ET LES DIABLES DE LOUDÜN
L’histoire d’Urbain Grandier résume, pour ainsi dire, en elle, tous les faits connus sous le nom de possessions, et l’on y trouve un concours de circonstances et une puissance d’intérêt que l’on chercherait vainement dans les autres procès du même genre. Aussi entrerons-nou3, à son sujet, dans des détails à peu près ignorés aujourd’hui. On a longtemps discuté la réalité des possessions de Loudun; mais, bien avant notre époque, la question était résolue d’une manière presque unanime. Les
écrivains ecclésiastiques, eux-mômes, ont reconnu le peu de vraisemblance des accusations portées contre Urbain Grandier, et la plupart ont déploré sa condamnation comme le résultat de l’erreur et de la haine. À l’époque de cette condamnation, des prélats célèbres, des prêtres justement vénérés, la déclarent inique, et la postérité a confirmé leur jugement. Il ne faudrait donc pas attribuer cet acte au clergé du xvii e siècle, mais bien à quelques-uns de ses membres, instruments déplorables de haines privées ou de vengeances politiques. Dans le procès de Grandier, il y eut à la fois des fourbes, des méchants et des dupes ; la religion servit de manteau à leurs actes, au grand scandale des catholiques sincères qui en récusèrent toujours la solidarité.
Urbain Grandier, né à Rover, près Sablé, où son père était notaire royal, avait été élevé dans la maison des Jésuites de Bordeaux. Ses maîtres, qui remarquèrent en lui une aptitude peu commune, le prirent en affection et le pourvurent d’abord de la cure de Saint-Pierre-du-Marché, de Loudun, qui est à la présentation des Jésuites de Poitiers, puis d’une
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prébende dans le chapitre de l’église de Sainte- Croix. Cette double faveur excita la jalousie de ses concurrents, et Grandier ne fit rien pour l’apaiser. C’était un esprit ouvert, délié, mais audacieux, que la haine enhardissait, loin de l’effrayer; aussi repoussa-t-il avec une dureté hautaine toutes les tracasseries que des rivaux voulurent lui susciter. Dés 1620 , il avait eu un procès par-devant l’official de Poitiers, contre un prêtre nommé Le Monnier, et avait fait exécuter avec une excessive rigueur la sentence qui condamnait ce dernier. Il eut également des difficultés avec les Carmes et avec le prieur de Coussai, qui n’était autre que Richelieu. 11 indisposa l’évôque de Poitiers lui-môme, en accordant des dispenses ou bien en s’en passant. Ennemi de certaines pratiques superstitieuses conservées par l’usage et autorisées par quelques couvents, il les attaqua vivement dans ses prédications. Enfin, il gagna un procès contre le chapitre de Sainte-Croix, à propos d’une maison qu’il lui disputait. Un de ses adversaires, le chanoine Mignon, avait vainement sollicité dans l’affaire, et conçut un dépit singulier
de son échec. Ce dépit se changea en inimitié après une querelle survenue entre un de ses oncles, le sieur Barot, et Urbain Grandier, qui l’avait traité avec le dernier mépris. L’humeur altière du curé de Saint-Pierre-du-Marehé augmentait ainsi chaque jour le nombre de ses ennemis; sa conduite peu régulière lui en attira de nouveaux.
Il s’ôtait montré très-assidu près de la fille de Trinquant, procureur du roi de Loudun, et il en résulta des soupçons offensants, qui exaspérèrent le magistrat contre Grandier. Celui-ci voyait en outre familièrement une jeune femme courtisée par l’avocat du roi Menuau, auquel, selon le bruit public, il était préféré. Toutes les passions se trouvèrent donc à la fois soulevées contre lui, et par un hasard fatal, ses ennemis avaient entre eux des relations intimes et des liens de parenté, aussi ne tardèrentils pas à s’entendre.
Deux misérables vivant dans la fange, Cherboneau et Bougreau, furent gagnés; ils déposèrent contre Grandier une plainte dans laquelle ils l’accusaient d’impureté, d’impiété et de ne jamais dire
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son bréviaire. L’official qui reçut la dénonciation, commit Louis Chauvet, lieutenant-criminel, et l’archipêtre de Saint-Marçolle, pour informer l’affaire.
On comprend qu’un tel débat fit grand scandale. Il ne fut plus question d’autre chose dans tout le Loudunois, et chacun prenait parti pour ou contre le curé deSaint-Pierre-du-Marché, selon sa passion. Duthibaut, homme riche et puissant, se déclara avec beaucoup de chaleur contre Grandier. Ce dernier en fut averti, et l’ayant rencontré un jour, au moment où il allait entrer à l’église pour officier, il lui fit des reproches fort vifs de ce qu’il appela ses calomnies. Duthibaut, emporté parla colère, leva le bâton qu’il tenait à la main et en frappa le curé, bien qu’il fut revêtu de ses habits sacerdotaux. Grandier partit aussitôt pour Paris, afin d’obtenir vengeance de cet attentat. Mais ses ennemis profitèrent de son absence, pour obtenir de l’évêque de Poitiers un décret de prise de corps qui fut lancé contre lui. Forcé de revenir, afin de parer ce nouveau coup, il fut mis en prison dès son arrivée, et, après de longs débats, l’évéque le condamna le 3
janvier 1630, « à jeûner au pain et à l’eau, tous les vendredis, pendant trois mois, à être interdit à divinis dans le diocèse de Poitiers pendant cinq ans, et dans la ville de Loudun pour toujours.
Grandier appela de cet arrêt devant l’archevêque de Bordeaux, qui instruisit de nouveau l’affaire et cassa le jugement.
Il recommença ensuite ses poursuites contre Duthibaut, et obtint un arrêt de la Tournelle, par lequel « ledit Duthibaut fut mandé et blâmé, tête nue; condamné à diverses amendes et réparations, et aux dépens du procès. »
Ainsi victorieux, il eût dû se montrer plus prudent, se faire oublier s’il était possible. Ses amis lui conseillaient même de quitter le pays; mais les persécutions n’avaient fait qu’exalter son audace; il rentra à Loudun un laurier à la main, et annonça qu’il allait attaquer ses dénonciateurs devant la cour pour les faire condamner à des dommages et intérêts.
C’était les obliger à une guerre à mort. Ils le comprirent ainsi. Le chanoine Mignon, son oncle
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Barot, le procureur du roi Trinquant, Dulhibaut et l'avocat du roi Ménuau se réunirent pour aviser aux moyens de perdre ce redoutable ennemi.
Des circonstances singulières vinrent à leur secours et leur donnèrent l’idée des étranges scènes que nous allons avoir à raconter.
Un couvent d’Ursulines avait été fondé à Loudun, en 1626. Il s’était recruté parmi les familles nobles et roturières qui voulaient se défaire de quelquesunes de leurs filles pour augmenter la dotation des aînés ; aussi beaucoup des religieuses qui s’y trouvaient, n’avaient-elles qu’une piété médiocre et regrettaient-elles les distractions du monde, dont les exigences de la famille les avaient séparées. Les plus jeunes surtout, qui ne pouvaient supporter l’ennui de cette claustration, s’efforçaient d’égayer leur solitude par des tours d’écolières. Le prieur Moussaut, directeur du couvent, venait de mourir; elles imaginèrent de le faire reparaître sous forme de revenant pour effrayer les vieilles sœurs et les pensionnaires confiées à leurs soins. Après le revenant vinrent les lutins. Elles entraient dans les cel-
Iules, poussaient des cris lugubres, tiraient les dormeuses par les pieds, puis s’échappaient par les fenêtres qui donnaient sur le toit.
Ces espiègleries commençaient à faire quelque bruit dans la ville, lorsque le chanoine Mignon fut choisi pour directeur du couvent. Les vieilles sœurs lui racontèrent en confession comment elles étaient visitées par le malin esprit, et les jeunes sœurs lui avouèrent leurs supercheries. Ce fut sur cette base futile en apparence, que Mignon résolut d’appuyer la machination qui devait perdre Urbain Grandier.
On ne peut connaître que par conjecture les moyens qu’il employa pour persuader les religieuses dont il voulait se servir. Selon certains, il réussit sans doute à exalter et à tromper quelquesunes d’entre elles, en leur persuadant que l’esprit du mal avait pris possession de leurs corps; il décida les autres à jouer des rôles convenus dans l’intérêt de la religion et de leur couvent, qui allait attirer ainsi les yeux de toute la chrétienté. Enfin, lorsque tout fut prêt, le bruit se répandit sourdement qu’il se passait aux Ursulînes des choses ef-
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frayantes. Ce bruit se confirma, quand on vit arriver à Loudun, à la tôte de ses paroissiens, Pierre Barré, curé de Saint-Jacques de Chinon, qui, par ses mortifications affectées, avait réussi à acquérir la réputation d’un saint. Le curé de Venier et plusieurs carmes accoururent également tour à tour, et, le lundi 11 octobre 1632, Louis Chauvet, lieutenantcivil, et Guillaume de la Guériniôre, bailli de Loudun, furent officiellement appelés au couvent pour y constater l’état de deux religieuses possédées par le démon!
Le curé de Venier, porteur de cette nouvelle, avertit qu’il y en avait une qui répondait en latin à toutes les questions que l'on pouvait lui adresser, bien qu'elle n'eût aucune connaissance de cette langue ; c’était la supérieure Jeanne de Balfiel, fille du feu baron de Cose. Le démon qui la possédait se nommait Astaroth : l’autre était une sœur laie, fille de du Magnoux, qui avait pour possesseur le diable Sabulon.
Les deux magistrats se rendirent au couvent, où ils trouvèrent Mignon avec quelques autres prêtres,
plusieurs carmes et le chirurgien Manouri. Aumilieu d’eux se trouvaient les deux possédées, qui à l’arrivée du bailli et du lieutenant-civil, commencèrent à entrer en convulsions.
Mignon accomplit aussitôt toutes les cérémonies de la conjuration, et commença à interroger Astaroth, qui répondit par la bouche de la supérieure. L’interrogatoire se lit en latin, comme on l’avait annoncé.
— Propter quam causam ingresus es in corpus hujus virginis? ( Pourquoi es-lu entré dans le corps de cette fille) ?
— Causâ animositatis {par animosité).
— Per quod pactum (par quel moyen)?
— Per llores (au moyen des fleurs).
— Quales ( quelles fleurs)?
— Rosas (des roses).
— Quis misit (qui t'a envoyé)?
— Urbanus (Urbain).
— Die cognomen (dis son surnom)?
— Grandier!
— Die qualitatem (dis sa qualité )?
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— Sacerdos (prêtre).
— Cujus ecclesiæ (de quelle église) P
— Sancti-Petri (de Saint-Pierre).
Le but de cette sacrilège comédie apparaissait ainsi dans tout son jour. La possession des religieuses n’avait d’autre but que de faire condamner Urbain Grandier, comme coupable d’un pacte avec le démon. Mignon n’eut môme point l’adresse de cacher ses intentions, car, la crise finie, il s’approcha des deux magistrats qui causaient bas près d’une fenêtre, et leur fit observer que le cas présent avait quelque chose de semblable à l'histoire du prêtre üaufredi , qui fut exécuté à mort , en vertu d’un an'êt du parlement d'Aix en Provence.
Le bailli et le juge civil ne répondirent rien ; ils soupçonnaient la supercherie sans oser la démasquer, et ils déclarèrent qu’ils reviendraient.
Il y eut en effet plusieurs autres scènes d'exorcisme, qui furent à peu de chose près la reproduction de la première. La prieure déclara tour à tour que le pacte, c’est-à-dire, le moyen employé pour la mettre au pouvoir du démon, avait été trois épines
noires déposées dans sa main par un être invisible, un bouquet de roses blanches musquées, enûn de l’eau. Le bouquet de roses blanches dont il fut question plusieurs fois, avait été donné, selon la possédée, par Urbain Grandier, à un pauvre magicien nommé Pivert, lequel l’avait remis à une fille qui s’était introduite dans le couvent par-dessus la muraille pour l’apporter chez la prieure.
Grandier, qui avait d’abord dédaigné ces jongleries, finit par s’émouvoir. Il présenta une requête au bailli, demandant que les prétendues possédées fussent séquestrées, et que l’on nommât une commission ecclésiastique pour examiner les faits. Le bailli le renvoya à l’évêque de Poitiers qui ne donna point de réponse.
Cependant, les exorcismes avaient cessé. Les démons chassés, disait-on, par Barré, laissaient leurs victimes en repos; mais dans le fait, cet entr’acte n’avait d’autre but que d’ourdir plus solidement la trame dans laquelle le curé de Saint-Pirere devait succomber, et de recruter contre lui d’autres ennemis.
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Parmi ces nouveaux auxiliaires, il s’en trouva un particulièrement dangereux. C’était le sieur de Silli, major de la ville, homme fort en crédit près du cardinal de Richelieu, qui avait reçu de lui plusieurs bons offices, lorsqu’il n’était que simple curé. Mignon, enhardi par ces appuis, recommença les exorcismes. Grandier présenta une nouvelle requête au bailli, qui réunit les officiers du bailliage et les gens du roi pour la leur communiquer; enfin, intervint un arrêt qui ordonnait : que la supérieure et la sœur laie seraient séquestrées en maison bourgeoise; qu’elles seraient assistées par des exorcistes, des femmes de probité et des médecins nommés par les jugés; que personne no pourrait communiquer avec elles sans permission, d
Mais la supérieure refusa de se soumettre à ces dispositions, et Mignon et Barré déclarèrent de leur côté qu’ils étaient autorisés par l’évêque de Poitiers à donner leurs secours aux possédées, et qu’ils continueraient à le faire, nonobstant toute opposition du pouvoir séculier.
L’embarras du bailli et du lieutenant-civil allait croissant. Les exorcismes avaient recommencé au couvent; ils s’y rendirent pour examiner encore, et acquirent de nouvelles preuves que tout était arrangé d’avance pour tromper les spectateurs. Astaroth ne pouvait répondre en latin qu’aux questions préparées; dès que l’on y dérangeait quelque chose, l’ignorance se faisait jour. L’exorciste l’ayant forcé à adorer le Christ, on lui demanda :
— Quem adoras ( qui adores-tu ? )
Le démon répondit :
— Jesus-Christus.
Au lieu de Jesum-Christum, ce qui fit dire à Daniel Drotiin, assesseur de la prévôté :
— Voilà un diable qui ne serait point reçu en sixième.
On proposa également de dresser de3 questions en grec et en écossais, mais les diables se retirèrent aussitôt.
La môme manœuvre se renouvela les jours
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suivants. Toutes les fois que le bailli adressait une question difficile, la possédée répondait :
— Nimia curiositas ( c'eut une trop grande cvrriositc).
Et si on insistait, elle revenait tout à coup à son état naturel.
Cependant, étant un jour plus pressée, elle répondit :
— Deus non volo (Dieu je ne veux pas).
Employant ainsi la première personne au lieu de la troisième.
Du reste, elle persistait à accuser Urbain Grandier de l’avoir livrée aux démons qui la possédaient et qui se trouvaient maintenant au nombre de sept.
Des épisodes grotesques se mêlaient par instant à ces impiétés. Un chat descendit par la cheminée au milieu des exorcismes. Les plus crédules de l’assemblée s’écrièrent que c’était Satan en personne. On le saisit ; Mignon le couvrit de son étole et l’adjura, au nom de la Trinité, de reprendre sa vérilablc forme; mais une sœur tourière, arrivée
sur ces entrefaites, reconnut le chat qu’elle appela par son nom et qui la suivit.
Le bailli persistait à ne point croire à la possession ; voulant arriver à une preuve convaincante, il fit observer à l’exorciste que les démons pouvaient voir à des distances considérables, et qu’un des signes de possession indiqué dans le rituel, était de savoir ce qui se passait loin du lieu où se trouvaient les possédés. Les exorciseurs en convinrent.
— Alors, reprit le magistrat, demandez à la sœur où se trouve dans ce moment Urbain Grandier.
Mignon transmit avec répugnance la réponse à la supérieure, qui répondit qu’il se trouvait dans la salle du château; mais le fait vérifié se trouva faux, à la grande mortification des exorciseurs, qui, pour éviter de nouveaux démentis, firent déclarer par les religieuses qu’elles ne voulaient plus être exorcisées en présence du bailli ui des autres officiers.
Grandier continuait à adresser requête sur requête, pour demander la séquestration des pos-
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sédées ; les juges séculiers n’osaient l’ordonner et l’évêque de Poitiers s’abstenait de répondre. Gagné par les ennemis du curé de Saint-Pierre, mais hésitant ' encore à pousser les choses jusqu’aux bout, il espérait le lasser par son silence et le contraindre à la fuite; enfin, voyant qu’il persistait à se défendre, il nomma deux commissaires chargés ' d’examiner l’affaire. Ce furent Basile, doyen des chanoines de Champigné, et Demorans, doyen des chanoines de Thouars. Tous deux étaient parents des adversaires de Grandier. D’un autre côté, la reine, qui avait entendu parler des possessions de Leudun, avait envoyé son aumônier Marescot, pour vérifier ce qu’on en devait croire, et celui-ci avait été circonvenu dès son arrivée par Barré. L’intrigue prenait donc des proportions redoutables; tout allait à souhait pour les machinateurs de possessions et leur succès paraissait assuré, lorsqu’une circonstance inattendue vint renverser subitement tout leur édifice.
On annonça l’arrivée de l’archevêque de Bordeaux! C’était le môme prélat qui avait déjà relevé
Grandier de la sentence précédemment portée contre lui. On le savait éclairé, impartial et capable de punir une fraude. La nouvelle de sa venue chassa comme par enchantement les démons; tout rentra dans l’ordre au couvent, et, lorsque l’archevêque envoya son médecin à Loudun, pour voir ce qui s’y passait, on lui répondit que les religieuses venaient d’être délivrées, et que la paix du Seigneur était revenue parmi elles 1
Grandier, qui craignait avec raison la reprise des manœuvres déjà employées, obtint un ordre par lequel l’archevêque adjoignait deux nouveaux exorcistes à Barré, et ordonnait d’admettre à tous les interrogatoires, les juges, le bailli et le lieutenant-crimiuel.
Ces mesures ruinaient les plans de la coalition ; aussi parut-elle complètement désespérée. L’opinion publique s’était déjà émue de tant de mensonges; on retira aux Ursulines les pensionnaires qui leur avaient ôté confiées ; les parents cessèrent d’envoyer leurs filles à leurs écoles, et le couvent tomba dans la misère et le mépris.
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La supérieure, désolée, accusait Mignon de l’avoir entraînée dans une intrigue qui perdait sa maison, et celui-ci, rongé de haine et de colère, cherchait en vain le moyen de renouer une trame brisée. Mais le hasard devait venir à son secours.
Le cardinal de Richelieu, qui avait décidé la destruction de tous les châteaux fortifiés, pouvait d’autant moins oublier celui de Loudun, qu’il tendait de toutes ses forces à l'amoindrissement de cette cité déjà dépouillée par lui d’une partie de ses droits, au profit de la petite ville qui portait son nom. Il envoya donc Laubardemont pour veiller à la démolition de la forteresse de Loudun.
Ce Laubardemont était un instrument comme il en faut aux volontés absolues : sans pudeur, sans intelligence, sans pitié ; un de ces êtres à qui la nature a refusé le cœur et l’esprit, et, qui privés ainsi des yeux intérieurs, marchent aveuglément où on les pousse.
Il fut Teçu chez Memin de Silli, dont nous avons déjà parlé, et il vit Mignon et ses amis. Lui-même était parent de la supérieure des Ursulines, si
particulièrement compromise dans l’affaire des possessions. Il fut donc facile de le prévenir contre Urbain Grandier. Il écouta tous les griefs que l’on avait contre lui, et partit pour Paris en promettant de le perdre. r • \
Au moment où il arriva, la cour était encore émue d’une satire sanglante publiée contre le cardinal, et que l’ou attribuait à une femme de la reine, nommée Hamon. - Cette femme était de Loudun et avait connu Grandier ; c’en était assez pour dresser tout un échafaudage d’accusations. Laubardemont déclara au cardinal que la Hamon était en correspondance suivie avec le curé de Saint-Pierre, et que le libelle avait ôté écrit par ce dernier. Richelieu connaissait Grandier, comme nous l’avons déjà dit; la dénonciation de son affidé réveilla d’ancienues rancunes, et il fit expédier sur-le-champ à Laubardemont une commission, par laquelle celui-ci était envoyé à Loudun « pour informer diligemment contre Grandier, sur tous les faits dont il a été ci-devant accusé et autres qui lui ' seront de nouveau mis à sus, touchant la possession
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des religieuses ursulines et autres personnes tourmentées du démon par le maléfice dudit Grandier;» l’autorisant de plus à parfaire le procès de ce dernier, nonobstant toute opposition ou récusation.
Une ordonnance royale était jointe à cette commission, et autorisait Laubardemont a à constituer prisonnier, en beu de sûreté, ledit Grandier et ses complices. »
Jusqu’à ce moment, nous n’avons vu dans le curé de Saint-Pierre, qu’un homme ami du plaisir, hautain, obstiné ; à partir de ce moment, nous allons lui trouver tout le courage et toute la noblesse du martyr.
Aubin sieur de la Grange, lieutenant du prévôt, avait reçu l’ordre de l’arrêter; il le fit prévenir de prendre la fuite; mais Grandier répondit en le remerciant de son bon office, qu’il sefiaiten son innocence et en la miséricorde de Dieu! Il se leva donc le lendemain avant le jour, selon sa coutume, et sortit son bréviaire en main pour se rendre à l’église Sainte-Croix et assister à matines. La Grange l’attendait et l’&rrôta. Les scellés furent apposés sur
tous ses meubles, puis il fut confié à Jean Pouquet, archer des gardes de sa majesté, et aux archers des prévôts de Loudun et de Chinon qui le conduisirent au château d’Angers. Il y resta quatre mois, paisible, résigné, et n’ayant d’autre occupation que d’écrire, de temps en temps, quelques méditations ou quelques prières. Le 'cahier qui les contenait fut plus tard produit au procès.
Pendant ce temps, on achevait l’inventaire des meubles et des papiers mis sous les scellés; il ne s’y trouvait rien qui pût le compromettre, si ce n'est un traité contre le célibat du prêtre, écrit tout entier de sa main.
On procéda ensuite à une enquête dans laquelle tous les témoignages à charge étaient soigneusement recueillis, et les témoignages à décharge passés sous silence. Le frère de l’accusé et sa mère, âgée de soixante-dix ans, étaient accourus pour le défendre; mais toutes leurs requêtes furent repoussées, toutes leurs oppositions considérées comme non-avenues. On fit revenir Grandier, et il fut déposé dans l’étage supérieur d’une maison apparte-
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nant à Mignon. Une partie des fenêtres fut murée, le reste garni de barreaux de fer; on n’accorda pour couche au prisonnier qu’un peu de paille.
Ce fut de là qu’il écrivit à sa mère une lettre qui nous a heureusement été conservée :
a Ma mère, j’ai reçu votre lettre et tout ce que vous m’avez envoyé, excepté les bas de serge. Je supporte mon affliction avec patience, et plains plus la vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n’ayant point de lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne repose, l’esprit succombe! enfin, envoyez-moi un bréviaire, une bible et un saint Thomas, pour ma consolation, et, au reste, ne vous affligez point; j’espère que Dieu mettra mon innocence au jour. Je me recommande à mon frère et à ma sœur et à tous mes bons amis.
» C’est, ma mère, votre très-bon fils à vous servir.
» Grandier. »
L’instruction continuait à suivre son cours. Les
possédées, qui étaient maintenant en grand nombre,
avaient été distribuées dans des maisons séculières, sous prétexte d’étre séparées, mais en réalité pour que les ennemis de Grandier pussent les visiter plus facilement. On nomma une commission de médecins; seulement, on se garda bien de choisir ceux qui s’étaient fait une réputation méritée dans les grandes villes voigines, telles que Poitiers, Tours, Angers; loin de là, on appela les plus ignorants et les plus inconnus. L’un était du bourg de Fonte- . vrault, et n’avait jamais prisses degrés; un second, de Saumur, où il passait pour fou ; un troisième, de Thouars, un autre de Mirebau. Daniel Royer, de Loudun, était le seul qui jouît de quelqu’estime. On leur adjoignit le chirurgien Manouri, affilié au complot, et l’apothicaire Pierre Adam, cousin-germain de Mignon.
D’autre part, l’évêque de Poitiers avait récusé les exorcistes nommés par l’archevêque de Bordeaux, et leur avait substitué des hommes qui devaient se prêter à tout ce que voudrait Laubardemont. Parmi eux se trouvait le père Laetance, récollet, dont nous aurons occasion de reparler.
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Ce procès, d’abord entrepris dans le but de servir des haines privées, prenait insensiblement des proportions immenses. Toutes les ambitions s’étaient éveillées; chacun cherchait le moyen d’en tirer quelque parti.
Les capucins formaient depuis longtemps de grands projets. Le père Joseph, qui exerçait sur l’ordre une influence souveraine, bien que cachée, pensa que l’on pourrait s’aider des possessions de Loudun pour leur accomplissement. Si l’on constatait en effet le pacte de certains hommes avec les esprits des ténèbres, et la puissance acquise par eux de livrer des chrétiens aux démons, nul ne pouvait plus nier la nécessité d’une police ecclésiastique, chargée de veiller sur les âmes et de les défendre comme la police séculière veillait sur la vie des citoyens. On arrivait ainsi à l’établissement de l’inquisition, qui était le rêve favori du père Joseph. Il vint donc incognito à Loudun, pour voir le parti
que l’on pourrait tirer de cette affaire ; mais les acteurs lui parurent trop peu habiles, et le résultat trop incertain; il repartit, laissant seulement comme
exorcistes adjoints, les pères Luc, Tranquille et Élizée.
Les séances de possessions ne tardèrent point à recommencer. Les démons interrogés répondaient toujours de manière à compromettre les amis de Grandier. L’un d’eux déclara que son frère, avocat au Parlement, et dont on craignait les démarches, était magicien t II fut aussitôt arrêté par ordre de Laubardemont. L’apothicaire Adam haïssait une demoiselle qu’il avait autrefois calomniée et qui l’avait fait condamner à une amende honorable; il en parla aux exorcistes, et dès le lendemain, le démon déclara que cette demoiselle était dépositaire des livres de magie d’Urbain Grandier. Des recherches minutieuses prouvèrent heureusement la fausseté de cette accusation. Mais l’inquiétude commençait à se répandre dans toute la ville. Cette maxime que le diable , convenablement interrogé, était contraint de dire la vérité sur toute chose, mettait l’honneur et la vie des citoyens à la merci des possédées et des exorciseurs; tout le monde finit par le comprendre. Les habitants, assemblés au son de la cloche de
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l’hôtel-de-ville, délibérèrent en conséquence sur cette grave question et écrivirent au roi la lettre suivante :
« Sire,
» Les officiers et habitants de votre ville de Loudun se trouvent enfin obligés d’avoir recours à Votre Majesté, en lui remontrant très-humblement, que dans les exorcismes qui se font dans ladite ville de Loudun, aux religieuses de Sainte-Ursule et àquelques filles séculières que l’on dit être possédées des malins esprits, il se commet une chose très-préjudiciable au public et au repos de vos fidèles sujets, en ce que les exorcistes, abusant de leur ministère et de l’autorité de l’Église, font, dans les exorcismes, des questions qui tendent à la diffamation des meilleures familles de ladite ville, et M. de Laubardemont, conseiller-député par Votre Majesté, a déjà ci-devant ajouté tant de foi aux dires et aux réponses de ces démons, que sur une fausse indication par eux faite, il aurait été dans la maison d’une demoiselle, avec éclat et suite d’un grand nombre de
peuple, pour y faire perquisition de livres imaginaires de magie. Comme encore d’autres demoiselles auraient été arrêtées dans l’église, et, les portes fermées, pour y faire perquisition de certains prétendus pactes magiques semblablement imaginaires. Depuis, ce mal a passé si avant, qu’on fait auaujourd’hui telle considération des dénonciations, témoignages et indications desdits démons, qu’il a été imprimé un livret et semé dans ladite ville, par lequel on veut établir cette créance dans l’esprit des juges : que les démons dûment exorcisés disent la vérité, que l’on peut asseoir sur leurs dépositions un jugement raisonnable, et qu’après les vérités de la foi et les démonstrations des sciences, il n’y a point de plus grande certitude que celle qui vient de là, et que lorsqu’on ajoute foi aux paroles du diable dûment adjuré, on reçoit ses paroles, non comme du père du mensonge, mais de l’Église. Et pour établir plus puissamment cette dangereuse doctrine, il a été fait dans ladite ville, et en présence de M. de Laubardemont, deux sermons en conformité des propositions ci-dessus .
URBAIN G R AN DIER
» Tellement, sire, que les suppliants voient et connaissent par cet étrange procédé, que l’on s’ef-
force d’établir parmi eux et dans le cœur de votre royaume très-chrétien, une image des oracles des anciens, contre la prohibition expresse de la loi di-
vine ‘
» Doncques, les suppliants... prient humblement Votre Majesté d’interposer son autorité royale pour faire cesser ces abus. » ,
Cette lettre donna lieu à un arrêt de Laubardemont, qui supprimait la requête des habitants et défendait toute délibération. Il fut publié à son de trompe et affiché à tous les carrefours.
Mais un arrêt ne suffisait point. Tant d’erreurs commises par les diables exorcisés avaient complètement détruit leur crédit; ceux qui ne se plaignaient pas de la supercherie, la tournaient en plaisanterie.
Laubardemont et ses complices pensèrent qu’il fallait rétablir leur réputation par quelques faits extraordinaires. En conséquence, on annonça que l'un des démons qui possédaient la supérieure, la sou-
lèverait à deux pieds de terre, puis, qu’il enlèverait la calotte de Laubardemont , enfin, qu'il sortirait avec deux de ses compagnons, en laissant trois blessures au flanc de sa victime. Mais, toutes ces promesses manquèrent ou furent remplies avec une maladresse qui ne permettait pas môme le doule. Les ennemis de Grandier commencèrent à se consulter; il était évident que tous les efforts tentés pour prouver la possession, avaient eu jusqu’alors un résultat contraire; un nouvel incident rendit la position des accusateurs encore plus difficile.
Le découragement s’était insensiblement emparé de quelques-unes des possédées. La sœur Claire, conduite à l’église du château pour être exorcisée, déclara publiquement, et les larmes aux yeux, que tout ce qu’elle avait dit était mensonge, et qu'elle n’avait rien fait que par l’ordre de Mignon. La sœur Agnès fit la même déclaration, et supplia ceux qui assistaient aux exorcismes, de la tirer de l’horrible captivité dans laquelle on la retenait; une troisième possédée fit une déclaration pareille! Les exorcistes répondaient bien que c’était une ruse du démon,
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mais la foule ne paraissait point persuadée. Une scène saisissante vint encore fortifier leur incrédulité. La prieure, qui avait accusé Grandier avec tant d’acharnement, se présenta un jour en chemise, tête nue, la corde au cou et un cierge à la main, dans la cour, où elle demeura deux heures sous une pluie battante ; puis, lorsque la porte du parloir fut ouverte, elle s’y précipita, tomba à genoux devant Laubardemont et s’écria qu’elle venait demander pardon de l’offense qu’elle avait commise en accusant un innocent. Laubardemont la renvoya ; mais elle courut au jardin, attacha la corde à un arbre et se serait pendue si les autres sœurs ne s’y fussent opposées.
Tant de rétractations rendaient soupçonneux les plus crédules. On comprit qu’il fallait imposer silence par la menace à tous les doutes. Le père Tran quille avait déjà déclaré que l’affaire était désormais l’affaire du roi, en publiant: a Que les démons de Loudun ne pouvaient être chassés qu'à coups de sceptre, et que la crosse épiscopale n’était pas suffisante pour rompre la tête à ces dragons. »
Cependant on l’appela en aide. L’évèque de Poitiers arriva à Loudun, et avertit a qu’il n’était pas venu pour vérifier la vérité de la possession, mais pour la faire croire. » Les gens prudents comprirent que douter, serait se rendre criminel de lèze-majesté divine et humaine, et le père Tranquille les confirma dans cette persuasion, lorsqu’il imprima, pour répondre à la défense de l’accusé : « Que cette entreprise était l’œuvre de Dieu, puisqu’elle était l’œuvre du roi. d
Laubardemont leva toutes les incertitudes, en faisant publier dans les rues une ordonnance qui défendait de médire des religieuses et autres personnes de Loudun affligées du malin esprit , à peine de dix mille livres d’amende ou plus grande somme., ou punition corporelle si le cas y échoit.
Évidemment Grandier était perdu!
On en appela bientôt aux toitures pour lui arracher des aveux.
L’un des démons avait déjà déclaré que l’on trouverait sur son corps cinq marques diaboliques, indi-
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quant cinq points insensibles à la douleur, et pour s’en assurer, le chirurgien Manouri l’avait sondé avec un instrument aigu qu’il lui enfonçait de loin en loin dans les chairs. Confronté plus tard avec les possédées, celles-ci avaient voulu l’étrangler, bien qu’elles se déclarassent soumises à la puissance de ses maléfices.
Enfin, on se décida à le faire paraître devant les commissaires nommés par le cardinal pour prononcer son jugement.
Le vendredi 18 août 1634, le chirurgien François Fourneau fut mandé, et on lui donna ordre de raser l’accusé; lorsqu’il eut obéi, un des juges l’avertit qu’il fallait aussi lui enlever les sourcils et les ongles; mais Fourneau s’y refusa, et s’excusa môme près de Grandier d’avoir porté la main sur lui. L’ancien curé de Saint-Pierre fut touché de ce témoignage de sympathie.
— Vous êtes le seul, lui dit -il, qui ayez pitié de moi.
— Vous ne voyez pas tout le monde, monsieur, répliqua Fourneau.
Et il se retira.
Grandier fut alors conduit au château de Loudun, pour entendre prononcer son arrêt. Il l’écouta à genoux, tête nue , les mains liées , et lorsque le greffier eut achevé sa lecture, il dit avec douceur :
— Messeigneurs, j’atteste Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et la Vierge mon unique avocate, que je n’ai jamais été magicien, que je n’ai jamais commis de sacrilège, que je ne connais point d’autre magie que celle de l’Écriture-Sainte , laquelle j’ai toujours prêchée, et que je n’av point eu d’autre créance que celle de notre mère, la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Je renonce au Diable et à ses pompes, j’avoue mon Sauveur, et je prie que le sang de sa croix me soit méritoire. Et vous, messeigneurs, modérez, je vous prie, la rigueur de mou supplice et ne mettez pas mon âme au désespoir.
Laubardemont le sommaalors de nommer ses complices, et sur la réponse qu’il n’en avait point, on le
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soumit à la torture, en plaçant ses jambes entre doux planches de bois liées aux extrémités par deux cordes, que l’on serra au moyen de coins. Le père Lactance nocessa pendant cette cruelle opération, de lui crier : >
. — Dioas! dicasl (avoue, avoue!)
Ce qui le fit surnommer cusuite par le peuple,
père ftican.
.Mats comme Grandier persistait à protester de son innocence, les exorcistes saisirent cuxîTR mes le marteau et se mirent à enfoncer les coins avec fureur, jusqu’à ce que les jambei' ftissent broyées.
l rbain ne laissa échapper aucune plainte , et
(otre chaque coup, il faisait entendre quelques mots d’une prjère improvisée, dans laquelle il offrait ses souffrances à Dieu!
Enfin, les tortures s’arrêtèrent. Le patient demanda alors un confesseur qu’on lui refusa; on le plaça sur un peu de paille, où il attendit plusieurs heures, puis sur une petite charrette qui
le transporta devant l’église Saint-Pierie-du-Marchél
Là, il trouva le père Grillait, cordelier, qui s’était toujours montré pour lui plein de charité, et qui l’encouragea à Ja patience; mais on poussa ce digne moine dans l’église, et Grandier fut conduit
devant celle des Ursulincs, puis à la place Sainte-
Croix, où il fut placé sur un cercle de fer au-dessus
du bûcher.
On lui avait promis qu’il parlerait au peuple et qu’il serait étranglé avant que le feu ne fût allumé; mais lorsqu’il voulut élever la voix, les exorcistes lui jetèrent une si grande quantité d'eau bénite qu’il se trouva suffoqué. Ils lui présentôrqnt ensuite à baiser un crucifia de fer rougi au feu! A peine eut-il approché les lèvres, qu’il recula avec effroi x
— Voyez, voyez, dit le père Lactance, il ne peut supporter l’approche du signe saint!
Puis, saisissant de la paille enflammée, il la porta au visage de Grandier, en répétant :
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— Renonce au diable, malheureux! tu n’as plus qu’un instant.
Et il mit lui-môme le feu au bûcher.
Grandicr s’écria alors ;
— Ah! ce n’est point là ce qu’on m’avait promis! Père Lactance, il y a un Dieu au ciel, qui sera le juge de toi et de moi; je t’assigne à comparaître devant lui dans un mois !
Il leva ensuite les yeux, murmura : Deus meus , ad te vigilo, miserere mci Deus; puis les flammes ayant gagné le bûcher, il y tomba et fut brûlé vif.
Ses ennemis avaient atteint leur but ; les Ursulines atteignirent également le leur. Grâce au bruit qu’avaient fait les possessions, leur couvent devint un lieu de pèlerinage; elles s’enrichirent par une foule de dons, auxquels se joignirent des confiscations faites sur les protestants, et elles se trouvèrent ainsi au bout de quelques années, aussi riches et aussi célèbres qu’elles avaient été naguère pauvres et ignorées.
Les exorcistes furent moins heureux. Aussitôt
après le supplice de Grandier, le père Lactanco tomba dans une mélancolie entrecoupée de transports furieux et ne tarda pas à mourir possédé,
selon le dire des frères de son ordre. Le père Tranquille succomba également plus tard à des accès de manie furieuse. Quant à Laubardemont, 11 trouva son châtiment dans sa famille ; une lettre de Patin, datée du 22 décembre 16G4, porte ce qui suit :
« Le 9 de ce mois, à neuf heures du soir, un
> carrosse fut attaqué par des voleurs. Le bruit qu’on fit obligea les bourgeois de sortir de leurs maisons, autant peut-être par curiosité que par charité.
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On tira de part et d’autre. Un des voleurs fut couché sur le carreau. Ce blessé mourut le lendemain sans rien dire, sans se plaindre et sans déclarer qui fl était. Il a été enfin reconnu. On a su qu’il était fils d’un maître des requêtes nommé Laubardemont, qui condamna â mort, éh 1634, le pauvre curé de Loudun, Urbain Grandier, et le fit brûler tout vif, sous ombre qu’il avait envoyé le diable dans le corps des religieuses de Loudun, que l’on fai-
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sait apprendre à danser, afin de persuader aux
sots qu’elles étaient démoniaques. .Ne voilà-t-il
pas une punition divine , dans la famille de co malheureux juge, pour expier la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre prêtre, dont le sang crie vengeance? »