DE LA DOMINATION ANGLAISE
Cette vieille demeure isolée parlerait mille fois plus au cœur que la tragédienne de bronze élevée sur la place de Martroi. Le peuple qui, en passant, lirait cette explication rapide, y trouverait en même temps un enseignement utile et une noble excitation.- ' .
Jeanne d’Arc ne fut point, en effet, une de ces
héroïnes de hasard, nées à l’improviste pour accomplir des prodiges; son apparition fut préparée; elle ne Ht que résumer en elle les efforts partiels essayés de tous côtés par les paysans pour repousser l’invasion étrangère; elle proclama dans sa personne l’avénement du peuple au droit de combattre.
Longtemps la noblesse seule avait ce privilège, et cela était juste, puisque seule elle avait une patrie ; mais les batailles de Crécy et de Poitiers avaient anéanti en France les armées de chevaliers. Jacques Bonhomme, abandonné par ses anciens défenseurs songea à se protéger lui môme. On vit alors partout surgir de ce troupeau de serfs de vaillants soldats, qui, ne sachant point encore combattre, apprenaient du moins à mourir! «C’est de cette époque, dit M. Michelet, que commence véritablement la France et que nous avons une patrie. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux, aveugle, demi -homme et demitaureau... Il ne sait ni garder ses portes, ni se
garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu
l'ennemi éomme blé en grange, -quand il l’a suffisamment charpenté de sa hache et qu’il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il boit froid et se couche pour mourir. Patience ; sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l’Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l’heure, et comme tenaillée, elle échappera. Cessant d’être elle-même et se transfigurant, Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la puceüe. »
Née au village de Domrémy, de simples laboureurs, Jeanne avait grandi au milieu des guerres civiles. La discorde était alors partout : les enfants se battaient dans les villages aux cris d 'Armagnac ou de. Bourgogne , et, profitant de ces querelles, qu’ils avaient soin d’entretenir, les Anglais prenaient les villes, brûlaient les bourgs et pillaient la campagne. Jeanne avait été plusieurs fois forcée de fuir devant eux avec les troupeaux de son père. Elle les haïssait, eomme tout lepeuple, parce qu’elle
comprenait d’instinct que le mal venait d’eux, et que l’on n’obtiendrait du repos qu’après avoir
chassé cette meute qui faisait curée de la France C’était, du reste, une fille simple, n’ayant jamais appris à lire ni à écrire, ne sachaut que le Pater, VAve, le Credo, et passant ses journées à coudre ou à filer. Mais il y avait dans ce cœur ignorant une immense charité; les misères de la France le faisaient saigner. Toujours en prières dans la chapelle isolée de Sainte-Marie, Jeanne demandait à Dieu, avec des sanglots, de soulever la main qui depuis longtemps châtiait la France, et de lui envoyer un sauveur. Il fallait pour cela un miracle : la foi et l'enthousiasme ne pouvaient manquer de le faire. La jeune paysanne entendit bientôt des voix mystérieuses; saint Michel lüî apparut, puis sainte Catherine et sainte Marguerite, lui déclarant que c'était à elle de délivrer la France 7 Jeanne, pleine de foi dans sa mission, s’adresse au capitaine Baudricourt, qui -commandait a Vaucouleurs, pour qu’il la mène au roi.
— Il faujt absolument que j’y aille, dit-elle ; mon Seigneur Dieu le veut ainsi. C’est de la part du roi du ciel que cette mission m-’est confiée.
Baudricourt la repousse d’abord comme folle; puis la fait exorciser comme possédée du démon. Mais Jeanne persiste; elle supplie, elle pleure.
— Ah ! le sire de Baudricourt n’a cure de moi ni de mes paroles, répète-t-elle sans cesse ; et pourtant il faut que je sois devers le roi avant la micarême, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux pour m’y rendre. Si, pourtant, j’aimerais mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n’est pas là mon ouvrage. Mais il faut que j’aille et que je le fasse, puisque mon Seigneur Dieu le veut,
Insensiblement la renommée de la jeune fille s’étendit au loin. Charles de Lorraine, malade de débauches, la fit venir pour qu’elle le soulageât.
— Mon lot n’est point de vous guérir, mais bien le royaume de France, dit la jeune fille; craignez Dieu, monseigneur, et vivez plus sagement.
On se décida enfin à la faire partir et à lui donner quelques gentilshommes pour l’accompagner et la défendre. Il fallait faire cent cinquante lieues, au milieu de l’hiver, à travers les forêts, les rivières, les montagnes et les ennemis.
— Ne Craignez rien, répétait Jeanne à scs compagnons, tout ce que je fais m’est commandé.
Elle arriva à Sàinte-Calherine-de-Fierbois, d'où l’on fit demander au roi, qui ^lait à Chinon, -s’il voulait la recevoir. Le roi hésita : son découragement était tel, qu’il ne demandait plus à Dieu, dans ses prières, de lui conserver son royaume, maisseulementde pouvoir se sauver chezles Écossais ou les Espagnols sans souffrir mort nip ison. Après beaucoup de pourparlers, il se décida pourtant à l’admettre en sa présence. Jeanne le reconnut au milieu de toute sa cour, et lui annonça qii’elD venait pour chasser les Anglais de devant Orléans et le faire sacrer à Reims. On l’écoula d’aborét avec défiance; on la fit partir pour Poitiers où l’université l’interrogea, afin do s’assurer qu’eut* n’était pas envoyée par le démon; mais Jeanne répondit à tout avec simplicité et hardiesse; elle raconta ses visions, et répéta que, chaque jour, des voix mystérieuses se faisaient entendre à elle.
— Quel langage parlent-elles ? demande le frère Séguin, avec ironie.
— Meilleur que le vôtre, répondit Jeanne tranquillement.
L’université se déclara pour la jeune ülle.
Les seigneurs de la cour avaient d’abord refusé de croire que la libératrice de la France pùt sortir des rangs du peuple : un homme eut. été repoussé avec mépris; mais Jeanne était femme, elle avait des traits aimables, une voix douce et pénétrante; on la fit monter à cheval, et elle s’y tint avec grâce ; le charme de sa personne l’aida à se faire croire. On lui donna l’état d’un chef de guerre et on la fit partir pour Orléans, avec une troupe nombreuse commandée par les maréchaux de Rayz, de Sainte-Sévère, par l’amiral de Culan, le seigneur de Gaueourt et La Hire.
- ■ Orléans était alors assiégée par les Anglais, qui l’avaient -^entourée de bastilles, et sa garnison se trouvait réduite aux dernières extrémités.
Pour bien apprécier toute l’importance de l’entreprise qu’allait essayer Jeanne, il faut se rappeler dans quel état se trouvait la France. Isabeau de Bavière et lq duc de Bourgogne s’étaient alliés
pour la livrer à l'Angleterre ; Charles VI était mort, et, sur son cadavre même, porté à Saint-Denis, le héraut avait crié :
— Vive Henri de Lancastre, roi d’Angleterre et de France!
Gharles VH, vaincu partout, sans soldats, sans argent et sans espérances, fuyait de province en province devant le duc de Bedfort, dont les armées s’avançaient comme une mer montante, gagnant chaque jour davantage sur le territoire. Orléans était, en France, la seule ville encore française, du moins parmi celles qui avaient un nom ; c’était le dernier boulevard que Charles VU pût opposer à l’ennemi, et une fois celte digue renversée, l'invasion anglaise inondait tout le royaume.
A peine arrivée, Jeanne demande que l’on attaque les bastilles élevées-par les assiégeants; mais les seigneurs qui l’avaient accompagnée s’y opposèrent : en voyant l’admiration de la foule pour la jeune paysanne, l’orgueil et la jalousie s’étaient bien vite réveillés aux cœurs des gentilshommes.
— Puisqu’on écoute l’avis d’une péronnelle de
bas lieu, mieux que celui d’uu chevalier tel que je suis, s'écrie le sire de Gammaches, je ne me rebifferai plus contre; en temps et lieu, ce sera ma bonne épée qui parlera. Désormais je défais ma bannière, et je ne suis plus qu’un pauvre écuyer ; j’aime mieux avoir pour maître un noble homme qu’une fille qui, auparavant, a peut-être été je ne sais quoi.
Cependant une bastille est attaquée, prise, et Jeanne y plante elle-même son étendard. Le lendemain elle dormait encore, lorsqu’une grande rumeur s’élève; elle entend crier que les Français ont fait une- sortie et ont été battus, elle saute aussitôt à bas de son lit :
— Ah ! mon Dieu ! le sang de mes gens coule par terre, et l’on ne m’a pas éveillée, s’écrie-t-elle, mes armes 1 mes armes !
Et elle prend son étendard, appelle son page, fait sortir son cheval. Elle rencontre dans la rue des blessés que l’on rapporte, s’arrête toute troublée.
— Hélas i hélas! dit-elle des larmes dans les
yeux, je n’ai jamais vu le sang d’un Français sans que mes cheveux se dressent sur ma tête!
Mais les cris des Anglais se font déjà entendre de plus près. Elle court à la porte de la ville. A son aspect les fuyards s’arrêtent; ils l’entourent; elle se précipite au galop de son cheval vers ses ennemis. Ceux-ci reculent à leur tour jusqu’à la bastille de Saint-Loup, qui est assiégée et enlevée en quelques instants.
Il ne restait plus • aux Anglais que la bastille des Tournelles; mais ils y avaient réuni toutes leurs forces, et l’accès en était presque impossible. Jeanne veut cependant qu’on l’attaque. Les gentilshommes, mécontents de son influence croissante, s’y opposent. Alors la Pucelle descend sur la place publique, elle appelle les bourgeois et les manants au combat. Le sire de Gaucourt, gouverneur de la ville, veut fermer les portes; elle les fait ouvrir de force. On se précipite sur ses pas. Les chevaliers eux-mêmes, semblables à des limiers qui entendent passer la meute, oublient leur résolution, s’élancent de toutes parts, et se mêlent aux corn-
battants. On traîne des couleuvrines* on apporte des fascines; l’huile bouillante, les traits, la poix enflammée, les boulets de pierre volent à l’envi. Jeanne est au plus fort de la mêlée, entourée de son oriflamme -'et l’épée aux sept croix dans la main. Les échelles glissent dans le sang, on les relève; elles se brisent, on les allonge avec des piles de cadavres; mais rien n’effraie les soldats de Suffolk. Jeanne court à la muraille, y appuie pne échelle, monte... Tout à coup elle s’arrête, ouyre les bras et retombe dans les fossés; une flèche l’avait frappée à l’épaule!
Des cris de joie s’élèvent dans la bastille; la nouvelle que la Pucelle a été tuée se répand parmi les assiégeants; l’attaque s’arrête. Jeanne, qui vient de rouvrir les yeux, voit partout autour d’elle le découragement et l’épouvante. Elle entend donner l’ordre de la retraite; elle se redresse alors avec un cri et saisit son oriflamme.
— Sus ! sus ! messires, s’écrie-t-elle; Dieu l’a dit, aujourd’hui ils seront à nous.
Et elle court à la brèche. Elle y reparaît avec
son oriflamme au moment où le cri : Jeanne est morte ! reteDtit de tous côtés. A sa vue une grande rumeur s'élève; on -la montre au doigt, on crie au miracle; les Anglais se troublent, et la bastille est enlevée.
Ce qui restait de l’armée de Suflblk prit la fuite.
Huit jours à peine s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Jeanne, trois seulement avaient été employés à combattre, et tout avait déjà changé. Le siège d’Orléans était levé; les Français, depuis longtemps condamné^, à la honte des défaites, retrouvaient leur vieille habitude de victoire. Les villes qui s’étaient livrées à Bedfort par crainte ou par violence, envoyèrent offrir leurs clefs à Charles Vil, que Jeanne alla faire sacrer à Reims, selon sa promesse.
Là devait finir sa mission. Elle avait relevé l’épée de la France, tombée à terre, et la lui avait remise dans la main ; c’était assez pour une femme. Forte une fois dans sa vie comme Judith, pour sauver sa nation, elle devait maintenant retourner à son aiguille et à sa quenouille. Elle le voulait et le
demanda avec instance; mais le roi désirait la garder comme un étendard pour ses défenseurs et comme une menace pour ses ennemis. Victime bientôt de la jalousie des nobles et lâchement livrée aux Anglais par l’un d’eux, on la conduisit à Rouen, où elle fut mise en jugement.
Tout le monde connaît les détails de ce procès infâme, dans lequel la haine et la peur prirent le masque de la superstition. Jeanne s’y montra ce
qu’elle s’était toujours montrée, une femme courageuse, mais une femme ! hardie jusqu’à l’insulte, puis faible jusqu’à la prière.
— Quel sortilège avez-vous employé pour faire aux Français nous vaincre ? lui demande un juge.
— Quel sortilège? répète fièrement l’héroïne. Je leur disais : Entrez au milieu des Anglais; et j’y entrais moi-môme.
Puis cette fierté fléchit; Jeanne pense à sa vieille mère, à la chapelle de Domrémy où elle allait prier, à la maison où elle a vécu vingt années,- et elle redevient femme, elle pleure!
UN MOIS DJ2 vacances 73
— Ah! Rouen! Rouent s’écrie-t-elle, seras- tu ma dernière demeure?
Elle signe de sa croix une cédule d’abjuration, et ne retrouve tout son courage qu’à la vue du bûcher. Elle y monte sans faste, sans lâcheté; mourant comme une femme r les bras croisés"sür le cœur et les yeux au ciel.
Depuis la Pucelle jusqu’à la Saint-Barthélemy, rien ne rappelle Orléans dans notre histoire. L’ordre de massacrer les protestants fut apporté dans cette ville, le 25 avril 1572, par Sorbin, prédicateur de Charles IX. Le massacre commença le mardi 26 à la pointe du jour, les catholiques divisèrent la ville en douze quartiers, et se partagèrent en quarante-huit escouades. Les mères et leurs enfants furent, par ordre des magistrats et sous prétexte de les mettre en sûreté, réunis dans une prison où on les égorgea en masse. Quelques femmes catholiques, qui étaient venues près de cette prison, reçurent dans leurs robes des enfants à la mamelle que les mères leur jetaient parles fenêtres et qui échappèrent ainsi à la mort.
• Du reste, le massacre ne s’arrêta point aux protestants; on égorgea des catholiques par vengeance, par haine, ou pour hâter un héritage qui se faisait trop attendre.
J- Malgré le soin que l’on avait pris de tuer autant que possible les femmes avec les maris, il resta à Orléans plus de cinq cents veuves dont les enfants furent rebaptisés- de force. « Les corps, dit un contemporain *, étaient mis tous nus, les nuicts spécialement du mardi vingt-six, mercredi vingtsept, etr chargés dans des charrettes conduites partie au charnier du grand cimetière de la ville, partie à Ta rivière où l’on en jeta un grand nombre. Ceux qui demeuraient près des remparts furent jetés dans les fossés, où on les laissa sans daigner les couvrir d’un peu -de terre, tellement que les loups et autres best-cs en mangèrent la pluspart, sans que les papistes s’en esmussent aucunement. Ceux qu’pn avait jetés dans la Loire y
1. Extrait d’un ouvrage intitulé : Hittoire des Mariyrs perséeutés et mis à mort pour la vérité de l Evangile. Genève, 1619, in-folio. -
demeurèrent jusqu’au jeudi, qu’une grande ravine d’eau survint qui lava le pavé des rues, et des ruisseaux teints et couverts du sang des massacrés, qui furent aussi lavés; mais ils demeurèrept epcore sur la grève tant que les eaux, devenues plus grandes, les emmenèrent pjus loin. »
La Loire fut rouge de sang, pendant plusieurs jours, jusqu’à Beaugency, et l’on cessa de manger le poisson qui y était péché. On trouve dans les comptes de LHôtel-Dieu d’Orléans, la quittance suivante qui remonte à cette époque:
« Payez au foussier du grant cymetierre d’Orl., por l’enterrage de... corps morts, tant grans que petits, au grant cipietierre ou charnier, en l’église et allées du doylre (galerie) chascun eorps a in d. et 1/2 (3 deniers et demi) dont deulx petits ne comptent que pour ung grant — pour oe, xvm livres. »
18 livres à 3 deniers et demi par corps! C’est environ douze cent trente-quatre morts enterrés, plus ceux jetés dans les fossés et à la rivière ! Encore négligeons-nous cette circonstance carac-
téristique que deux petits ne comptaient que pour ung grant ! Qnel temps et quelle comptabilité!
Le reste de l’histbire particulière d’Orléans offre un peu d’intérêt. Le 15 mars 1584, Henri 111 y arriva avec tous ses mignons revêtus, comme lui, d’une robe de' pénitent à capuchon avec un fouet suspendu à la ceinture et une grande croix de bois qu’ils portaient alternativement. Cette mas-
earade religieuse se rendait à Ctôry. Un siècle plus tard, Louis XIII et Anne d’Autriche y firent également leur entrée; les échevins passèrent marché . à cette occasion avec Gaucher et Julien Bernier, maîtres peintres, pour deux tableaux. « En l’un desquels sera le portraict du roy et de la royne se tenant par la -main. Entre lesdits deux portraicls sera de painct une déesse Concorde tenant d’une main un vase d’or et de l’autre un cornet d’abondance, et au-dessus, un ange sortant d’une nue, à la bouche duquel seront escrits les mots en latin contenus dans le desseing, et, au-dessus dudit ange, deux sceptres'en croix, et à côté, cigognes et corneilles voilantes en l’air, et au bas dudit tableau
deux chiens, l'un du costé du roy, et l’autre de laroyne. En l’autre tableau sera painct un parterre; au milieu d’y celuv un lys; du costé dudit lys un Apolo arosant, et de l’autre costé le portraict d.e saint Pol plantant; du costé de.YApoio séra un soleil dardant ses rayons sur le lys, et de l’autre costé la représentation d’un dieu. Et seront iesdits tableaux enchâssés les bordures painctes et dorées; sera le tout fait et parfait sur toile et à , l’huile dans un moy. »
Comme on le voit, tes échevins et maîtres- de cette époque ne manquaient ni d’invention ni de littérature; tout est prévu dans leur programme, depuis la légende en latin sortant de la bouche de l’ange au-dessous des corneilles voilantes en l’air, jusqu’à ï Apolo arrosant le lys royal 1 — Un conseil municipal de nos jours ne serait pas plus ingénieux. - ' ^
En continuant à fouiller dans les documents locaux édités par M. Lottin, nous ne trouvons que des entrées de princes, des querelles entre le lieutenant criminel et Tes chanoines- de Sai'nt&Croix,
qui lé forcent à reconnaître leurs privilèges en lâchant leurs chiens contre ses sergents. Nous transcrivons seulement la note suivante, inscrite sous l’année 1740 :
— Un sieur Levasseur, officier de la monnaie d’Orléans, ayant été réformé, se retira à Paris, où il amena sa femme et sa fille Thérèse; celle-ci faisait vivre son père et sa mère par son travail. Se trouvant en journée dans une maison étrangère, elle y fit la connaissance d’un homme déjà vieux,
qui passait pour à moitié fou, et s’attacha à lui. — Cette jeune fille était Thérèse, et cet homme Jean-Jâcqueâ Rousseau.
La révolution fie 89» qdi remua partout tant de pasèioris, de douleurs et de . dévouements subliihes, fut peu dramatique à Orléans. Sauf l’assassinat de Léonard Bourdon, qui compromit un certain nombre de citoyens, tout se passa en fêtes, en discours et en motions. Nous avons remarqué parihi celles-èi la lettre suivante, adressée aux dames d'Orléans par leur chère concitoyenne Dulaé, épousé du colonel de la garde nationale. Nous
la eiton9 en entier, comme un monument curieux des- idées et du style de l’époque : .
« Depuis longtemps .je gémis de voir que les personnes de mon sexe semblent prendre si peu de part aux peines que MM. les volontaires d’Orléans se donnent pour l’exécution des décrets de nos augustes représentants. J’entends tous les jours parler de motions; mais ces motions sont toujours faites par des hommes, pas une seule de la part des femmes. — Gela est affreux! il semble, en vérité, que la patrie n’est rien pour nous, et nous avons l'air de bouder contre elle parce qu’il faut que nos maris passent la nuit dans un corpsde-garde. Sortons, mes chères concitoyennes, de notre assoupissement, et montrons que nous pouvons être d'un plus grand secours qu’on ne pense dans la Révolution. Faisons présent aux volontaires d’un drapeau aux couleurs nationales, portant pour devise : amour et victoire. Voilà, mes chères concitoyennes, la motion que j’ai à vous faire. J’ouvre une souscription de trois livres par personne. Faites-vous connaître le plus tôt possible, et
venez vous inscrire chez M. Simon, notaire. Si, comme je le pense, la .souscription excède le coût du drapeau, le surplus sera versé dans le sein des pauvres, le jour même de la cérémonie. »
Le pays qui sépare la petite ville de Proslau de
Stettin, est un des plus sauvages deloule la Poméranie. Il forme une plaine sablonneuse entrecoupée de rocs ou de broussailles sans fermes, sans cultures, et presque sans routes-frayées. Les mugissements des troupeaux dispersés dans ces espèces de steppes, avertissent seuls que l’on se trouve dans une région habitée. De loin en loin, une vache à longues cornes ou une cavale fauve lève sa tète audessus des touffes de bouleaux, et jette sur le voyageur qui passe un regard demi-effrayé; quelques moutons noirs s’enfuient à travers les massifs de
82 LES PROJMENADES MATI-NALES
noisetiers, et des taureaux, couchésdans les grandes herbes, font retentir doucement leurs clochettes au
timbre frôle; mais, du reste, nul toit de chaume au milieu des arbres, aucun bruit de chariot sur les routes, rien de ce qui annonce l’activité humaine. Ce n’est point encore le désert, majs on croirait qu’on en approche.
Ür, vers la fin du mois d’août 1793, un voyageur se trouvait arrêté dans un des carrefours qui conduisent à Stettin, et regardait la solitude inculte qui l’eh tour ait avec itn étonnement mêlé dé tristesse. C’était un homme d’environ quarante ans, d’une ligure aimable et distinguée. Bien que là poussière qui couvrait sa chaussure et le bâton île houx posé près de lui indiquassent suffisamment uü voyageur à pied, l’élégance de son costume semblait' annoncer des habitudes opulentes peu d’aecord avec ce vulgaire moyen delocomotion.il portait l’habit de velours orné d'un galon d’argent, la culotte et les bas de suie noire, le èhapeau de cour avec les glands d'or, tes manchettes et le jabot de malinés; et i’épée à poignée d’ébènè incflistée; une petite ta-
batière d’or qu’il tenait entr’ouverte complétait cet aspect aristocratique.
H était déjàdepuislongtemps à la même place et continuait à pôlrir avec distraction, entre le pouce et l’index, la poudre de Virginie parfumée à lamoix d^e tonquin, lorsqu’un bruit de grelots vint l'arra-
cher à sa rêverie. Il relevaja tête et aperçut sur la route un groupe composéd’un voyageur, d’une voyageuse et d’un âne, qui s’avançait lentement vers lui. L’âne, chargé de paquets de tous volumes et de toutes formes, portait, en outre, l’étrangère, que
l’homme suivait un bâtorf sur l'épaule. Le voyageur * !.. r assis fit réflexion qu’il ne manquait qu’un enfant
pour avoir le modèle d’une fuite en Egypte de l'école flamande. Seulement, à mesure qu’ils avançaient, le saint Joseph lui parut un peu jovial et la vierge Marie un peu débraillée, mais son œil s’arrêta tout à coup sur cette dernière avec hésitation. Ces traits et celle tournure ne lui étaient point inconnus.
Daû,s ce moment, l’âne arrivait devant le tertre sur lequel il se trouvait, assise la femme ülà son
tour un monvempnt de surprise, arrêta sa monture et poussant une exclamation :
— Jésus Dieu ! s’écria-t-elle; à voir la tournure, l’habit, la figure, on dirait M. le marquis.
' — Jésus Dieu ! M. le marquis!
— C’est Suzette! répéta le voyageur en se redressant.
* — M. de CadouvîUe, reprit la jeune femme, qui se détacha brusquement des paquets et sauta à terre sans prqpdre garde à l’exiguité de son jupon... Sainte vierge!..., eh bien! en voilà une rencontre!
— Pour ma part, j’étais loin de m’y attendre, dit le marquis qui c’était relevé ; qui diable peut t’amener en Poméranie, pauvre fille? .
— Un assez bon diable ici présent, dit le compagnon .de la Normande en saluant le marquis avec une certaine .prétention;- le sieur Godureau, ex-ra-
coleur autorisé, ci-devant crieur public de Bayeux,
escamoteur, expert en magie blauche, ancien propriétaire du Parnasse français, et pour le moment Sans profession, par suite du mouvement révolu.tibnnaire. > ' * . • •
Un souvenir parut sc réveiller chez M. de Cadouville. - -
— Ah! c’est toi qui montrais des.figures de cire à Caumont? dit-dl.
Godureaus’inclina.
Et qui es parti en enlevant Suzelle?
— Avec son agrément, ajouta l’ex-escamoteur, et j’espère n’avoir point donné depuis A la créature sujet de regretter sa confiance. Je lui ai été à moi seul aussi fidèle que Phiiémon et Baucis, et elle a joui sans interruption 4e toute ma tendresseet de tout mon âne... car. lui aussi est Normand, M. le marquis... Il est né en plçiu Bésin.-.. On doit s’en apercevoir à l'accent.’
M. de Cadouville ne put s’empêcher de sourire.
— Ainsi, Suzette est Iieureuse? demanda-t-il en regardant l’ancienne servante, qui pendant ces explications avait paru un peu embarrassée.
— Pour heureuse... je ne dis pas le contraire, répliqua-t-elle. Je ne peux faire aucun reproche à
M. Godureau; mais depuis quelques mois nous
avons été bien tourmentés.
If
— Toujours par suite des événements politiques, ajouta l’ancien racoleur. M. le marquis se rappelle peut-être que j’étais propriétaire d’une magnifique collection représentant les principaux écrivains de la France gravissant le mont Parnasse, où les recevait Apollon assisté des neuf Muses, le tout en cire et d’qno ressemblance anihentique.
— Oui, en effet, dit M-. de Cadouville, je crois avoir, entendu parler. > - ;
— Mon Parnasse français avait fait les délices de la Normandie, du Maine, de l’Anjou et de la Touraine, continua Godureau; la noblesse et lé tiers lui avaient également rendu hommage; mdis la proclamation de la République devait arrêter le cours de ses prospérités. . >
— Comment?
— Mes grands hommes devinrent suspects! J’eus beau coiffer de bonnets rouges Boileau et Racine, mettre des carmagnoles à Bossuet, à Molière et à Fônckon; planter un arbrode la liberté au haut du Parnasse, on prétendit que nous ôtions totis des aristocrates déguisés; oq me traita de partisan de
Pitt et de Cobourg;" enfin, à Colmar, j’allais être arrêté si je n’avais passé le Rhin. Le Parnasse français me força à émigrer en Allemagne.
— Et vous avez continué’ librement vos expositions dans ce dernier pays?
— C’est-à-dire que je l’espérais! mais ma mauvaise étoile avait passé le fleuve avec moi. Arrivé à Baden, je fus soupçonné 1 d’être un espion! Je passai vite en Bavière; legoüvernement prétendit que mon Parnasse représentait la montagne des Jacobins! Je me sauvai en Saxe, la police de Dresde reconnut dans le groupe d’Apollon et des Muses une apothéose de Marat! 11 fallut s’enfuir dans le Brandebourg, mai3 les dénonciations nous y avaient précédés; ma collection fut saisie, puis vendue ainsi que la carriole, et je reçus ordre de gagner un des ports de la Poméranie avec Suzette et Suzon. J’ai oublié de dire à M. le inarquis que j’avais donné ce dernier nom à l’àne... qui est une ànesse.
— Ainsi vous voilà tous deux sans ressources à plusieurs centaines de lieues de votre .pays, dit M, de Cadouville d’un ton de ! onté compatissante.
— Sans ressources serait trop dire, fit observer Godureau avec une certaine fierté; mais H est sûr que la police allemande a interrompu ma carrière,
’ et que je me trouve, pour le moment, sans perspective... , .
— En attendant que nous soyons sans pain ! ajouta Suzette qui, comme toutes les femmes, poussait toute chose à l'extrême.
•. — Sur mon âme! ceci me fait sentir plus péniblement ma propre indigence, dit le marquis, j’aurais voulu que cette rencontre pût vous être utile; mais ma position ne vaut guère mieux que la vôtre.
— Quoi! monsieur le marquis, s’écria Suzette; vous qui aviez deux châteaux et trois équipages...
— Je voyage à pied et je loge où je puis, aeheva M. de Cadou ville avec un sourire; cela ne se voit pas encore parce que j’use mes anciens habits; mais le velours est comme toutes les choses du monde, ma pauvre fille, il n’a qu’un temps, et si tu avais rencontré quelques mois plus tard ton ancien maître, tu risquais fort de ne point le reconnaître au costume.
Il raconta alors à M. et à madame Godureau comment il avait été forcé de quitter la France à l’irnproviste, n’emportant que quelques centaines de louis qu’il avait perdus au jeu à Coblentz, et une garde-robe ramenée à la simplicité de celle de Bias, qui, comme le savent les moindres élèves de sixième, portait tout sur lui. Il se rendait dans cet équipage à Stettin, où le baron de Klurkel lui. avait promis une place de secrétaire.
Ces confidences furent faites tout en marchant et sans amertume. M. deCadouville appartenait à celte noblesse française, brave, insoucieuse et propre à toutes les fortunes; race d’Alcibiade, qui, après avoir intrigué à Versailles, vécu en sauvage dans les forêts du Canada, joué à la bourse avec Law et philosophé à la suite de Voltaire, d’Helvetius et de Lamétrie, devait finir comme Denys le Tyran, par donner des leçons aux jeunes meinhcrss d’Allemagne ou aux petites misses des Trois-Royaumes.
Suzette écouta ce récit avec force interjections* auxquelles Godureau ajouta quelques sentences morales; car la morale et le beau langage étaient
les deux principales passions du montreur de figures; le Parnasse français avaït déteint sur son esprit, et son langage ressemblait à des alexandrins mis en prose pour la commodité de l’auditeur.
Cependant, après un certain nombre de maximes plus ou moins philosophiques, sur l’instabilité des choses humaines, il s'aperçût que M. de Cadouville traînait la jambe et heurtait ses escarpins cirés à tous les cailloux du chemin; il lui offiit de prendre sur l’âne la place de Suzette : celle-ci sauta aussitôt à terre, sans attendre la réponse du marquis, et le força à accepter, en déclarant qu’elle ne remonterait qu’après lui. Le gentilhomme normand s’exécuta de bonne grâce et s’assit entre les paquets jusqu’aux faubourgs de Steltin, où madame Godureau consentit à reprendre sa monture.
Mais, ces quelques heures passées ensemble avaient rapproché les distances, et lorsqu’il s’agit de choisir un gîte, nos trois voyageurs s’arrêtèrent ensemble à l’auberge des Trois- Rois.
Le premier soin de M. de Cadouville, qui parlait
LF. MARQUIS FRICANDEAU" - 91
allemand, fut de demander la demeure du baron
de Klurkel ; on la lui indiqua, maïs en l’avertissant que le baron était au plus mal depuis quelques jours. Surpris et inquiet, il se rendit en toute hâte à l’adresse indiquée; M. de Klurkel venait de mourir ! ,
Quelle que fût la philosophie du marquis, cetle , nouvelle le déconcerta; le baron était la seule connaissance qu’il eût à Stettin, et sa mort le laissait sans recommandations au milieu d’une population étrangère, également privé de recommandations pour s’y faire uné place, et des ressources pour repartir. Il reprit, à petits pas, le chemin de l’hô-
tellèrie, réfléchissant avec inquiétude au présent
et n’osant regarder dans l’avenir.
Cependant M. et madame Godpreau avaient pro filé de son absence pour établir Suzon à l’écurie et poiik porter leur bagage dans le cabinet de mansarde qui leur était destiné. Toiis deux ne parlaient que de M. de G^douville. L’ex-racoleur, que sa familiarité avait rendu lier, déclarait que c’était un esprit supérieur, et Suzette, à qui il
rappelait le passé et le pays, ne pouvait, prononcer son nom qu’avec une sorte d'attendrissement.
— Ah! quel bon maître! disait-elle; sans vous, monsieur Godureau, je n’aurais jamais quitté sa maison. / ..
— J’aime à le croire, répondait Godureau aven; un peu de fatuité.
— Jamais de mauvaise humeur, reprenait l’ancienne servante; monsieur le marqûis ne- vous parlait que pour vous dire une chose agréable ou pour vous faire un cadeau.
— La libéralité est le plus bel apanage des âmes généreuses! faisait observer Godureau qui affectionnait particulièrement les aphorismes amphigouriques.
— Je le servais tous les ans pendant plus de six semaines, reprenait Suzette; quand il allait, habiter le pavillon de chasse, il n’emmenait que le valet de chambre et moi... aussi je connaissais tous ses goûts.
— Et vous vous les rappelez, madame Godureau?
— Si je me les rappelle!... Il y avait surtout
un pial dont monsieur le marquis ne pouvait jamais se lasser, c’était le fricandeau.
— Le fricandeau! répéta l’ancien montreur de figures, je dois avouer que je partage, à cet égard, les opinions de monsieur de Cadouville; le fricandeau est éminemment français,: et comme le dit Voltaire,*
A tou» les cœurs bien nés la patrie doit être chère.
— Oh ! une idée ! s’écria Suzette en frappant ses mains l’une contre l’autre; si j’en faisais ce soir à monsieur le marquis...
— Pour lui rappeler, la France?- ce serait, en.
effet, une allusion délicate et nourrissante, dit Go-
durean, qui n’était pas moins heureux en plaisanteries qu’en maximes philosophiques; mais trouverez-vous ici ce qu’il faut?
— Tieqs! pourvu qu’il y ait du veau 1...
— Reste à savoir si les gouvernements allemands ne regardent point le fricandeau comme un mets révolutionnaire ! Après la confiscation du Parnasse
français , je crois tout possible. Du reste, si vous vous hasardez à évoquer ce souvenir do la patrie •absente, je vous engage à l’évoquer pour trois, madame Godureau, je ne suis pas moiqs Français que le marquis sur l’article en question.
Suzette promit, et courut à la cuisine de l’hôtellerie où elle réussit à se faire donner tout ce qui lui était nécessaire.
On a successivement disputé à la Franee chaque supériorité; mais il en est une que le monde entier lui reconnaît sans contestations, celle de la cuisine. Les autres peuples cuisent leurs aliments (quand ils les cuisent!), les -Français seuls savent les préparer; eux seuls ont découvert et formulé les régies de l'art gastronomique, et comme l'a dit Brillat-Savarin « Si Fon peut manger ailleurs, d’est en France seulement que l’on dîne. »
Nous appuyons à dessein sur cette irhportante capacité, aûn de ■ rassurer les patriotes alarmés. Alors même -qu’à force de. gouvernement à bon v marché, ‘d’enteflte cordiale et de victoires sur l’empereur du Maroc, notre belle patrie serait descen-
due au rang de la principauté de Monaco ou de la république de l'Équateur, la royauté du fourneau lui resterait" encore 1 Ses cuisiniers, remplaçant au feu ses guerriers, continueraient à y cueillir des lauriers, et la France, accoutumée enfin à une politique modeste, garderait un rang honorable en tenant la queue de la casserole des deux mondes.
En attendant, Suzette tenait celle despn fricandeau, dont les succulentes effluves commençaient à se répandre dans la cuisine allemande. De la cuisine, elles gagnèrent bientôt le chauffoir, et du chauffoir la salle à manger où les voyageurs allaient se mettre à table. Tous les odorats furent agréablement chatouillés, et tous les nez se tournèrent vers la porte pour aspirer les émanations inconnues à l’hôtel des Trois-Rois. 11 y eut un murmure général de surprisq, au-dessus duquel se fit entendre le grognement voluptueux du capitaine Williams Barker.
Williams Barker commandait le trois-mâts la Reine Charlotte qui, depuis dix ans, apportait à Stettin les tissus de l’Angleterre, et en rapportait des bois,
du blé et de la navette. Ce commerce lui avait acquis quelques miliers de livres sterling, dont il s’efforcait de laisser le moins possible à ses héritiers.
La brise culinaire qui avait pénétré jusqu’à la salle à manger lui fit dresser la tête. Il la respira longuement deux ou trois fois, espérant reconnaître le parfum, puis fit entendre à demi-voix l’énergique exclamation, qui, selon Figaro* forme le fond de la langue britannique.
Une des servantes se retourna aussitôt en demandant si le capitaine désirait quelque chose.
— Jé désiré savoir ce que 'je sentais? répliqua Barker, dont les narines étaient restées ouvertes et dirigées vers les tourbillons odorants qui continuaient à pénétrer par la porte.
— Mon Dieu 1 je ne sais... Ce n'est rien, dit la servante, qui voyait avec mécontentement les hôtes plus occupés du mets étranger que de ceux qu’elle apportait.
Le capitaine secoua la tête.
— Rien né semblait pas si ponne ! fit-il observer
avec cette logique serrée particulière à ceux de sa nation.
Et sans faire rie nouvelle question, il gagna la cuisine, dirigé par l’appétissante vapeur.
Au moment même où il entrait, Suzette versait dans un plat lç contenu de la casserole dont le fumet arriva à flots jusqu’au capitaine. Il «'arrêta en poussant ce oh! britannique sans équivalent chez les autres peuples, et passa la langue sur ses lèvres.
— Comment vous nommez-vous cette... machine?
demanda-t-il en s’approchant vivement du fourneau et se penchant sur le plat, comme S’il eût voulu en aspirer toutes les émanations.
— Parbleu! vous voyez bien, dit Suzette un.peu choquée de la familiarité de l’étranger à l’endroit de son ragoût... c’est un fricandeau!
— Fricandeau ! répéta Barker avec réflexion... et pour qui, s’il vous plaît, cette bonne chose?
— Four M. le marquis de Cadouville.
— C’est un milord de France... alors il avait acheté le fricandeau?
98 LES PROMENADES MATINALES — Du toutr; je veux lui faire une surprise.
Le capitaine regarda madame Godureau.
— Ali ! c’était une surprise, reprit-il ; ch bien ! faites la surprise â moi, je paierai une guinée.
— Par exemple! s’écria Suzette, j’irais vendre le dîner de monsieur le marquis.
. — Je paierai deux guinées! dit le capitaine plus vivement.
Et, fouillant dans sa poche, il montra à l’ancienne
servante deux pièces d’or; elle ne put retenir une exclamation, mais la richesse même de l’offre
: k . I i 4 ’ ' . ' l * 1 ■ ■ II*.»
- éveilla ses doutes.
— Allons, c’est une mauvaise plaisanterie, ditelle; laissez-moi passer; M. le marquis m’attend.
— Jé offrais trois, guinées ! s’écria le capitaine avec cette obstination britannique que rien ne rebute; jé voulais goûté à }a chose qui. s’appelle fricandeau.
— Qu’â cela ne tienne, interrompit M. de Cadouville, qui venait d’entror et qui avait entendu la dernière proposition de Barker; le plat a été pré-
paré à mon intention; mais si le capitaine veut en accepter sa part...
— Jé acceptais, dit le marin en- replongeant les trois guinées dans sa poche.
Et se tournant vers l’hôtelier :
— Mettez lé couvert dé mylord marquis, dit-il, jé payais pour deux. Venez, mylord.
11 montrait le chemin à M. de Gadouviile qui s’inclina en souriant, et passa dans la salle à manger où l’on venait de-se mettre à table. Le capitaine annonça tout haut le succès de sa négociation au sujet du mets inconnu dont il apprit le nom aux convives. Il fallut que le marquis donnât successivement à chacun de ceux-ci une leçon de prononciation françaÿc sur le .mot fricandeau ;.eftfin l’œuvre de Suzcttc fit son apparition. Godureau, averti de ce qui s'était passé, avait voulu apporter lui-
même lé plat en équilibre sur Tindcx, ce qui fut une nouvelle occasion d'admiration et de surprise. M. de Cadouville servit tout le monde avec la grâce polie qui était Je privilège presque exclusif de la, noblesse française, et ses bonnes manières
firent trouver plus de saveur à ce régal inconnu. Chacun se récria. Il fallut recommencer la leçon de- pronopclation. Personne n'avait jamais rien mangé qui pût soutenir la comparaison, c’était pour le palais une sensation complètement nouvelle. Tous les hôtes répétèrent que le capitaine Williams Barker venait de découvrir une véritable Amérique culinaire, c’était le Christophe Colomb de la gastronomie !
Le gros Anglais accepta cette glorification avec la fierté flegmatique de sa race et fit apporter du vin du Rhin. M. de Cadouville, échauffé par la bienfaisante liqueur, raconta des anecdotes, chanta des joyeusetés du chevalier de Boufllers, et répéta quelques-uns des calembours de-M. de Bièvre. Les convives, déjà gris, applaudissaient avec des rires homériques ; le succès du marquis égala celui du fricandeau. Le capitaine Barker frappa la table des
deux poings, ce qui était 'de sa part l’expression suprême du contentement, et déclara qu'il paierait une livre sterling pour faire tous les soirs un pareil souper. Bref, on se sépara dans un ravissement réci-
proque et avec le'scul chagrin de ne pouvoir renouveler cette charmante fête.
Tant qu’il avait été à table, le marquis, étourdi par le vin et par les applaudissements, avait oublié tout le reste ; mais dès qu’il se retrouva seul, le soiivenir de sa position lui revint plus vif et plus poi- - gnant.
L’auteur de V Imitation a dit que ce sont « les jours joyeux qui font les tristes lendemains. » M. de Cadouville commençait à l’éprouver, lorsque Goduréau parut avec Suzctte. Tous deux avaient le visage mystérieux et épanoui de gens qai veulent confier une bonne nouvelle. ' *
— Je viens savoir si monsieur le marquis n’a point trouvé à son ancien cordon-bleu la main trop gâtée? dit madame Godureau avec cet orgueil arrangé que l’ondonnepour de la modestie.
— C’est-à-dire. que tu t’es surpassée, ma fille, dit M. de Cadouville en souriant, et je te dois mes félicitations, outre mes remerciements...
— Pour les remerciements, c’est à nous d’en
adresser à monsieur le marquis, fit observer Godu-
reaü, vu que nous lüi devons d’être sortis d’em- “barras.
M. de Cadouville le regardà éionné,
— 11 y a une heure. qu’un brouillard enveloppait encore notre destinée, reprît 1 ex-racoleur avec emphase, niais maintenant il 's'est éclairci. Lé succès obtenu tout à l’heure par madame Godureau assure notre avenir, et dès demain nous fondons* un établissement à Çlettiri.
— Un établissement ?
— Exclusivement consacré à ia production du fricandeau., ' .
•*Le marquis éclata de rire; mais dodùreau lui rappeîâ l'enthousiasme général des convives, et n’eut pas de peiné à lui faire comprendre que son projet offrait des.ôhances sérietisèS. 11 eh avait déjà médité tous leS détails ; lés premiers frais étaient peu de chose; èt ce qui leur restait d’économies, joint à la vente de i’âtie, devait suffire. Sujette veillerait aux fourneaux, tandis que hii Servirait les cohvives,. tout en les ariiusant par ses tours d’escamolage et ses exercices d’équilibre,
LE MARQUIS FRICANDEAU t03
Après avoir écouté le plan de Godureau, le marquis demeura convaincu de la réussite.
— Parbleu! vous êtes plus heureux que moi, ditil avec un sourire, car vous trouviez à assuroT votre avenir au moment où le mien était remis en question. „ ' .
— Comment cela? demanda Suzette.
— M. le baron de Klurkel, chez lequel je devais trouver l'hospitalité, vient de mourir.
— Est-ce vrai ! s’écria la servante ; et M. le marquis ne connaît personne à Stettin ?
— Personne, ma pauvre fille !
— Ainsi il ne sait pins où aller ?
— A moins que virus ne me trouviez une place dans votre établissement.
Godureau releva la tête.
M. le marquis parle-t-il sérieusement? demanda-t-il.'
— Pourquoi non, reprit M, de Cadouville eh riant; jusqu’à ce qùe j’aieqiu trouver quelque emploi, vous me donnerez dsi le, je présiderai comme aujourd’hui à la table d’hôte, et je ferai valoir le talent de Su-
zette et je paierai mon écot par ma bonne humeur, en attendant que je puisse disposer de valeurs plus sérieuses.
— C’est un marché conclu, dit vivement Godureau.
— Tout l’honneur sera pour nous, continua la servante, qui fit une' révérence à M. de Cadouville.
— Et tout le profit pour moi, ajouta celui-ci ; mais je tâcherai que mon ami le capitaine Barker vous dédommage ; il faut qu’il mange sa fortune en fricandeaux.
Dès le lendemain Godureau se mit en courses; il vendit les bagages inutiles, loua un local convenable, le meubla sommairement,, et alla s’y établir avec Suzette et M. de Cadouville. L’Anglais, averti, accourut aussitôt avec plusieurs compatriotes, auxquels il avait vanté le souper fait à l’auberge des Trots-Rois: Le succès du plat et du marquis français Tut encore plus grand que la première fois. Le bruit s’en répandit dans Stettin, et tout le monde voulut connaître la double->merveille. Godureau se trouva bientôt forcé d’agrandir ses salles et de donner des aides à Suzette. Son restaurant voyait se
renouveler le phénomène observé jadis dans la tour de Danaé ; il y tombait une pluie d'or !
M. de Cadouville, encouragé par le succès, continua à présider le repas, à raconter des anecdotes et à chanter de gais refrains. On venait autant pour jouir de sa compagnie que pour goûter le mets à la modo; enfin les deux admirations se trouvaient tellement jcon fondues' dans l'esprit des convives, qu'ils se confondirent également dans l’expression et que M. de Cadouville ne fut plus connu à Stettin que sous le nom de marquis Fricandeau. v
Du reste, il ne s’en offensa point ; sa position pouvait paraître singulière, mais non humiliante. C’était une royauté, et le gentilhomme normand pensait comme Cé6ar, qu'une place avait toujours son prix, pourvu qu’elle fût la première. M. et madame Godureau l’entouraient d'ailleurs de prévenances et de respects. Sa garde-robe n’avait jamais été plus splendide, ses bas de soie mieux choisis, son tabac plus parfumé. L’ex- racoleur ne lui parlait que le chapeau „ à la main, en employant les circonlocutions les plus laborieusement cherchées, et Suzette, indifférente
à lotisses triomphes, continuait à n’ambitionner que son suffrage.
Les mois succédèrent aux mois, les années aux années, sans que le marquis parût s’en apercevoir. La vogue de l’établissement, loin de décroître, s’était consolidée ; la puissance de l’habitude avait remplacé l’attrait de la nouveauté; le gentilhomme fronçais et sa cuisine étaient devenus un besoin :^on n’en parlait plus, mais bn ne pouvait s’en passer.
Cependant, lès événements politiques suivaient leur cours; les destinées du rnarqiiis de Bonaparte avaient suivi la même voie ascendante que celle du marquis Fricandeau: lousdeux avaient forcé l'éiFatiger à reconnaître leur, supériorité; et, au moment même où le dernier prenait cabriolet, l’autre épousait une archiduchesse autrichienne.
La suite de cette union fut une trêve partielle, et la suite dè celte trêve l’arrivée du général français DuboiS, qui venait à Slettin pour régler quelques différends relatifs à des prises françaises.
Le général entendit nécessairement parler de l’établissement fondé par ses compatriotes, et voulut
LE MAH0U1S FRICANDEAU 107
voir le marquis Fricandeau. L'entrevue eut lieu à table. Elle amena une explication gui fit connaître le marquis sous son véritable nom. Le général Dubois était Normand comme lui; il arrivait du Calvados, et lui apprit que le domaine de Cadouville, après avoir passé par plusieurs mains, était encore à vendre.
Cette nouvelle causa au marquis une sorte de commotion intérieure; tous les souvenirs endormis dans sa mémoire se redressèrent subitement comme une nichée d’oiseaux que le jour vient éveiller; mille images effacées se ravivèrent ; toutes les voix du passé se firent entendre en môme temps avec leur timbre plaimif et caressant. Il revit comme dans uu optique le vieux manoir de Cadouville, au bout de. sa longue avenue de frênes et entouré de pommiers en fleurs ou de blés mûrs I D’abord il repoussa cette vision alléchante ; mais elle revint le lendemain et les jours suivants! Il s’eflorçaU vainement de s’en distraire; pareil aux rêves qui üous poursuivent de sommeil en sommeil, ce souvenir lui revenait sous toutes les formes et à toute heure ! Suzette et Go-
dureau s’était aperçus de sa tristesse; ils ne dirent xien pendant quelques jours; mais un soir ils se présentèrent tous deutf au marquis; Godureau avait l’air encore plus majestueux que d’habitude, et Suzette, les deux mains dans ses poches, semblait rire en dessous.
L’ancien montreur de figures s’inclina avec grâce:
— Voilà plusieurs jours que M. le marquis nous cache quelque chose, dit-il.; M. le marquis a un chagrin de Cœur.
— Moi? dit M. de Cadouville en tressaillant.
— M. le marquis voudrait retourner en Normandie, reprit Godureau ; nous nous sommes adressés, en conséquence, au général Dubois, qui s’est empressé de lui faire signer ce passe-port accompagné de lettres de recommandation.
— Ah 1 mes amis, c’est trop de sollicitude, dit M. de Cadouville touché ^mars qu’irais-je faire désormais en France.
— Racheter le domaine de Cadouville, qui est à
vendre, fit observer Godureau.
— El l’argent? objecta le marquis.
— Eu voici une partie, dit l’ex-racoleur en tendant un portefeuille; M. le marquis trouvera là-dedans, en billets, une somme de quatre-vingt mille cinq cent quarante-trois francs, montant de sa part daus les Jiénélices de là maison depuis -treize ans.
M. de Cadouville recula stupéfait.
— Quatre-vingt mille francs I répéta-t-il.
fout autant I s épria Suzctte avec un gros rire. Ah ! dame, l’affaire a été fièrement menée! En ai-je piqué de ces fricandeaux ! Godureau a eu là une fa-' ineuse idée...
— Mais elle, lui appartient tout entière, ainsi que les bénéfices réalisés, objecta M. de Cadouville.
— Par exemple! s’écria Suzetle, et qui -donc a donné du prix à ma cuisine,? Je préparais le diner, mais c’étart.M. le marquis qui le faisait trouver bon. Les fricandeaux n’auraient attiré que les gourmands tandis que- son amabilité a attiré tout le monde. Je fournissais le poisson, et monsieur, sauf respect, fournissait la 3auce.
— A telles enseignes que le jour, du départ de
M. le marquis nous fermons boutique* ajouta Godu-
reau ; sans lui notre établissement serait comme une chanson sans air, et que personne ne chante.
M. de Cadouville fut forcé d’accepter les quatrevingt mille cinq cent quarante-trois francs, mais à la condition que Suzetle et son mari ne le quitteraient point. Tous trois vendirent l’établissement de Stettin et arrivèrent en France juste à temps pour acheter le domaine de Cadouville.
Nous les y avons vus longtemps après et déjà bien vieux, mais toujours les mêmes. Suzette n’avait pu renoncer, complètement au manche de la casserole qui l’avait enrichie; Godureau aimait toujours la rhétorique, et M. de Cadouville, que l’on continuait à nommer dans le pays le marquis Fricandeau, racontait encore ses anecdotes et chantait, au dessert, les couplets égrillards du chevalier de Boufflers ; mais l’expérience avait laissé quelques semences dans cet esprit droit, et, quand on raillait devant lui les idées de fraternité et de coopération éprises dans ces derniers temps, il avait coutume de secouer la tète et de dire:
— Ne riez pas trop fort ; l’association est une
grande magicienne, car en rapprochant les trois choses les moins précieuses du monde: une fille enlevée, un escamoteur et un marquis, elle a pu créer une fortune suffisante pour faire trois heureux.
LA BELLE CRÉOLE
Le dîner venait de finir, et l’on «'était dispersé dans le parc. Je m’étais arrêté prés d’un kiosque d’oü le regard embrassait à la fois les ombrages de Saint-Cloud et les détours capricieux de la Seine, lorsque j’aperçus au bas du sentier le docteur Miller qui venait me rejoindre.
C’est un pasteur méthodiste arrivé d’Amérique depuis quelques mois, et qui avait été présenté le
matin, pour la première fois, à Henri Yarin, chez qui nous nous trouvions. J’avais eu avec lui peu
d’heures auparavant une longue conversation qui
me l’avait fait connaître pour un homme d’une sin-
gulière distinction. J’étais resté surtout frappé de ce mélange de gravité et de hardiesse, d’inflexibilité et de douceur qui se révélait dans toutes ses pensées et toutes Ses résolutions. C’était la première fois que je me trouvais en contact avec un de ces missionnaires eil chapeau rond, prêchant sans embarras au milieu des gens du monde, condamnant le mal sans emportement, parlant de religion et de vertu sur le ton simple d’une conversation familière, et osant essayer le bien sans avoir l’air de l’imposer. Le docteur Miller, enfin, m’avait semblé le modèle de ces quakers dont j’avais lu tant de belles histoires dansjes livres, mais que j’avais jusqu’alors vainement cherchés dans la Yie.
Ce fut donc avec un geste amical et un joyeux sourire que je l’accueillis à la porte du kiosque où je m’étais arrêté. Je lui montrai du doigt le merveilleux paysage qui se déroulait sous nos pieds, et devant lequel il demeura quelque temps dans une muette contemplation.
Dans ce moment des éclats de voix fraîches et riantes montèrent jusqu’à nous; je me penchai, et
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j’aperçus dans la prairie les jeunes femmes avec lesquelles nous avions passé la journée. L’Américain était devenu subitement soucieux.
— Comment nommez-vous cette femme vêtue de blanc que conduit M. Henri Varin? me demandat-il.
— Madame de Larcy.
— Est-elle en France depuis longtemps?
— Mais je ne sache pas qu’elle ait jamais habité à l’étranger.
— La connaissez-vous ?
— Comme on se connaît dans le monde; je la rencontre chez Varin toutes les fois que j’y viens.
— Eu effet, reprit le docteur en me jetant ün regard profond^ il m’a semblé qu’elle était ici chez elle.
Je ne pus retenir un sourire; il secoua la tête.
— Comment M. Varin a-t-il pu délaisser si vite sa jeune femme? coutinua-t-il ; mais il ne voit donc pas qu’elle a tout deviné et qu’elle se meurt de jalousie î
Je haussai les épaules avec tristesse.
' — Et qui a pu donner à madame de Larcv un tel pouvoir sur votre ami ?
— N’avez-vous point vq comtûen cette jeune femme est belle, monsieur ? Quand on vous l’a présentée, vous avez paru vous-méme surpris et ému de cette beauté, car vous avez tressailli.
Le docteur ne répondit rien-, il paraissait réfléchir profondément.
— Et personne n’a-t-il cherché à rappeler M. Varin à ses devoirs? reprit-il enfin.
— C’eût été en vain. “*
— N’est-il donc aucun moyen de le détacher de cétte femme? . >
— Lequel? , •
M. Miller se tut et il y eut une assez long silence.
Je commençai à craindre que le docteur ne méditât une prédication à laquelle je savais Yarin peu préparé, et ne nous exposât ainsi à quelque scène embarrassante. J’avais toujours Vu les convertisseurs si maladroitement indiscrets, que je me défiais môme de celui-ci. Je hasardai, en conséquence, quelques observations sur l’inutilité de
LA BELLE CREOLE
toute tentative près de notre hôte. M. Miller devina, sans doute, mon intention, car il me dit :
— Ne craignez rien, monsieur, je respecte trop la morale pour l’exposer à un mauvais accueil.
La nuit approchait ; quelques promeneurs nous rejoignirent; nous rentrâmes ensemble au salon; les dames s’y trouvaient déjà, et la conversation devint générale.
Le docteur Miller s’était assis à l’écart, près d’une fenêtre, et ses yeux ne quittaient point madame de Larcy. Il eût été difficile de dire au juste quel sentiment dominait dans cet examen attentif; les traits du docteur s’épanouissaient par instant comme si tous ses doutes eussent été dissipés; puis l’incertitude y jetait de nouveau un nuage; parfois il baissait la tête, écoutait rpadame de Larcy parler sans la voir, et semblait interroger son accent; d’autres fois il épiait de l’œil le mouvement de ses lèvres et regardait pour ainsi dire ses paroles se former et sortir.
Madame de Larcy n’avait point d’abord pris garde
à cette observation scrutatrice; mais elle finit par
s’en apercevbir et en parut gênée, «lie se détourna pour y échapper; et cessa subitement de parler.
fl y a dans tout cercle quelqu’un qtii règle et qui domine : roi par le bonheur, la beauté oti l'intélligérice, c’est lui qui entretient la causerie ; s’il se tait celle-ci s’arrête, comme une montre dont le grand ressort n’agit plus. Telle était madame de Larcy : dès qu’felle eut pria le parti du silence* la conversation languit; puis tomba peu à pèu.
Yarin, qlie ce caprice subit itiquiêtait; essaya eh vain dé ld relever ; après d'inutiles efforts il proposa de dresser des tdbles de wisk ; mais il y eût une réclamation générale. Jouer a ui cartes à la campagne!:., l’ennui était mille fois de meilleur ton! Oit parlait d’Üne lecture, mais sans pouvoir s’entendre sur le livre à choisir.
• Que n’avdns-nous ici Lary ! s’écria Yarin désappointé ; il nous parlerait encore de son voyage en Afrique et de ses aventures dans l’Atlas.
— En fait de Yo’yages et d’aventures* dis-jë à mon tour, je vous signalé le docteur Miller.
— Pardieu, docteur, vous allez alors nous racon-
LA BELLE CRÉOLE
ter quelque chose, dit Varin. Miller s’inclina et voulut se défendre.
— Nous n'admettons point d’excuses, m’écriai-je à mon tour, vous m’avez trop vivement intéressé ce matin pour que je vous fasse grâce ce soir; allons, monsieur, encore une de ces histoires que vous contez si bien.
Le docteur sourit.
— En vérité; je cherche en vain dans mes souvbuirs, dit-il:
Puis se reprenant tout à coup, comrrie si un trait de lumière l’eût frappé :
— Je me trompe, il en est un que je Veux voiis faire connaître ; le fait s’est passé sous mes yeux, et je puis en garantir tous les détails.
On se rapprocha avec cilriosité dû docteùr, qui commença ainsi 4 :
— 11 y a environ six ans que j’arrivài â la Nouvelle-Orléans, où mes affaires iii’ktipclaient I c’était la
1. Tout ce qui va suivre est de ia plus rigoureuse vérité; rien n’a été Inventé par notis, les noms mémos sont réels. Voyez à ce sujet le livre de miss Martineau intitulé Helioij/ect,
première fois que je quittais les États du Nord, et je fus frappé de l’aspect étrange que présentait la ville française; les femmes parcouraient les rues couvertes d’un voile espagnol ou tête nue et laissant tomber sur leurs épaules leurs longues tresses ornées de rubans ctloriés; les gracieuses quarteronnes causaient près des seuils, provoquant à la dérobée les passants de leurs regards veloutés. Une immense population de nègres s’agitait en tous sens, parlant un français bizarre que je n’avais jamais entendu; des étrangers portant tous les costumes remplissaient les lieux publics, c’était partout une confusion bruyante, une liberté d’habitudes et d’allures dont je n’avais encore point vu d’exemple.
Surpris et presque effrayé de ces impressions nouvelles, je résolus de les combattre par la réflexion et la solitude. J’avais des lettres pour les principaux habitants, je n’en portai . aucune et je
m’occupai exclusivement des affaires qui m’avaient
amené/
Je demeurais sur le bord même du marais et à
LA BELLE CRÉOLE
l’entrée de la route qui conduit au lac Pontchartrain, à peu de dislance d’une élégante habitation occupée par une veuve française. Madame Lalorie s’était mariée trois fois, et ses maris, qui étaient morts après une courte union, lui avaient laissé une fortune considérable. On la citait pour ses gràees, son élégance, son esprit; il n’était point sans elle de réunion brillante ni de fête complète. Je l’avais rencontrée une fois chez un armateur français dont la maison m’était ouverte, et son aspect avait produit sur moi une sensation presque, douloureuse. Cette femme était be lle, mais d’une beauté étrange et pour ainsi dire malfaisanfe. Je ne sais quelle énergie terrible se cachait sous la mollesse de ses formes ; son œil clair et bleu avait une fixité aigue qui forçait à baisser le regard, et le sourire de ses lèvres rosées, au lieu d’exciter la confiance, inspirait une sorte de réserve. Tout du reste autour d’elle semblait sous l'empire de cette crainte instinctive. Ses filles, pâles et tristes enfants qu'un mal inconnu rongeait, ne levaient jamais les yeux en sa présence. Si elle tendait la main pour
caresser leurs tôles bouclées, ces tôles se baissaient avec un frémissement- craintif. J’avais vu d’autres enfants les inviter en vain à leurs courses et à leurs rondes, les ûllesde madame Latorie ne savaient point jouer. Elles se tenaient d'habilude à l’écart, pressées l’une contre l’autre comme par un sentiment de défense, muettes et jetant autour d’elles des regards inquiets.
Cet effroi silencieux était partagé par tous ceux qui approchaient madame Lalorie. Rien pourtant ne paraissait le justifier; elle se montrait en toute occasion tendre pour ses enfants, bienveillante avec ses esclaves, et elle ne leur adressait jamais la parole qu’à demi-voix et du ton le plus amical. On n’avait jamais entendu une réprimande sortir de sa bouche; elle souriait à tous, n’employait jamais que noms familiers et termes caressants. J’avais dîné avec elle une seule fois chez l’armateur français; j’avais remarqué qu’aprôs avoir trempé ses lèvres dans les vins précieux qu’on nous servait elle passait le verre par-dessus l’épaule à son nègre avec un souris plein de bonté.
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Cependant ses esclaves, qui ôtaient nombreux, se faisaient remarquer entre tous par leur maigreur et leur abattement. A les voir l’air sombre et souffrant autour de leur gracieuse maîtresse, on eût dit des damnés condamnés à servir uu ange. Un seul, le cocher, brillait de santé au milieu de cette foule hâve et farouche; ou se demandait en vain la cause de cette différence ; sa prospérité était un mystère aussi bien que le dépérissement de ses compagnons de servitude. Toutes ces circonstances, qui me furent signalées successivement, sans intention, excitèrent au plus haut point ma curiosité. Madame Calorie avait fait sur moi dès la première vue une profonde impression ; je ne doutai pas que la vie de cette femme ne cachât quelque étrange secret.
Il y avait dans la maison que j’habitais une terrasse où je me rendais tous les soirs, et d’où la vue s’étendait sur son habitation. Bien des fois, mes regards s’étaient tournés vers celle-ci, épiant un indice qui pût m’aider à deviner ce qu’elle cachait; mais tout était calme et silencieux dans la demeure delà jeune veuve. Une seule fois j’avais vu madame
Lalorie entrer dans un pavillon placé au fond du jardin, et j’avais cru entendre quelques gémissements étouffés ; mais bientôt la jeune femme avait reparu tranquille et souriante, elle avait côtoyé les allées du parterre, relevant les fleurs brisées par la pluie, puis elle était renlrée rêveuse et à petits pas, en effeuillant une rose de magnolia.
Le hasard m’avait fait connaître une vieille négresse de madame Lalorie, appelée Rachel, dont le petit-fils venait quelquefois me voir ; c’était un enfant d’une beauté peu commune et d’une rare intelligence ; je tâchais de l'instruire des vérités de notre religion. Miogo m’aimait et je m’intéressais fnoimême vivement à lui. Deux ou trois frôis, le voyant abattu, je hasardai quelques questions sur sa maîtresse, mais l’enfant garda le silence : Rachel, que j’interrogeai indirectement, ne put ou ne voulut également rien me dire. Je commençai à croire que mon imagination m’avait trompé, et je cessai de surveiller l’habitation française.
Un soir, pourtant, je m’oubliai sur la terrasse plus tard que de coutume. L’air était brûlant et
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j’aspirais avec avidité les brises qui s’élevaient de dessus le fleuve ; toutes les étoiles scintillaient au ciel; au milieu du calme de la nuit les moindres bruits traversaient l’espace et arrivaient jusqu’à moi.
J’étais penché sur la balustrade du belvéder, profondément plongé dans mes rêveries, lorsqu’un cri perçant me fit tressaillir. Je levai la tête ; deux autres cris retentirent presque coup sur coup. Au même instant j’aperçus dans le jardin de madame Lalorie comme deux ombres qui passaient rapidement. L’une d’elles, svelte et vêtue de blanc, tenait à la main une arme que je ne pus reconnaître, et semblait poursuivre l’autre qui fuyait. Je les vis toutes deux se précipiter vers l'habitation, dont les fenêtres éclairées brillaient au milieu de la nuit, et gravir l’escalier. Elles passèrent ainsi d’étage en étage ; tout à coup l’ombre noire parut sur la terrasse, toujours poursuivie. Je la vis se pencher sur la balustrade ; j’entendis un cri', puis un bruit sourd et mat comme celui d’un corps qui se brise, et tout rentra dans le silence !.... L’ombre blanche
était debout, près de la galerie, et regardait eu bas avec tranquillité.
Bientôt pourtant je la vis redescendre. Il y eut dans l’habitation un mouvement de quelques minutes, les lumières couraient d’une Chambre â Une autre ; enfin, quatre esclaves sortirent lehtement; des lanternes à la main ; ils relevèrent sous la terrasse quelque chose d’informe qu’ils portèrent silencieusement au fond du jardin ; la terre fut creusée ; on combla ensuite la fosse, les esclaves rentrèrent et tout redevint muet.
• J’avais suivi cette scène avec uiife borreiir mêlée d’épouvante ; je passai la niiit dans une sorte de délire! Lorsque je sortis le lendemain, Rachël était à la porte de l’habitation française, assise, lès mâins croisées et la tête cachée dans ses gehotix. Je rappelai detix ibis sans tju’ëîle lh’efitfehdlt ; ëiifin; elle reléta la tête et son regard më fit peur.
— Êtes -vous malade, Rachel ? m’écfiâiqe.
La vieille négresse secoua la tête.
— Que vous est-il donc arrivé ?
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Elle ne répondit pas. Je regardai autour de
moi.
— Où est Mingo? demandai-je.
A ce nom, Rachel jeta un cri; elle se leva d’un bond, et frappant la terre du pied avec un geste terrible :
— Là! là! cria-t-elle; enfant à moi, les yeux fermés !
Et, se couvrant le visage de ses deux mains, elle
rentra dans l’habitation.
Tout m’était expliqué maintenant. Je me rendis chez un planteur américain qui était mon parent, et je lui racontai ce que j’avais vu ; il me conduisit chez les magistrats, auxquels je fis ma déclaration. Üne enquête fut commencée le jour môme. J’ignore
ce qu’elle révéla, car le parti français réussit à