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étouffer l’affaire ; on sut seulement que le fait de
cruauté illégale avait été prouvé pour neuf esclaves de madame Lalorie, qui furent, en conséquence,
confisqués et vendus le dimanche suivant au béné-
fice de l’État. Je n’avais point été appelé en témoi-
gnage et mon nom n’avait nullement paru dans
cette affaire. Madame Lalorio, qui m’avait vu d’ailleurs sans me remarquer et qui ne me connaissait point, ignora la part que j’y avais prise. J’évitais du reste soigneusement sa rencontre: la vue de cette femme me faisait mal; je croyais la voir encore poursuivant Mingo et fegardant froidement son cadavre au pied du belvéder.
Cependant six mois s’ôtaient écoulés et les bruits qui avaient couru un instant sur la dureté de la jeune veuve envers ses esclaves s’étaient apaisés. Aussi recherché que jamais, son salon était ouvert à toute l’aristocratie de la Nouvelle-Orléans; on citait sa maison pour son élégance et son hospitalité opulente; les admirateurs continuaient à l’entourer, et si quelqu’un osait se hasarder à rappeler le passé, on élevait des doutes, on objectait ladouceur connue de la jeune veuve, on vantait ses grâces affectueuses, et l'on finissait par traiter de calomnies les sourdes accusations auxquelles elle avait été en butte
Les choses en étaient là, lorsqu’un jour le tocsin se fit entendre; le- feu venait de prendre chez
madame Lalorie ! Ou se précipita aussitôt vers sa demeure. Averti par la rumeur, je suivis la foule. L’incendie s’était déclaré dans les dépendances de l’habitation où se trouvaient les cuisines; au moment où nous entrâmes dans le jardin, les flammes jaillirent à travers le toit, qu’elles dispersèrent en éclats. Il n’y avait sur le lieu môme aucun moyen d’arrêter les progrès du feu, et l’on attendait les pompes qui n’étaient point encore arrivées.
Tous les yeux étaient tournés vers l’édifice qui brûlait, quand tout à coup un grand cri partit du milieu des flammes; une fenêtre s’ouvrit, et une femme y parût : c’était Raehel, qui agitait ses bras avec une rage menaçante.
line exclamation d’épouvante s’était élevée à son aspect, et par un mouvement involontaire la foule se rapprocha de l'édifice. Mais les flammes en dé-
fendaient toutes les issues. Cependant Raehel s’était penchée à la fenêtre, et montrant l’incendie qui s’étendait déjà vers l’habitation :
— Maîtresse brûle, maîtresse brûle! s’écria-t-elle
en battant des mains avec un rire insensé... Mingo vengé, moi vengée, tous les noirs vengés.
Et elle tomba épuisée. Pendant ce temps, une
échelle avait été apportée; elle fut appuyée à 1^ fenêtre, et un jeune homme monta intrépidement.
1 • i . Cff M
Arrivé près de la vieille négresse, il voulut la soulever; mais il ne put y réussir.
— Elle est enchaînée 1 s’écria-t-il tout à coup.
—Oui, oui, pauvre noire attachée apfqyer depuis six mois, balbutia Rachel... Maîtresse vouloir pauvre Rachel faire de bons dîners pour elle... Mais Rachel avoir trop chaud, Rachel penser à Mingo, Rachel avoir mis le feu pour mourir.
Dans ce moment, les flammes gagnèrent la fenêtre et le jeune homme fut force de descendre; nous vîmes la vieille négresse se relever avec un cri de douleur, sp tordre un instant ap milieu du feu, puis retomber et disparaître.
Un long frémissement d’horreur avait agité la foule ; des imprécations cpmmencôrent à s’élever, lorsque les pompes arrivèrent au feq. L’incendie, que l’on n’avait pu combattre, gagnait les édiflces
1 q ne ’
LA BELLE CKKQLE 131
voisins. Déjà Le vent lançait 1rs flammes vers le toit d’un pavillon isolé et fermé avec soin, qui se trouvait à peu de distance. La foule se porta de ce côté, quand madame Lalorie parut elle-même à la fenêtre de l’habitation; elle était pâle, et sa main, qu’elle appuya au balcon, tremblait légèrement. Il s’éleva un murmure, puis il se fit un silence.
— Les clefs! 9’écria-t-on de toutes parts.
— Laissez brûler le pavillon, messieurs, dit la jeune femme d'un accent troublé.
Mais la foule n’écoutait pas.
— Les clefs! les clefs! répétèrent cent voix.
— Je ne les ai point.
— Qu’on enfonce les portes alors.
Les portes cédèrent; il se fit un mouvement, puis un long murmure retentit... Madame Lalorie s’était retirée précipitamment. Placé près du pavillon, j’y avais pénétré un des premiers, et quand je vivrais mille années je n’oublieTais point le spectacle qui frappa mes yeux.
Neuf piliers avaient été dressés en rond dans une salle basse et obscure : aux deux premiers pen-
132 LES PROMENADES MAÏJNALE?
daient des cadavres déjà devenus squelettes, aux sept autres ôtaient enchaînes des esclaves : les uns avaient les mains attachées au-dessus de la tète,
d’autres étaient repliés sur eux-mêmes sans pouvoir se redresser; plusieurs, le cou, lié par un carcan, étaient fixés au pilier dans- une immobilité éternelle. Aucune apparence humaine ne leur était restée : c’était quelque chose d’impossible à nommer et que l’on ne sentait vivant qu’à des frémis-, sements douloureux et à de sourds gémissements. Leurs corps ne formaient qu’une immense plaie sur laquelle les verges avaient laissé de profonds sillons. Au milieu d’un rond formé par les piliers, s’élevait une estrade habilement disposée pour que les.coups pussent mieux porter et encore humide d’une boue rougeâtre. Le nerf de bœuf, raide de sang, y était suspendu 1
Après la première surprise, on se hâta de briser les chaînes des sept esclaves vivants et de les porter à l’âir; deux expirèrent entre nos mains, en aperçcvant le soleil. Les autres, plus forts, purent répondre aux questions qui, leur furent adressées. Nous ap-
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prîmes alors que ces neuf esclaves, dont cinq seulement survivaient, étaient ceux que l’on avait confisqués à la veuve, et qui avaient été vendus six mois auparavant pour le compte de 1 Etat. Voulant se venger de leurs aveux, madame Lalorie les avait fait racheter et conduire secrètement chez elle, et depuis six mois elle les tenait enfermés dans ce pavillon, où elle avait fait tout disposer pour leur torture,
Chaque matin, cette femme élégante et frôle
venait du haut de l’estrade sanglante exercer elle-
même son insatiable vengeance ; une fois la verge à la main, une sorte de joyeuse fureur s'emparait d’elle, ses forces renaissaient à, la vue des blessures et à l’odeur du sang ; elle sentait avec délices les chairs se meurtrir, les membres se crisper, la. vie palpiter et s’éteindre sous ses coups : elle s’abandonnait à la joie de tuer mille fois sa victime, et de la voir renaître pour la tuer mille fois encore; horrible folie, qui n’aimait que la douleur des autres et ne trouvait de joie que dans leur agonie!
La foule avait d’abord écouté en silence tous ces
détails donnés parles esclaves; mais l’indignation, que la curiosité avait un instant contenue, ne tarda pas à se faire jour. Le bruit de ce qui venait de se passer s’étant répandu, les nègres accourus de tous les points de la ville se regardaient d : un air sombre, et les blancs, effrayés à la pensée des manifestations que pouvait amener une telle découverte, exhalaient à grands cris leur indignation.
Déjà les menaces devenaient plus directes, plus immédiates. Or, en Amérique, l’opinion publique passe vile de la parole au fait. L’habitude d’exercer le pouvoir donne au peuple la confiance de sa force, et quand le cri de tous s’est élevé, l’exécution suit de près le jugement. Madame Lalorie ne l’ignorait pas et elle savait d’ailleurs quelle était l’exaspération de la foule. La multitude augmentait à chaque instant, et de l’habitation jusqu’au marais on n’apercevait plus qu’une mer de têtes agitées.
Déjà des cris de mort avaient été jetés ; les plus ardents cherchaient à se faire un passage jusqu’à l’habitation, décidés à y entrer de force, lorsque
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tout à coup la grande porte d’entrée s’ouvre à deux battants et la voiture de madame Lalorie paraît. Le cocher est sur son siège, vêtu de sa livrée, tandis que la jeune créole, dans son plus riche costume, le front calme et les lèvres souriantes, élait assise à sa place accoutumée et respirait nonchalamment un bouquet d’héliotrope. A cet aspect, les cris s’arrêtent, le bruit cesse* tous restent un instant frappés de stupeur.
Le cocher noir en profite; il fend la foule, il avance, il va la dépasser, lorsqu’une rumeur s’élève au loin. Le premier moment de la surprise passé, on s’irrite de tant d’audace, on veut arrêter l’insolent équipage; mais il a déjà gagné l’étroite jetée qui conduitau lac Ponchartrain. Goupersa course est impossible, le marais présente un obstacle infranchissable ; le poursuivre inutile, car il a de l'avance* et les chevaux volent comme l’éclair !
Les plus acharnés l’essayèrent pourtant, mais en vain. Lorsqu’ils arrivèrent au lac, madame Lalorie venait de fréter une barque pontée, dont les voiles disparaissaient déjà à l’horizon! L’équipage seul
était demeuré au bord du lac ; ce fut sur lui que se déchargea l’indignation populaire. La- voiture fut mise en pièces, les chevaux poignardés! Lorsqu’on sut à la Nouvelle-Orléans qne la Française avait échappé, la foule se porta vers son habitation, qui fut démolie en quelques heures.
On avait écouté le récit du docteur avec une attention croissante. Lorsqu’il eut fini, tout le monde s’écria : — Et qu’est devenue cette femme horrible ?
— Je l’ignorais encore hier, répondit le docteur.
— Et aujourd’hui ?
— Aujourd’hui... Je l’ai vue !
— Que dites-vous ?
—Elle est ici !
Dix exclamations partirent en môme temps, et tout le monde se leva.
La nuit était venue pendant le récit de l’Américain et l’obscurité était profonde. Il y eut comme un moment de terreur.
Un valet entra avec des lumières; tous les yeux
LA BELLE CBÉOLE
sc cherchèrent alors avec une sorle de doute et de curiosité effrayée.
— Monsieur, s’écria Varin éperdu en s’élançant vers Miller, au nom du ciel! achevez..*...
Pour toute réponse, le docteur lui montra la place de madame de Larcy qui était vide. Dans ce moment, le bruit d’une voiture se fit entendre ; on se précipita vers la fenêtre... une calèche découverte, conduite par un nègre, passait rapidement sous les balcons ; madame de Larcy y était assise calme et fière, et tenant à la main un bouquet d’héliotrope.
Nous avions pat-couru la Doranonée eh tous sens, reVu sès pierres druidiques dans les blés; visité ses chapelles délaissées, retrouvé ses vieux châteaux en ruine; et chacune de cés pérégrinations nous avait révélé quelques richesses ignorées. Aussi l’embarras n’était-il point dans la recherche, mais dans le choii; lé d famé, et l’instrtiction s’offraieüt
lâ, comme ces trésors des Mille M une Nuits qu’au-
cune avidité humaine ne peut épuiser. Mœurs,
bharits, légendes, tOht Ôtait a Voir o’tt â enteridfc ;
mais, au milieu des mille traditions confuses conservées par ces conteurs aux longs cheveux et à la
voix cadencée, un nom revenait sans cesse, un nom inconnu dans la grande histoire, et que trois siècles pourtant n'avaient pu effacer : celui de Fontenellc ! Nous montrait-on les débris d’une tourelle cachés sous les ronces, une île où le feu du ciel semblait avoir passé, une église ravagée, dernier reste d’une ville disparue : le môme nom était toujours répété; il semblait expliquer tous les maux, comme celui du démon.
Un jour que je descendais le long d’une de ces vallées qui semblent des ruisseaux de verdure coulant entre les fentes granitiques de l’Arbès, je m’arrêtai pour écouter la voix d’un émondeur de chênes; il chantait un guerz sur l’air du Cloârec'de Laoüdour, et je recueillis ces vers, en vieux dialecte de la montagne :
« Alors il dit 4 ses soldats cruels: Tous les biens du bas pays seront semblables au grain que l’on dtend pour le vanner; vous prendrez le ballin 1 par les quatre coins, et vous emporterez le tout; vous saignerez la Bretagne à la gorge, comme un verrat de Noël, et vous en aurez le lard.
- 1. Le ballin est une couverture d’une espèce particulière fabriquée en Bretagne, et dont les petits métayers se servent pour vanner le blé. ,
» Les soldats répondirent par nn rire qui fut entendu de Lantreguer à Kerné; un rire si triste, que Tes femmes près d’ètre mères sentirent leur fruit tressaillir, et que les hommes légers pensèrent à Dieu!
» Et maintenant, pauvres gens, fuyez ; voici les hommes de guerre qui viennent prendre ce qui était à vous; allez mourir au fond des bois, comme des oiseaux blessés; ou plutôt, tendez le cou aux tueurs, car maintenant les morts sent heureux! >
J’étais arrivé au pied du chêne.
— Quel est ce guerz, licrnewote? criai-je à l’émondeur.
— Le guerz de Fonlenelle, maître, répondit-il.
Ainsi, quand le nom de Duguesclin, le bon capitaine, était oublié dans le pays qui l’avait vu naître, celui d’un scélérat y était encore vivant et célèbre. De tant de chants consacrés par les bardes aux héros bretons, il ne restait plus que le chant qui rappelait une gloire infâme. Qu’était-ce donc enfin que ce Fontenelle? Bien d’autres avaient pillé et égorgé tomme lui, dont les noms étaient perdus à jamais, et, pour avoir laissé un tel souvenir, ce ne pouvait être un brigand vulgaire. Sa vie ne devait point révéler seulement un homme, mais une époque, car les grands coupables ne peuvent
s’illustrer qu’à ia condition de représenter leur
temps sous une certaine face ; le mal à son à-propos comme le bien, et, pour réussir, il faut que les crimes répondent à certains instincts du moment.
Telle fut, en effet, la cause des incroyables succès
de Fonteuelle et de sa sanglante Renommée; nul ne posséda â Üh aussi haut degré le§ maiivàisès pas-
sions de son siècle, et c’est sous cet aspect que sa biographie noils R pürii fourbir de cüriëux eiisëignèiftëhts. Nous l’kvons rëcueilliè daiHs les abtes du temps, dànR quelques cliàiits poptilàireè, fet ÜtiftbiH dans lès Mëmtiireè locahx. Il ndiis a sferhtilé qtie cet ëpisbdé dë la Ligue devâit en compléter là physid- Hbmië sous |>lüé d’un Rapport; ët ijti’il y âvait là deê détails dorit l’hiétoirë püurràlt profiter.
Pour faire bdhfprendrb ce qiië fût fcët homme, il èst bon de rappeler qufelle était là Situation dii viëui dtiché à là fin dti xvi* àiècle.
bépouiilëè de sa natioüaîité Sans fen avoir afccepté une nouvelle, là Bretagne se trouvait, depiiis quelque tëmpà; privée d'intérêt général, èt par conséquent livrée à l’ambition de chacun. En perdant
leur patrie, les Bretons avaient perdn le sentiment distinct du devoir. Ce n'étaient plus désormais que des enfants sans mère, une nation de soldats de fortune, prêts à combattre pour toutes les causes et sous tous les drapeaux. On comprend quelle incertitude un tel état de choses dut jeter dans les consciences. Tant qu’une obligation commune avait existé, une certaine union s’était maintenue, il y avait eu une religion politique, un honneur; mais, une fois ce lien brisé, tout tomba dans le chaos.
La noblesse, toujours besoigneuse, s’était d’ailleurs encore appauvrie dans les dernières dissensions; lorsqu’elle se trouva en présence des gentilshommes de France et d’Angleterre, dont le luxe était prodigieux, elle eut honte de son indigence et n’aspira plus qu’à en sortir. Les bourgeois, de leur côté, avaient amassé de grandes richesses; ils s’étaient peu à peu glissés dans les fonctions civiles et dans les magistratures inférieures; il ne s’agissait déjà plus pour eux de se maintenir, mais de se pousser en avant. Or, dans l’état de trouble où se trouvait le pays, leur fortune et leur habileté
pouvaient les conduire à tout. Aussi s’élancèrent-ils dans les intrigues de partis avec une ardeur dont on n’avait point encore eu d’exemple. Quant à la paysantaille, comme disent les auteurs- du temps, elle était tourmentée de cet étemel malaise du
servage, et ne demandait qu’un prétexte pour se ruer au combat. . .
Tels étaient les éléments d’agitation lorsque la Ligue fut proclamée. La Bretagne se déclara d’une seule voix pour l’union catholique; mais bientôt la mort de Henri III livra la couronne de France au Béarnais. L’occasion était trop belle pour qu’on la laissât échapper; toutes les ambitions se dressèrent et prirent les armes, les unes en faveur des huguenots, les autres, en plus grand nombre, pour la Ligue. Le duc de Mercœur, gouverneur du duché (sur lequel il avait des droits du chef de sa femme), se mit à la tête des ligueurs, et la guerre commença partout. T
Mais, pendant que ces grands événements avaient
lieu, voyons ce qui se passait dans une paisible famille qui vivait retirée en un coin du duché. Bien
qu’aucun lien de parenté ne la rattachât au héros du combat des trente, cette famille portait le nom de Beaumanoir : elle habitait dans la Trêve dé Leslav, près du vieux bourg Quintin, un château entouré de forêts, et bâti entre quatre étangs, de l’un desquels sort la rivière des Larmes (le LefFj. Des deux (ils destinés à soutenir son nom de Bcaumanoir-Eder, l’aîné passait dans tout le pays pour un gentilhomme accompli, également ami des hommes et de Dieu; mais, en revanche, Satan lui-môme eût pris du plus jeune des leçons de péché. On l’appelait Guy, ou plus familièrement Guyon. À douze ans, il s’embusquait dans les genêts pour surprendre les jeunes filles qui revenaient seules des Filcrics;e t, avant sa première communion, il avait déjà tué un homme *. On ne parla bientôt, dans toute la Trêve, que du juvegneur de la maison de Beaurnanoir-Eder, et les plus hardis déclarèrent qu’il fallait appuyer le talon sur celte couleuvre, avant qu’elle fut devenue serpent. Sa
i. G tiers de Funtenelle.
famille, craignant pour lui quelque fâcheuse rencontre, résolut de lui faire quitter le pays, et de soumettre, s’il se pouvait, cette farouche nature à l’austère discipline d’un collège.
La famille de Beaumanoir-Eder connaissait à Rennes d'Argcntré, cet homme de loi si riche en charmants caprices et si stérile en conclusions, dont Marnac a dit « qu’il ressemblait au cyprès toujours vert, mais ne portant jamais de fruit. » Elle songea d’abord à envoyer le jeune louveteau qu’elle ne pouvait plus garder, au candide avocat, qui l’eût reçu comme les Troyens le cheval de bois, sans soupçonner le danger du présent. Heureusement qu’aprôs réflexion, Rennes parut trop près de la Cornouaille; on comprit qu’il fallait dépayser davantage l’écolier, et il fut envoyé à Paris, au collège de Boncourt.
Cependant ni la règle établie, ni l’enseignement du maître, ni les conseils pieux, ne purent changer Guy-Eder; toutes les méchantes passions bouillonnaient déjà dans ce cœur. Puis, le bruit de la guerre de partisans qui désolait alors la France
arrivait jusqu’à lui; il n’entendait conter qu’expéditions de routiers, surprises de châteaux, pillages de villes; la guerre avait quitté les champs de bataille pour les grands chemins, on ne la faisait plus que là et par trahison ou stratagème. Or,
Guy-Eder était précisément né pour de pareils exploits; comme l’oiseau au milieu de ce grand ravage; il y voyait sa place, il était un des hommes du siècle , comme on eût dit plus tard et à une époque de destruction pareille. Aussi ne put-il résister longtemps à sa vocation; laissant là ses maîtres expliquer Aristote et chercher l’annonce du Messie dans les églogues de Virgile, il alla trouver un juif auquel il vendit sa robe de chambre et ses livres pour une épée et un poignard; puis il prit la route d’Orléans, où se trouvait alors M. le duc de Mayenne avec l’armée catholique.
11 était arrivé près d’Étampes, et il cheminait joyeusement le long des haies, rêvant de tous les profits des victorieux, or, joyaux, riches vêtements, bons repas, bons gîtes et le reste , lorsque tout à coup plusieurs hommes l’assaillirent. C’étaient des
maraudeurs de la garnison d'Étampes qui lui tirèrent jusqu’à ses chausses, et le laissèrent meurtri de coups dans une douve, emportant sa dague et son épée, et, avec elles, toutes ses belles espérances!
Il fallut donc regagner piteusement le collège, et écouter avec patience la mercuriale par laquelle le régent lui üt payer un autre habit. Mais à peine eut-il trouvé de nouvelles plumes, que le jeune faucon reprit sa volée; cette fois, il atteignit sans accident la Bretagne, où tout était en feu.
Guy-Eder, qui n’avait alors que seize ans, était pressé de mettre en pratique ses mauvaises pensées, et de nager en plein dans le mal dont il n’avait encore eu, pour ainsi dire, que la vue et l’odeur. Les âmes depuis longtemps plongées dans la corruption sont prises parfois d’une sorte de dégoût qui les rend nonchalantes au vice; mais la jeunesse y apporte son impatience curieuse, elle en essaye toutes les formes, en épuise toutes les amères saveurs; poussée par son aspiration vers l infini, elle se précipite par cette route comme par
GUY-EDER DE FONTENELLE i 49
celle du bien, vers l’extraordinaire et l’impossible.
Guy commença par se livrer à tous les désordres que pouvait autoriser la licence du temps; mais il eut bientôt épuisé ces vices permis, et l’ambition vint le prendre sur son fumier *. Il réunit quelques valets de son frère, y joignit tout ce qu’il put trouver de gens de sac et de corde, les arma de son mieux, et se mit à faire des courses dans le pays. Ce fut alors qu’il prit le nom de Fontenelle, d’un domaine faisant partie de sou patrimoine. 11 pilla l’une après l'autre les bourgades de l’évêché de Tréguier, et grossit sa troupe d’aventuriers de toute espèce, tenant, en apparence, pour la Ligue et le duc de Mercœur, mais, de fait, prenant à tous les partis, et plumant Voie oit elle était grasse 2 .
Cependant il manquait d’un lieu de refuge où son butin pût être déposé. Un sieur La Cointerie, qui de garçon pâtissier était devenu gouverneur de Guingamp, avait livré depuis peu cette ville aux royaux, moyennant deux mille écus. Fontenelle es-