‹ Les promenades matinalesChapitre 19 sur 23 · LA CHATAIGNERAYE ET JARNAC · texte numérisé non relu

LA CHATAIGNERAYE ET JARNAC

— Rends-moi mon honneur et crie à Dieu et au roi merci de l’offense que tu as faite. Rends-moi mon honneur 1

La Châtaigneraye ne répondit rien.

Alors Jarnac courut au roi, mit un genou en terre, et dit avec beaucoup d’émotion :

— Sire, je vous supplie que je sois si heureux que vous m’estimiez homme de bien. Je vous donne La Châtaigneraye ; prenez-le, sire. Que mon honneur me soit rendu. Ce ne sont que nos jeunesses qui ont été cause de tout ceci; qu’il ne lui soit rien imputé pour sa faute, car je vous le donne.

Lo roi garda le silence. Alors Jarnac, troublé et indécis, retourna vers le blessé, se jeta â genoux, en répétant avec ferveur :

— Domine , non sum dignusl la victoire ne m’ap. partient pas, Seigneur, elle est de toi.

Puis, comme La Châtaigneraye essayait à se lever pour le frapper, il retourna au roi et recommença sa prière; mais le roi restait toujours muet. Jarnac éperdu revint au blessé en disant ;

— Chàtaigneraye, mon ancien compagnon, reconnais ton créateur et que nous soyons amis.

Il se retourna de nouveau vers Le roi en lui répétant de prendre La Chàtaigneraye.

L’émotion des spectateurs était au comble. M. de Vendôme suppliait le roi de sauver le blessé; les juges du camp, seuls impassibles, dirent enfin :

— Sire, décidez, car il le faut ôter de là.

Alors le roi dit à Jarnac :

— Vous avez fait votre devoir et votre honneur vous est rendu.

La Châlaigneraye fut relevé par les hérauts et porté dans sa tente. Les juges du camp voulurent que Jarnac fût mené en triomphe par tous ceux de sa compagnie, mais il s’y refusa en disant :

— Je ne demande point cela, sire; tout ce que je désire est d’être à votre service.

Le roi l’embrassa et lui dit :

— Vous avez combattu en César et parlé en Aristote.

U^mtôrae, qui était neveu de La Chàtaigneraye, affirme que si Jarnac eût montré moins de modestie

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après le combat, il eût pu en résulter de grands malheurs. « Car les amis de mon oncle, dit-il, branloient la plupart pour franchir la lice, sauter dans le camp et y faire une rumeur et sédition étrange, qui se pouvoit faire aisément, car la bande de mon dit oncle montoit à cinq cents gentilshommes, tous vêtus de ses couleurs, blanc et incarnat, qui ôtaient assez battans, non seulement pour défaire la troupe dudit seigneur de Jamac, qui ne pouvoit monter

qu’à cent gentilshommes habillés de ses couleurs, blanc et noir, mais de fansser les gardes du camp, les juges, voire tout le reste de la cour ensemble. » Il ajoute que l’issue du combat parut încroyable à tous ceux qui n’y avaient pas assisté et que même, en Piémont, il y eut deux soldats qui se battirent à ce sujet, l’un répétant la nouvelle de ce qui était arrivé et l’autre soutenant la chose impossible.

Quoi qu’il en soit, les amis de La Châtaigneraye accusèrent Jamac de n’avoir point agi, dans ce duel, avec la loyauté d’un gentilhomme. Selon les uns, il avait calculé les armes défensives qu’il força son adversaire à accepter, de manière à se donner de

grands avantages ; selon d’autres, il était reconnu que, dans ces sortes de rencontres, les coups portés à la tête et à la poitrine étaient seuls permis; aussi celui qui avait atteint La Châtaigneraye fut-il regardé, par beaucoup, comme déloyal, et c’est depuis ce temps que l'on donna aux attaques perfides / J

et sournoises le nom de coups de Jarnac.

La Châtaigneraye fut tellement humilié de sa défaite, qu’il arracha tous les appareils que l’on voulut mettre sur sa blessure, et mourut peu de jours après.

Brantôme a fait son épitaphe dans laquelle il l’appelle chevalier poitevin, quoiqu’il fût réellement de l’Angoumois, comme nous l’avons dit plus haut. Voici cette épitaphe, également curieuse par le fond et par le style :

AUX MANES PIES DE FRANÇOIS DE VIVONS K CHEVALIER FRANÇAIS TRÈS-VALEUREUX

o Passant, afin que tu ne sois le seul passant » sans avoir regardé, la larme à l’œil et d’un re-

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