‹ Les promenades matinalesChapitre 14 sur 23 · V-ger. ‘ . ; Y · texte numérisé non relu

V-ger. ‘ . ; Y

- — Personne, monsieur,

— Quel âge as-tu ?

. . — Treize ans, ~

— Que font tes parents?

• — Je n’en ai plus.

, Le vieillard regarda encore le dessin.

- ADRIEN BRADWER

— 3e suis le peintre Hais, reprît-il enfin ; viens

avec moi, je serai ton maître et je prendrai soin de toi.

Au milieu de toutes les misères d’Adrien, la pensée qu’il pourrait un jour devenir peintre avait parfois traversé son esprit, mais comme un rêve trop

beau pour y croire. On juge quel effet la proposition de liais dut produire sur lui. Le vieux professeur profita de ce premier enivrement pour l’emmener, et le lendemain Brauwer était établi dans l’atelier de son patron avec les nombreux élèves auxquels celui-ci donnait ses soins.

L’année qui suivit fut pour Adrien une année

d’ivresse, car la peinture lui dévoila une à une toutes ses ressources. La peinture n’était point encore devenue un sujet de discussions esthétiques ; persuadés qu’imiter la nature était le meilleur moyen de reproduire la vie dans toutes ses expressions, les artistes s’étaient adonnés tout entiers à l’étude de la forme, et quand ils étaient parvenus à faire respirer le bois ou la toile, quand ils y avaient répandu toutes les grâces ou toutes les énergies que

Dieu lui-même avait -imprimées au frout de ses créatures, ils croyaient avoir fait une œuvre de génie. L’art n’avait donc alors rien de métaphysique ; c’était le résultat d’une contemplation perspicace, uue sorte d’intuition naïve aidée d’études patientes, d’essais multipliés et d’adresse pratique.

Brauwer n’eut point par conséquent à s’égarer dans des inspirations fantastiques ; il cherchaj’art, comme Dieu avait dit de chercher la vérité, avec la foi des petits enfants. Toujours l’œil ûxé sur le monde extérieur, il s’efforcait d’en saisir la forme, le mouvemeht. Ses tablettes passées dans sa ceinture ne le quittaient jamais, et on le voyait dans les rues de Harlem suivant les jeunes servantes qui revenaient de la fontaine, les soldats ivres, les commères en querelles, et crayonnant à grands traits les poses charmantes ou grotesques qui frappaient ses yeux.

Grâce à ces études acharnées, ses progrès furent immenses, et, au bout de deux années, ses tableaux commencèrent à être remarquéspar les connaisseurs. Hais, qui avait prévu ce succès, et dont la bienveil-

lance n’avait été qu’un calcul d’avarice, profita habilement de sa bonne fortune. II exigea de l’enfant plus d'assiduité et vendit chèrement aux brocanteurs ses moindres esquisses. Mais comme les con-

disciples d’Adrien commençaient à s’apercevoir de sa supériorité, il craignit que quelque circonstance ne la lui révélât à lui-méme, et pour éviter ce danger, il l’enferma seul dans un grenier écarté, en lui donnant une tâche pour chaque jour. Ainsi, pour la seconde fois, son talent devenait funeste à Ürauwer et lui ravissait son seul héritage, la liberté!

Malheureusement pour fui, ses tableaux plus connus furent plus recherchés, et les gains déliais s'accrurent d’autant. L'or est pour les avares comme ces liqueurs dévorantes qui allument la soif au lieu de l’éteindre; bientôt l’avidité du vieux peintre ne connut plus de bornes. Il eut recours à tous les sup-

plices pour forcer Adrien à un travail continuel et^

rapide; il retrancha sur sa nourriture, lui refusa un

lit, des vêtements, et le pauvre enfant en arriva à regretter sa captivité d’autrefois et les duretés de si mère.

Cependant la disparition d’Adrien avait excité la

curiosité des autres élèves de Hais.; on sut bientôt * * , » < < où il était renfermé. Van Ostade (le môme qui s’illustra plus tard dans la peinture) jura qu’il réussirait à le voir. En effet, il profita de l’absence du maître pour arriver jusqu’au grenier de Brau\ver,et appliqua son œil à une fente de la porte ; mais à peine eut-il regardé quelques instants qu’il jeta un

cri d’admiration : il venait d’aperceYOir le dernier

tableau achevé par Brauwer. Après avoir échangé quelques mots avec le captif, il se hâta de redescendre à l’atelier pour raconter ce qu’il àvait vu. Tous les écoliers voulurent s’assurer par leurs yeux de cette merveille, et vinrent successivement à la

porte d’Adrien. La plupart se contentèrent d’admirer, mais quelques-uns, marchands de tableaux en

herbe, qui étudiaient l’art, non dans le but de Hio-

norer, mais de l’exploiter, songèrent aussitôt â tirer parti de la circonstance. Ils proposèrent à Brauwer de leur peindre les cinq sens et les douze mois de l’année, à raison de quatre sous pièce !... Adrien accepta avec empressement, tout surpris que ses

peintures pussent être achetées quelque chose.

Cependant Van Ostade revint plusieurs fois le voir, et l’engagea à fuir, en l’assurant qu’il pourrait vivre

partout de son pinceau. Brauwer doutait encore; mais l’hiver avait commencé, le froid devenait intolérable dans le grenier de maître Hais. Adrien se décida à partir, et après avoir livré à quelques camarades huit ou dix tableaux pour une somme d’environ trente sous, il força la porte de sa prison et prit v la fuite*

Une fois libre, son premier soin fut d’entrer chez un pâtissier, où, avec l’imprévoyance d’enfant qui

fut le fléau de sa vie entière, il échangea tout son - v '. # argent contre une provision de pain d’épices. 11 se

mît ensuite à parcourir la ville sans savoir ce qu’il

devait faire ni de quel côté se diriger.

Maîtrisé, dès ses premières années, dans toutes

ses volontés, il avait perdu l’habitude d’agir sous sa

propre inspiration ; son esprit était resté sans au- , ;

dace, ses désirs sans énergie, et les derniers mois

passés chez Hais avaient achevé de briser cette

âme qui avait toujours manqué de ressort. Il s’était ;

198 LES PBOMENADES MA.TINALES

d’ailleurs désaccoutumé de bruit, de lumière, de mouvement, et sa première impression, en se trouvant dans tes rues de Harlem, fut uqe gène douloureuse ; il avait honte de ses haillons; il ne savait comment marcher sous tant de regards. Pour leur échapper, il entra dans une église et alla se cacher sous l’orgue, dans le coin le plus obscur. Là, il fut saisi d’une sorte d’affaissement moral. Il pensa que , l’esclavage lui était devenu une seconde nature, et que peut-être il n’était plus capable de jouir de la liberté. Cette idée le navra si profondément, qu’il s’assit et se mit à pleurer à chaudes larmes. Un homme qui priait près de lui entendit ses sanglots ; il s’approcha pour lui en demander la cause ;

fc • t *

Brauwer lui raconta toute la vérité. Cet homme, ému, lui proposa de le ramener chez son maître, en lui prometlarit qu’il obtiendrait pour lui de meilleurs conditions que par le passé. Brauwer se laissa

persuader. 11 fut, en conséquence, ramené à liais, qui, honteux de voir son avaricieuse cruauté découverte, promit de mieux traiter son élève à l’a-

venir. ' 1 , • - .

Adrien fut, en effet, conduit à la friperie, où on lui acheta un habit tabac d'Espagne, une culotte rouge et des bas chinés. Il lui fut aussi permis de travailler dans l’atelier qui était chauffé, et on ne lui refusa plus la nourriture nécessaire.

Plus heureux, Brauwer travailla avec plus d’élan, et ses talents s 4 en ressentirent. Il retrouva aussi, avec le bien-être, un peu de la résolution qui lui avait manqué jusqu’alors. L’âge venait d’ailleurs, et la virilité commençait à se faire sentir dans cette nature tardive. Il s’aperçut que liais vendait ses tableaux ; et, bien qu’il n’en soupçonnât point la valeur, il pensa qu’il vaudrait mieux travailler pour son propre compte qu’au profit d’un maître. Il s’échappa donc de nouveau, et cette fois il se rendit à Amsterdam.

On était alors aux beaux temps de l’école flamande : la. peinture n’avait point encore été détrônée par les

tulipes, et l’on ne trouvâit dans les Pays-Bas que

grands artistes produisant des chefs-d’œuvre et grands connaisseurs les achetant au poids de l’or. Le peuple même partageait celle passion des riches,

et les peintres étaient alors reçus partout comme les

mitvnesingers l’avaient été autrefois A son arrivée v ' > à Amsterdam, Brauwer entra dans la première an-

berge qu’il rencontra sur son passage. Tout homme qui voyage en Hollande avec un bâton et un havresac ne peut demander que deux choses dans une auberge, du fromage et un pot de bière. En attendant qu’on les lui servit, Adrien prit ses pinceaux, et s’amusa à ébaucher sur la table de sapin une ligure de charlatan qu’il avait remarquée en route. Lorsque l’aubergiste revint, il s’arrêta étonné devant la grotesque pochade.

— Comment! compagnon, sauriez-vous peindre?

dit-il.

Et regardant de plus près :

— Pardieu ! ceci est d’une touche hardie !

— Êtes-vous connaisseur? demanda Brauwer en

souriant. *

— Un peu, compagnon ; j’ai manié moi-môme le pinceau avant de manier le broc, et mon fils n’est point gauche dans la partie.

— Comment l’appelez-vous?

• — Vao Soomeren. ; .

— C’est un grand maître ; j’ai vu des tableaux de

lui chez Hais ; il peint avec Une égale habileté l’histoire, Le paysage et les fleurs. ;

M’est avis que vous ne lui cédez en rien, observa l’aubergiste, qui regardait la figure du charlatan s’animer sous le pinceau de Brauwer ; mille diables! qui êtes-vous pour peindre si vite et si bien ? ,

— Un écolier.

— Votre nom? - — Adrien Brauwer.

Van Soomeren recula et se découvrit.

— Ah 1 je comprends maintenant, dit-il respectueusement; messire Adrien Brauwer m’a fait grand

honneur de choisir mon hôtellerie, et tout ce qui se

trouve ici est à son service.

Adrien crut d’abord que l’aubergiste raillait'; il

eut grand’ peine à en croire ses oreilles, lorsque celui-ci lui assura que son nom était déjà célèbre dans les Pays-Bas, et que ses tableaux étaient fort recherchés. Voulant, du reste, s’assurer de la vérité,

2Û2' EES PROMENADES MATÎNADES

il peignit en quelques jours, sur une pfanchÊ de cuivre dont son hôte lui avait fait présent, un combat de paysans et de soldats ivres; Van Soomerense chargea lui-méme de placer le tableau , et sortit pour le montrer à M. de Vermandois, riche amateur qu’il connaissait.

Brauwer s’assit à la porte de l’hôtellerie, fort inquiet, et ressentant plus de craintes que d’espérances. Au bout d’une heure il aperçut Vau Soome-

ren qui revenait sans le tableau, mais avec l'air

* mécontent.

— Eh bien? lui demanda-t-il.

— Eh bien ! il n’y a plus d’argent à Amsterdam. Ils sont ici huit ou dix peintres qui font des tableaux

plus vite qu’on ne bat monnaie ; les collecteurs en ont tant acheté, qu’ils sont tous ruinés.

— Cependant’ vous avez vendu le mien?

— Sans doute, vous m’aviez recommandé d’en

tirer n’importe quel prix ; je l’ai donné pour rien.

• — Combien avez- vous reçu?

— Une misère, vous dis-je.

— Mais encore?

. . ÀD-RIEN BIlAUWEIl

, — Cent ducats,

Brauwer se leva en jetant un cri.

— Cent ducats I... mais c’est impossible!...

— Cela est pourtant, et les voilà, dit Van Soome-

ren en présentant au jeune homme une longue bourse pleine d’or. . v

— Cent ducats !... répéta celui-ci , cent ducats !...

Et il s’assit, hébété de joie, la bourse tremblant

dans sa main. Il la vida devant lui sur le banc de pierre, compta les pièces l’une après l’autre. La vue des ducats finit par le persuader. Alors il se leva comme un fou, se mit à danser, à chanter, à tourner sur lui-même^ puis saisissant l’aubergiste à bras le corps pour l'embrasser :

— Van Soomeren , s’écria-t-il, je veux faire ta fortune ! j’ai de l’or, regarde, 4e l’ort

Et il faisait sonner sa bourse dans sa main.

— - Je suis riche comme un roi maintenant!... A boire 1 Van Soomeren ! Sers-moi toup les vins de ta cave! mets ta basse-cour à la broche! invite fous les paysans ! ce soir je donne à souper à la ville

d’Amsterdam; dépeuse, dépense, je paierai tout; j’ai de l’ort... . r ' ' • < ;

Van Soomeren, chez qui ^aubergiste avait depuis longtemps absorbé l’artiste, ne fit aucun effort pour dissuader Brauwer, ni pour arrêter des prodigalités, qui tournaient à son avantage. Il convia les voisins à venir partager la joie de son hôte, et lui-môme, ayant dépouillé la veste de cuisinier pour l’habit carré des kermesses, prit place, comme un invité, à la table qu’il avait servie.

L’orgie dura trois jours; mais vers le milieu du quatrième, Van Soomeren, qui s’était éclipsé, reparut tout A coup avec un visage sombre et majestueux, le bonnet de coton sur l’oreillé, le tablier en bandoulière et un long papier à la main, .

— Que nous veux-tu, fantôme? s’écria Brauwer

qui était ivre. ■ *• .> . . ~r V

— Mon maître, c’est le mémoire.

— A combien monte-t-il ?

— Justé à cent ducats.

— Les voilà, et maintenant envoie au diable ton

papier, ton bonnet de coton, ton tablier, et viens

boire ce qui reste.

Désormais la destinée de Brauwer était marquée: ' il avait troqué subitement la misère pour la richesse, sans que rien pût l’aider à supporter ce changement avec raison et dignité. C’était, comme nous l’avons déjà dit, ime âme peu solide, fléchissant à tout effort. Les longues privations de son enfance • l’avaient préparé aux excès de la jeunesse ; dès qu’il eut goûté aux jouissances, il voulut s’y plonger jusqu’à mourir. Ce fut comme une faim longtemps endurée, et qui ne peut plus se satisfaire. Quant aux scrupules qui eussent pu arrêter cette fougue insensée, Brauwer n’en ressentit aucuns : il avait été élevé sans autre frein que la peur; une fois celle-ci dissipée, il ne connut aucune règle. D’un autre côté, son cœur avait perdu de bonne heure le tact délicat qui tient quelquefois lieu de morale ; il avait été trop longtemps ihalheureux pour que sa sensibilité ne sé fût point émoussée, et il ne fallait pas moins .que toutes les excitations de l’orgie pour remuer ses

seUs engourdis.. .

Pouyant désormais, comme il le disait lui-même, fabriquer avec son pinceau des lettres de ^change qui n’étaient jamais protestées, il se livra sans réserve aux plaisirs les plus désordonnés. Quelque énormes que fussent ses gains, ils ne purent bientôt suffire à ses fantaisies. Du reste, ces alternatives d’abopdance et de misère l’inquiétaient pou, et il trouvait même le plus souvent dans ces dernières * . l’occasion d’exercer son humeur bouffonne.

Un soir qu’il regagnait son logis, aVôIu, des seuls habits qp’il possédait, il fut dépouillé par des voleurs, qui profilèrent de son ivresse pour le laisser

complètement pu. Brau\ver se.réveilla le lendemain, en chemise, devant sa porte, il envoie aussitôt chez les marchands demander des étoffest mais tous re-

fusent de lui faire crédit. Brauwer ne se décourage point: il prend dé vieilles toiles 4e tableaux, s’en . ' fait faire un vêtement complet sur lequel il peint à la détrempe des Heurs richement colorées, puis il gomme le tout, se rend au spectacle çt Se place dans le lieu le plus apparent. Tout le monde est frappé de la magnificence de son costume, et plusieurs da-

niés lni envoient demander oû il s’est procuré cette merveilleuse étoffe; alors Brauwer se fait apporter une époDge, et en présence de la foule stupéfaite, il lave toutes les fleurs de son habit qui redevient une toile sale et grossière,

Peu après celte mystification, ses créanciers le forcent à quitter Amsterdam, Il part pour Anvers sans passe-port. L’Espagne était alors en guerre avec les États-Généraux; Brauwer est arrêté comme espion et jeté dans un cachot de la citadelle. Le duc d’Aremberg y était également détenu par ordre du roi d’Espagne; Brauwer, qui l'aperçut dans une cout et qui le prit pour le gouverneur, lui expliqua sa mésaventure, en le suppliant de le tirer de peine.

— Je saurai si tu es réellement un peintre, dit le duc.

Il fit demander le môme jour à Rubens une toile et des codleurs qu’il envoya au prisonnier. Celui-ci lui fit tenir lë surlendemain son ouvrage.

— Par le Christ! s’écria le duc en riant, qu’a-t-il

•208 LES PïlOMENAPES MATINALES

fait là? G’est le vieil Alonzo et deux de ses soudards jouant .aux caftes. c .

Brauwer avait en effet remarqué la veille ce groupe de soldats dans la cour, et l’avait copié.

D’Aremberg fit aussitôt demander Rubens pour lui montrer le tableau. Rubens, qui s’exaltait facilement, se récria d’admiration. '■ . . .

— Monsieur le duc, je vous offre six cents florins de cette toile? . , . ' ;

— Merci, Pierre, je la garde. Mai» de qui la croyez-vous? . '

— Je ne connais qu’un homme qui puisse peindre dans ce genre avec autant de force et de finesse : c’est Brauwer. ' •

— Il ne m’a donc point trompé, dit le duc.

Et alors il raconta à Rubens ce qui lui était arrivé. Rubens courut aussitôt chez le gouverneur; il. lui raconta l’affaire, se porta caution du prisonnier, et obtint un ordre d’élargissement. S’étant fait conduire ensuite dans le cachot d’Adrien, il l’embrassa sur les deux joues, et lui dit :

, * * • f fi •

— Je suis Rubens, votre frère en peinture ; venez, mon maître, vous ôtes libre.

11 l’emmena aussitôt dans le palais qu’il occupait à Anvers, lui fit donner de riches vêtements, un vaste atelier, et lui déclara qu’il ne le laisserait plus partir.

BrauWer fut d’abord touché de cette splendide et cordiale hospitalité; mais il ne tarda pas à s’en trouver gêné. Le palais de Rubens, orné de statues, eîltouré de fleurs, tout tapissé de fresques et d’étoffes préeieuses, convenait mal à l’habitué des cabarets d’Amsterdam. Les graves seigneurs espagnols qu’il y rencontrait sans cesse l’embarrassaient ; il ne savait quelle contenance garder en leur présence ; ses fiches habits même le mettaient mal à l’aise, - ■ ’• , ' ' et son chapeau à plumes lui pesait. Plusieurs fois il

fut tenté de fuir sa prison dorée, comme il avait fui

autrefois son grenier. Enfin, un jour qu’il y avait ré-

ception chez Rubens et qu’une foule brillante se pressait dans les salons, Brauwer, ne pouvant supporter plus longtemps cet apparat, s’échappa en dé-

sespéré, courut a l’autre extrémité d’Anvers et entra dans une auberge :

— ■ A boire! s’éctia-t-il du ton qu’il savait prendre autrefois chez son ami Yan Soomeren*- car en mettant le pied sur le seuil de la taverne il avait retrouvé toute son aisanee, et il alla se placer à nne table où était déjà assis un "homme du peuple, qu’à son costume il était facile de reconnaître pour un boulanger.

— Maître, lui dit gaiement Brauwer, veuxtu

t’enivrer avec moi? je paierai les brocs.

— Accepté.

Les ivrognes font vite connaissance, et l’on s’entretint longuement, car le boulanger était un de ces buveurs insubmersibles, comparable au tonneau des Danaïdes. Adrien était dans l’admiration devant une telle capacité : lors donc qu’il eut appris que son compagnon se nommait Joseph Craèsbek, et

qu’il avait presque autant de goût pour la peinture que pour la bière forte, il lui dit en lui frappant dans la main : „ v.

• — Ecoute, Joseph, tu me plais; tu es un luron

« \ ^ * sans gène auquel on peut parler le -chapeau sur la

tête, et qui ne regarde pas si tous les boutons d’un haut-dé-chausses sont à leur place; je ne veux plus te quitter : demain , je viens demeurer chez toi ; je t’apprendrai à peindre, et tu m’apprendras à

boire.

— Accepté.

Lé lendemain, en etîet, Brauwer prit congé de Rubens, malgré les prières de ceiui-ci, et vint s’établir chez son ami Craèsbek.

Le boulanger était, du reste, un homme d’observation silencieuse, mais profonde. Chaque soir, après avoir vidé son four, il montait chez Adrien, le regardait peindre; puis, la journée finie, se" rendait avec lui au cabaret. Au bout de six mois, il * déclara à son maître qu’il se sentait capable d’es-, sayer un tableau. Sa première ébauche parut tellement remarquable à Braqwér, qu’il l’engagea à

travailler sérieusement* Le boulanger suivit ce conseil et fit de si grands progrès en peu de temps, qu’il put quitter son premier état pour se faire peintre.

‘ Ce changement de situation ne fit que resserrer les liens qui unissaient Brauwer et Craèsbek; ils ne se quittèrent plus,' et menèrent encore plus joyeuse vie que par le passé.

Cependant un chagrin secret sembla s’emparer du boulanger. Il avait une femme plus jeune que lui et fort jolie qu’il soupçonnait de ne point l’aimer.

■ — Que t’importe? disait philosophiquement Brauwer; il y a des femmes et de la bière pour tout le monde; si l’on boit dans ton verre, bois dans ce-

lui des autres.

Mais Craèsbek goûtait peu une telle morale. Un

jour il quitte son ami plus sombre que de courume, et monte dans son atelier, laissant Brauwer avec sa femme. Ceux-ci entendent bientôt des gémissements,

des soupirs étouffés. f

— Grand Dieu! s’écrie Brauwer, Joseph aura fait quelque folie ! - ' . ' .

. " Il court suivi de la jeune femme, et toüs deux trouvent Craèsbek étendu au milieu de l’apparte- - ment, un couteau à la main , la poitrine ouverte et • tout couvert de sang!,.. A cette vue, sa femme

• *•' ADRIEN BRAUWER . t 213

pousse de grands cris, saisit son mari etîe couvre detarmes.

. . — - J’ai cru que tu ne m’aimais plus, et j’ai voulu mourir, dit le boulanger d’une voix défaillante.

— Qu’as- tu fait, Joseph! mon Joseph! répète la Jeune femme éperdue... Moi, ne plus t’aimer?... ah I je ne te survivrai pas.

— Ainsi, tu m’aimes.

— Tu en doutes encore, Joseph?... Donnemoi ce couteau, je veux me frapper et périr avec toi.

— C’est inutile, dit Craésbelc en se relevant d’un bond et en essuyant avec sa manche la plaie qu’il s’était peinte sur la poitrine; tu es une bonne femme, et maiutenant je ne douté plus de toi.

Cependant l’intimité toujours croissante des deux peintres amenait chaque jour de plus nombreux désordres; il n’était bruit à Anvers que de leurs scandaleuses débauches, et les choses en vinrent à un tel point, que les magistrats se crurent obligés d’y mettre un terme. Ils firent saisir Brauwer,

2Î4 LES promenades matinales qui fut conduit hors de la ville avec défense

paraître, ' ..

Notre peintre se trouva d’abord assez embarrassé; mais, vers le soir, il rencontra un marchand qui se

rendait en France et qui lui proposa une place sur

son fourgon,. \ . > '

— Soit, dit Brauwer en riant; tu yes dans un pays où le vin est bon et les filles jolies ; allons en

France.

Et il suivit le tnarchând.

Arrivé à Paris, il crut qu’il suffirait de se nommer pour trouver admiration et sympathie, comme dans lés Pays-Bas; mais il fut cruellement détrompé. Là,

nul ne le connaissait; on -refusa d’acheter ses tableaux. La noblesse française de cette époque était d’ailleurs trop élégante, trop polie, pour goûter le genre de Bfaüwer; nê touchai t-ori pas au jour où ie roi le plus gentihomme qu’ait jamais eü la France,' devait dite, én apercevant des Teùiefs ; — Ôtez ces magots ! Quant à la bourgeoisie, elle était peu connaisseuse et s’occupait plus de querelles politiques que de peinture.

. ' AUftJKN BBA.ÜWER * 215

î<e trouvant donc à Paris qu humiliation et misère, Braewer prit la résolution de retourner à Anvers. Mais la route était longue, et il fallait qu’il la fit à' pied, car il était sans ressources. Il est permis de croireque, pendant ces marches épuisantes, B rauwer . regretta plus d'une fois ses folles dissipations et sa fatale imprévoyance. L’expérience vient tard ponr les esprits légers; mais U arrive immanquablement un jour et une heure où la vérité leur apparaît: seulement ce jour est quelquefois sans lendemain et cette heure la dernière. ‘ ~ -

Après deux mois de fatigues de tout genre et de

souffrances, inouïes, Brauwer aperçut enfin le cio-

cher d’ Anvers; mais on eût dit que ses forces ne s’étaient soutenues que par le désir d’atteindre le but. A peine arrivé aux portes do la ville, il tomba privé de septiment.

Deux Jours après, Rubens reçut un billet tracé d’une main tremblante à l’hôpital d’Anvers. Il y courut^ Brauwer était mort la veille, et on lui mon-

ira la pièce où H venait d’étre inhumé dans le ci-

. meüère des pestiférés. Rubens resta longtemps les

‘ 216- ' LES PStOMENÀDES MATINALES

yenx fixés sur cette fosse fraîchement remuée; puis,

ir ' rélevant la tête, il dît à son élève Van-Dyck, qui

'S’accompagnait: :•••; ^ T -

. — C'était un grand peintre, et Dieu seul sait ce

* qu’il eût été avec uimautre éducation ; mais les en* * - • '* . < fants trop malheureux ne. peuvent devenir dés

' hommes de génie...- '• v * • ;*•'

' . Peu après Rubens fit enlever lé corps de Brsrawer, qui fut déposé, parles séins, dans l’église des Carmes. H se disposait à lui élever un monument funè- • bre et il en avait déjà fait le dessin, lorsque- la mort

• le frappa lui-môme en 1640^ / - * /

• Malgré sa conduite déréglée, Brauwer travailla - beaucoup, et il a laissé un grand nombre- dc ia-

< bleaul. La plupart sont de petite dimension et re- ; présentent des intérieurs de cabaret ou des rixes de paysans. 11 est curieux de remarquer qne ce pefntre, qui, comme tous les hommes faibles de corps et •' timides de caractère, avait Une grande admiration - pour la. force, s’est presque toujours plu à reproduire des scènes de violence. Ses paysans se battant

au couteau et ses soldats s’égorgeanl dans un mau*

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ADRIEN BIIAUWER

vais lieu sont d’une vérité à faire peur. Du reste, toute la peinture de Brauwer respire cette verve d’action que les œuvres de Callot possèdent à un si haut degré et qui manque parfois à Teniers. Celuici a plus de vigueur calme, une couleur plus reposée; mais Brauwer l’emporte par le mouvement. 11 y a quelque chose de fébrile dans ses compositions; son coup de pinceau est à ta fois ardent et convulsif; on sent la nature débile qui s’exhale. Quant au dessin, il est comme celui de toute l’école flamande, moins élégant que vrai, moins correct que senti.

La France ne s’est point montrée plus juste envers Brauwer après sa mort que pendant sa vie. Elle avait accueilli le peintre avec mépris; elle a oublié ses œuvres. Le Musée du Louvre, ce gueux superbe qui laisse encore voir tant de trous à son riche manteau, n’a point une seule toile de cet habile maître.

URBAIN GRANDIER

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