LE MOINE DE S A IRE
L’imagination, chez le peuple, n’est point seulement un don accordé aux individus, mais à certaines classes. Les chanteurs, les sorciers, les conteurs d’histoire, ne se trouvent point indifféremment parmi les gens de tous métiers; ce sont, presque toujours, des bergers, des mendiants ou des sauniers, c’est-à-dire des solitaires et des voyageurs. Ce n’est qu’à ceux-là qu’il est permis de vivre dans le monde des rêves, d'inventer, par eux-mêmes, des histoires qu’ils répandront ensuite et qui deviendront la propriété de tous. Hommes de loisirs parmi
les hommes de peine, ils sont leurs poètes et leurs romanciers, ils peuplent les veillées de leurs fantaisies, et après y avoir fait croire, ils y croient euxmômesl
Sans doute bien des préjugés se popularisent ainsi; bien des erreurs, vivifiées par l’imagination, prennent l’apparence de la réalité ; mais presque toujours aussi, un utile enseignement est caché sous la fable, il suffit de l’y chercher.
Écoutez plutôt ce que racontent les sauniers de la Manche sur le moine de Saire.
Ce moine ne vivait point dans un couvent, mais chez son père, qui habitait le beau vallon arrosé par la petite rivière de Saire. Un jour qu’il était seul au logis, un tenancier arrive pour payer une redevance de six cents livres. Le maître ôtant absent, le fermier remet la somme au fils de la maison, puis se retire; mais à la vue de cet argent, le moine ne peut résister la tentation; il le cache, et quand son père rentre, il garde le silence sur le dépôt qui lui a été confié.