleurs, s’étaient vus forcés de quitter la Domnonôe, lui, il s’y était chaque jour mieux établi, se fortifiant pour ainsi dire de ses crimes et combattant la haine par la terreur. C’est qu'aussi nul n’avait su, comme lui, persévérer dans la violence, adorer le mal hardiment et sans partage. Ja mais d’hésitation dans sa volonté, aucun retour, nulle limite; on eût cherché en vain dans cette vie entière une bonne pensée. Or, dans la voie du mal, celles-ci ressemblent aux dangereuses tentations; même repoussées, elles emportent quelque chose de notre force et de notre activité. Fontenelle l’avait compris, et s’était donné à Satan avec la ferveur que mettent les saints à se donner à Dieu. De là cette supériorité criminelle qui devait faire de lui une sorte d’Alexandre de grands chemins.
Cependant ses courses dans le pays devinrent de
moins en moins fructueuses; les champs étaient en
friche, les maisons vides et l’on ne trouvait plus
dans la campagne que des loups et des cadavres.
Il tourna alors les yeux vers la mer. Des navires de
toutes nations, chargés de richesses sans nombre,
passaient chaque jour à l’horizon; il se rappela tout à coup que son île avait un havre excellent pour des corsaires, et il résolut de demander aussi à l’Océan se moisson.
Il fallait se hâter d’ailleurs, car la guerre civile touchait à son terme. Vaincus et divisés, les ligueurs traitaient partout avec le roi, qui devait bientôt achever la pacification en achetant la France pour une messe. Guy-Eder voulut mettre à profit les derniers jours de trouble ; il fit armer ses barques; y jeta une centaine de ses bandits, et les envoya -aux passes les plus fréquentées. Elles ne tardèrent point à revenir, traînant à la remorque de grands navires, les voiles carguées, le gouvernail amarré, et le pont désert; leurs équipages, comme le disaient les routiers, étaient restés en mer. Quelques mois suffirent pour encombrer de ces prises la rivière du Poul-David. Lorsque la chasse était mauvaise dans les passes, les corsaires bretons se rabattaient 6ur les îles anglaises, « où l’on pouvait piller à l’écuelle comme meunier dans sacs de froment. » L’île devint ainsi un entrepôt où
s’entassaient les richesses de toutes les nations. On y trouvait en égale abondance les vins de Gascogne, les toiles de Hollande, les tissus du Brabant et les doublons d’Espagne. Guy-Kder, enivré par tant de succès, avait insensiblement transformé son fort en palais, et se faisait donner le titre de prince ; il avait un maltre-d'hôtel, des écuyers, un aumônier. Ce dernier n’était autre que Guillaume de Launay, dominicain célèbre, qui, au dire de Henri IV, avait fait faire plus de progrès à la Ligue en Bretagne par ses sermons, que le duc de Mejrœur par ses canons. Fontenelle écoutait Guillaume moins pour son salut que pour son amusement, car Guillaume était un de ces prédicateurs bouffons qui traduisaient alors l’Évangile en calembours, et faisaient, selon l’expression de l’uu d’eux, la parade à la porte du paradis. Aussi avait-il acquis ]a liberté de tout dire au fort Tristan.
Il se présenta un jour, tenant à la main une lettre du sieur de Saint-Luc, gouverneur de Quimper pour le roi.
— Est-ce un sermon que tu nous apportes,
moine? lui cria Fontenelle en voyant le papier qu’il tenait.
— Justement, dit le dominicain.
— Sur quel texte?
— Le voici, prince, répondit Guillaume.
Et, prenant la voix solennelle d’un prédicateur, il lut :
« Le sieur de Fontenelle, capitaine pour la Ligue en Bretagne, est sommé de mettre bas les armes au plus tôt, s’il ne préfère être pendu. »
— Et dans quel évangile se trouve un pareil verset, drôle? s’écria Guy-Eder.
— Dans l’évangile selon saint Luc, monseigneur, répondit le moine en présentant la lettre du gouverneur de Quimper.
Fontenelle l’ouvrit; elle renfermait en effet la nouvelle de la soumission du duc de Mercœur au roi, avec la sommation expresse à tous les ligueurs de l’imiter avant quinze jours. En cas d’obéissance, une amnistie générale était accordée pour tous les faits de guerre ; mais, dans le cas contraire, les re Déliés ne devaient espérer aucune merci.
Fontonelle fut plus contrarié que surpris de cette nouvelle depuis longtemps prévue. Il répondit qu’il était prêt à reconnaître l’autorité royale, mais que le grand nombre de ses ennemis l’obligeait à ne point rester sans défense, et qu’il demandait à garder le gouvernement de l’ile qu’il occupait.
C’était l’envoyer, pour ainsi dire, en possession légale de ce que lui avaient acquisses crimes. Mais le nouveau roi était pressé de régner, comme tous les roi§,qui commencent, en liquidant le passé par une sorte de cote mal (aillée entre la justice et l’impunité. La demande de Guy-Eder loi fut accordée, et rien ne fut changé pour lui, si ce n’est le drapeau qui flottait sur sa forteresse.
Cette époque delà vie du routier breton fut, sans aucun doute, la plus scandaleuse. Élevé à la dignité de lieutenant du roi, et lavé à la fois de tousses crimes par cette sorte de baptême officiel, il jouit du fruit de ses rapines avec cette quiétude des scélérats heureux qui ne peut être comparée qu’à celle des saints. Onlevitalors, dans cesmêmes campagnes qu’il avait parcourues la torche et le fer à la main,
passer au petit pas de sa mule blanche, couvert de velours, entouré de pages, faisant l’aumône d’un réal à ceux qu’il avait dépouillés de tout leur patrimoine, et semblable, dit le guerz breton, « à l’épervier repu qui se promène au milieu des oiseaux qu’il a plumés. #
Et ne croyez point que la considération dont il jouissait fût moindre à cause du passé ; on parlait tout bas de ce passé par envie, mais par intérêt on accueillait le présent; à tel point qu’il n’était pas de gentilhomme qui n’acceptàt, à l’occasion, du routier un prêt ou un dîner. Les soldats de Fontenclîe s’étaient dispersés, et, en les congédiant, il leur avait remis des certificats attestant leurs talents et bons services. Nous avons sous les yeux une approbation de ce genre délivrée en faveur d’escuyer Jean de Rosmar, sieur de Muiron, signée Fontenelle,
et scellée du sceau de ses armes, qui étaient trois
quinte-fouilles. Ainsi Satan recommandait ses démons, et le monde accueillait sa recommandation. Tant de meurtres, de vols, de trahisons, étaient oubliés uniquement parce qu’ils avaient réussi; l’ira-
moralité publique se retranchait derrière l'absolution royale, et tous pardonnaient parce que le maître avait pardonné.
Il y eut une femme pourtant, une seule, qui ne pardonna point; ce fut la mère de la dame de la Ville-Roüault. Elle alla se jeter aux pieds des ministres, racontant.de quelle manière sa 011e, «belle comme une déesse et vertueuse commeune sainte, » avait été livrée par Fontenelle à ses soldats, lors de la prise de Pont-Croix, malgré la capitulation ; on lui répondit par des maximes chrétiennes sur l'oubli des injures personnelles. Elle raconta alors les ravages inouïs que le routier avait exercés dans toute la Bretagne; on se contenta de gémir sur le malheur des guerres civiles. Enfin, poussée à bout, elle parla de l’immense fortune acquise par Guy- Eder, et dont il jouissait audacieusement aux yeux même de ses victimes; cette fuis on prêta l’oreille; une enquête fut ordonnée secrètement; elle constata sans doute les soupçons conçus, car Fontenelle fut arrêté, conduit à Paris, et mis en jugement.
L’amnistie accordée par le roi pour tous les faits
de guerre rendait le procès difficile, mais les gens de loi ne se laissèrent point déconcerter par cet obstacle. Ils commentèrent le décret royal (aü profit de l’humanité cette fois!) et prouvèrent que l’on ne devait donner le nom de faits de guerre qu’à celles des actions de Fontenelle qui ne pouvaient le faire condamner; ils l’accusèrent en outre d’avoir voulu livrer le fort de Douarnenez aux Espagnols et d’ôtre le complice de Biron.
Guy-Eder voulut en vain se défendre; soumis à la question ordinaire et extraordinaire, il fut condamné à être rompu vif et exécuté en place de Grève, où il demeura, dit un contemporain, six quarts d’heure sur la roue.
Des immenses richesses qu’il avait amassées, rien ne retourna à ses victimes ni à sa famille ; le procès dévora tout : fait significatif et qui semble marquer la transition entre deux époques distinctes. La Ligue, en effet, fu ten France la dernière mani-
festation sérieuse que la noblesse fit de sa force; avec elle finit cette race de déprédateurs militaires qui, depuis tant de siècles, vivaient aux dépens du
ÇUy-EDEtl DE K £) N TE N E L L'E |8f
bonhomme,, et parmi lesquels Fontenelle fut un ' ; r J des derniers. Au pillage Féodal- allait suocéder le pillage civil, et- lés routiers laissaient leur héritage au fisc et aux gens de loi. * '■ .*
le soleil allait disparaître, et les maisons bariolées de Harlem scintillaient sous se9 derniers , rayons. Les étroites fenêtres, fermées pendant le . - .
jour, commençaient à s’ouvrir à la fraîcheur du soir; les servantes causaient près des portes, et des jardins placés derrière chaque maison, s’élevaient des bouffées odorantes qui se répandaient dans les . carrefours 5 on était à cette heure charmante où la lumière et le bruit s’adoucissant, la fatigue du jour - v se transforme en une fraîche langueur. *
A l’entrée d’une pauvre maison basse et mal
peinte, un enfant de douze ans était assis, les bras
184 , les protheîjaiVes matinales
nonchalamment appuyés contre un châssis' posé sur
ses genoux et la télé - rejetée en arrière. Son pàlé visage semblait se ranimer aux brises du soir, et ses yeux fatigués souriaient en suivant le vol des oiseaux- égarés parmi les toits. Il y avait déjà quelques instants qu’il se livrait à cette rêveuse nonchalance, lorsqu’une voix aigre se fit. entendre prés de lui ;
— Est-ce sur les nuages que tu comptes peindre tes fleursf garnement? s’écria une petite femme
noire et sèche qui sortait de la maison, la coiffe tout hérissée d’aiguilles garnies. de laines coloriôes: ~ * . . r .
L’enfant se redressa comme s’il se fût réveillé en sursaut, rougit et pâlit tour à tour, puis baissa les yeux avec. confusion. ‘ ■
— Voyons ce que tu as fait depuis que ta es là,
reprit la femme maigre en. piquant à sa coiffure
une nouvelle aiguille. . , ' ... . . ‘
Elle se pencha sur le châssis que l’enfant lui pré-
sentaifavec inquiétude. . . r . <
— Trois üôurs et deux oiseaux seulement ; j’en
étais sûre quand je t’ai vu sortir! Pourquoi n’es-tu point resté au poêle avec moi ?
— Mère, il faisait si "beau ! répondit l’enfant avec
timidité.
— Si beau ! s’écria la petite femme exaspérée ; est-ce que ceja te regarde, qu’il fasse beau? Me vois-tu m’occuper du temps, moi? — Si beau I.... Ne croiraitron pas qu’il se nourrit de soleil? — Adrien, tu es déjà un paresseux et un vaurien comme ton père ; mais, prends garde, mes balais ont des manches !...
Le pauvre 1 enfant frissonna à ces mots ; il reprit son cadre, ses couleurs, ses pinceaux, et voulut rentrer. - . . - • • .
■ — Ne Yois-tu pas que la nuit vient et qu’il fait
noir dans la maison? reprit sa mère; veux-tu que
j’alhime une lampe pour toi? Reste où tu es, et profite de la fin du jour ; il faudra bien que tu travailles, car je vais venir à tescôlés.
Elle rentra, en effet, un instant, et reparut bientôt avec son métier à broder.
Cependant Adrien avait repris son châssis et n’osait lever les yeux. Il peignait sur toile des oiseaux et des fleurs qui devaient être vendus comme parure aux paysannes des campagnes de Harlem.
Dans le principe, il n’avait fait que tracer à . la plume, sut un canevas, des dessins que sa mère brodait ensuite ; mais son goût s’étant rapidement développé, ses esquisses étaient devenues dès peintures pleines de fralchëur, et qiii étaient plus recherchées par les acheteufeee que les broderies de la mère. Dès que celle-ci connut le profit quelle pouvait retirer du précoce talent d’Adrien, ëlle ne lui laissa plus ni loisir, ni repos. Il fallut que l’enfant renonçât aux jeux de son âgé, aux rondes du soir sur les places publiques, aux promenades du dimanche le long des prés. Plus de nids à chercher, de fleurettes â cueillir, de papillons à pour-' .suivre ; le temps d’Adrien ôtait devenu trop précieux pour qu’il le dépensât à être heureux. U se coucha plus tard, se leva plus matin ; on éloigna de lui tout ce qui aurait pu le distraire, y compris l’air. et le soleil. L’enfant subissait déjà la peine de
ADRIEN BUAUWER 187
son génie ; le pauvre oiseau était devenu une poule aux œufs d’or. . '
Cette nouvelle vie altéra la santé d’Adrien ; mais sa mère n’y prit point garde. Cette femme avait été cruellement éprouvée, et son âme était devenue semblable aux mains calleuses qui n’ont plus de toucher. Ce n’était point un être fort, mais un être endurci à la douleur. Comme elle avait toujours souffert, il lui semblait que la souffrance n’était que ; la vie, et parce qu’elle se montrait sans pitié pour elle-même, elle se croyait le droit d’en refuser aux
autres. Du reste, l’avidité de gain qui la rendait cruelle à l’égard de son 01s, venait chez elle d’un - sentiment d’honneur. Chargée de dettes contractées par son mari avant sa mort, elle s’était imposé l’obligation de les payer toutes ; son travail et celui d’Adrien n’avaient point d’autre but. Mais Catherine Brauwer gâtait cet acte de probité délicate par la manière dont elle l’accomplissait. C’était une de ces femmes qui, n’ayant pas les grâces du
cœur, donnent au dévouement môme la laideur de l’égoïsme, font tort au bien en le pratiquant, et
188 LES JPnOMENADES MATINALES'
semblent une mauvaise connaissance que Ton est fâché de voir à la vertu.
Condamné à accomplir un devoir pénible dont il ne sentait pas l’importance, contrarié dans tous ses besoins, dans tous ses goûts, Adrien n’avait point tardé à prendre samère en aversion. Aussi, lorsque
celle-ci tomba malade, par suite d’uta travail exces-
sif, n’épreuva-t-il point les tendres inquiétudes
qu’il eût dû ressentir. La dureté des autres nous
endurcit nous-mêmes, et l’indifférence des fils n’est pas la moindre punition de l’insensibilité des parents. Adrien ne vit dans les souffrances de sa mère qu’un motif de congé. La vieille femme l’avait retenu au logis seulement par la crainte ; dès qu’il s’aperçut qu’elle ne pouvait plus se lever ni le -battre, il méprisa ses ordres et prit la fuite.
Il y avait si longtemps qu’il n’avait joui de sa
liberté, qu’il en éprouva d’abord une sorte de dé-
lire. 11 traversa en courant les faubourgs et arriva en quelques minutes dans la campagne. Il y avait
là de l’air, des blés mûrs et des arbres avec des : oiseaux qui chantaient parmi les feuilles!... Adrien