ADRIEN RR A U NY ER
se jeta à terre et se roula sur l’herbe en poussant des cris de joie. Il se balança ensuite aux branches des vieux sapins, but aux fontaines, courut pieds nus dans les ruisseaux et s’assit au bord d’une prairie pour se faire une coiffure de joncs.
Sa journée s’écoula ainsi à chanter, à courir et à parler aux papillons qui passaient dans l’air. Cependant la faim l’ayant fait songer au retour, la joie -commença à faire place à l’effroi : il reprit le chemin
de la ville lentement et la tête baissée. Au moment où il aperçut de loin le toit de sa maison, il s’arrêta tout frissonnant ; il venait de penser qu’il pourrait trouver sa mère guérie, et cette idée l’épouvantait. Cependant, après un instant d'hésitation, il continua sa route timidement, en rasant les murailles ; plu-
-sieurs voisines étaient arrêtées près de la porte de
sa mère, et l’une d’elles l’aperçut de loin.
— Le voilà ! s’écria-t-elle.
Et courant à‘ lui:
— D’où viens-tu, malheureux ? Sais-tu ce qui
est arrivé en ton absence?
— Non.
— Ta mère est morte.
L’enfant recula ; rien ne l’avait préparé à cette nouvelle, et il chancela, comme si un coup l’eût . frappé. Les voisines s’empressèrent autour de lui.
avec cette compassion bavarde des femmes du peu- •
pie, et le firent entrer dans la maison.
La première impression d’Adrien n’avait été qu’une surprise atterrante ; mais, à la vue du cadavre de sa mère, il jeta un cri de douleur. Tout ce qu’il y avait encore de bon dans ce cœur s’émut subitement, et l’enfant tqmba à genoux, en pleurant, près du lit de la morte. Les femmes qui se trouvaient là en eurent pitié et l’arrachèrent à ce spectacle.
Il passa deux jours chez une voisine, qui n’épargna rien pour le consoler. Du reste, quelque vive et sincère qu’eût été sa première douleur, elle ne pouvait être de longue durée. Sa mère ne lui laissait aucun de ces souvenirs qui rendent une mémoire sacrée ; en la perdant, il ne perdait ni protection, ni soins, ni caresses. On ne le condamnerait plus à des travaux sans relâche pour satisfaire
à un honneur qu’il ne comprenait pas ; la mort venait de lui donner quittance des dettes de son père; -, . * ' \ se trouver orphelin, ce n’était donc pas pour lui
être seul, mais être libre.
Cependant, quoiqu'il entrevît la mort de sa mère moins comme un malheur que comme une délivrance, il n’osait se livrer à la joie confuse qu’il en éprouvait. Une pudeur de l’âme l’avertissait que ce, sentiment était impie et mêlait à son contentement intérieur je ne sais quelle honte et quelle tristesse.
Le souvenir de sa mère était d’ailleurs encore ' vivant et le dominait par la peur. Aussi, lorsqu’il, revint dans sa demeure, dont la morte avait été emportée,, éprouva-t-il un saisissement profond. Il . chercha des yeux le métier à broder auquel Catherine avait coutume de travailler, comme s’il se fût • attendu à la trouver là; il prêta l’oreille pour s’assurer s’il n’entendait point sa voix, mais tout était vide et muet. Adrien regarda autour de lui aveo angoisse : la terreur que lui avait inspirée sa mère' . peiîdant sa vie semblait s’être attachée à celte maison, où tout lui rappelait une longue servitude.
- C'était la première fois qu’il y entrait sans entendre
. des cris, des injures, et ce silence lui faisait froid;
sa liberté lui causait une sorte d’épouvante. Il lui
sembla que sa mère était encore là, invisible, mais
toujours implacable et veillant sur ses moindres
actions. Dominé par cette espèce de vision d’enfant,
il alla prendre son châssis et ses couleurs, vint s’as-
seoir près de la porte, et se mit à dessiner avec au- > , ». ’
tant d’ardeur que si Catherine Brauwer l’eût ob-
servô. • - • •
« . Il travaillait depuis une heure, lorsqu’il vit une
ombre s’étendre sur son esquisse. Il leva la télé et
rencontra les regards d’un vieillard qui s’ôtait arrêté » . - - ' ’ • ' " , près de lui et étudiait son dessin; avec âltention.
/—Qui t’a donné de^ leçons? demanda l’étran-