FÉDÉRALISTES ET REPUBLICAINS
faits, et que nous scrutions, avec plus de précaution qu'il nest ordinairement jugé nécessaire, tout le contenu et toute la logique des idées qu'il y a dessous. Et je crois que les résultats d'un tel examen, apporteront une grande lumière. On s'apercevra que, dès le début, il y a un groupe de principes à l'œuvre, qui ont poussé la nation américaine dans le sens de sa destinée, et un autre groupe de principes qui ont travaillé à l'en détourner, et que ces principes sont aussi vivants aujourd'hui qu'ils l'étaient quand Jefferson écrivit les Résolutions du Kentucky, ou quand Jackson, au dîner du Jefferson-Club, porta un toast au maintien de l'Union. Mais tandis que ces principes antagonistes ont toujours été et sont encore vivants, ils n'ont jamais, à mon avis, été convenablement distingués l'un de l'autre, et tant qu'une telle distinction n'aura pas été faite, la leçon ne peut pas être profitablement appliquée à la solution de nos problèmes nationaux contemporains.
Toutes nos histoires reconnaissent en effet l'existence, depuis le commencement de notre carrière nationale, de deux groupes d'idées politiques, différents et en quelque sorte antagonistes : les idées qui étaient représentées par Jefferson et celles qui étaient représentées par Hamilton. Il est aussi très généralement reconnu que ni la doctrine de Jefferson, ni celle de Hamilton n'était complètement adéquate, et que, pour arriver à une compréhension exacte des éléments vraiment constitutifs qui entrent dans la complexité de la vie nationale américaine, il fallait combiner le républicanisme et le fédéralisme. .^lais bien que la nécessité de cet accord ait été reconnue de tous, je crois qu'il n'a jamais été fait dans des proportions lout à fait rigoureuses. Nous nous contentons de dire avec Webster que la prospérité des institutions américaines exige qu'on maintienne ensemble et sans jamais les séparer les libertés individuelles et locales d'une part et l'union nationale de l'autre. Nous nous coiUciitoiis de déclarer ([uc les Etats-Unis
doivent rester, d'une manière ou de l'autre, une nation libre et unie, parce qu il ne peut y avoir ni unité complète sans liberté, ni liberté salutaire en dehors de l'union. Mais les difficultés que soulève cette phrase, ce qu'elle suppose et ce qu'elle entraîne, on ne le considère pas suffisamment. Il suffit d'avoir trouvé une formule optimiste qui enveloppe les aspects divergents des doctrines républicaine et fédéraliste.
En conséquence, nous devons commencer par un bilan critique des idées de Jefferson et de Hamilton, et nous devons chercher à découvrir en quoi chacun de ces systèmes d'idées était juste et en quoi il était faux : dans quelles proportions ils se continuèrent subséquemment de manière à former « notre noble théorie nationale », et quels furent les avantages, les limitations et les effets de cette combinaison. Je ne déguiserai pas le fait que, dans l'ensemble, mes préférences sont du côté de Hamilton, plutôt que de celui de Jefferson. Hamilton, s'il commit quelques erreurs, fut le penseur aux idées saines, l'homme d'Etat capable de construire, le gentleman intègre et honorable, tandis que Jefferson fut rainiahlc enthmisiaste qui comprenait mieux ses compatriotes et avait plus de confiance en eux que son rival, mais qui fut incapable soit de c<^ncilier ses belles phrases avec une conduite privée intègre et honorable, .soit de faire prendre corps à ces mêmes phrases sous la forme d'institutions effectives. iMais l)ien que Ilainiltfin soit un l\pe bien sujx'rieur et de beaucoup le ])lus sage ties deux comme penseur et homme d'Etat, il y a certaines limitations, dans ses idées et ses sympathies, dont les effets ont été presque aussi funestes que h's j'ffets «le l'inlelligenre su])('rficielle et derin^incérité fie Jefferson 11 a perverti l'idi'e nationale américaine presque autant (pie Jeffers(m a perverti l'idée démocratique américaine, et l'exacte relation de ces deux conceptions fondamentales ne peut pas être coiuftlf-temeiit coniprise avant <pie cette double jierversion ur soit corrigée.
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Rejeter sur Hamilton et Jefferson toute la responsabilité de cette double perversion ne serait aucunement juste. On en retrouverait les germes dans les idées et préjugés politiques avec lesquels le peuple américain sortit heureusement de sa guerre de la Révolution. A cette époque, en effet, l'opposition entre les doctrines républicaines et les doctrines fédéralistes n'avait pas encore pris une forme définie et aiguë, et il est heureux qu'il en ait été ainsi, car si les adversaires d'une constitution fédérale efficace avaient été organisés et avaient eu le courage et le sentiment de leurs convictions, cet instrument n'aurait jamais été accepté, ou l'aurait été. tout au moins, mutilé et affaibli. Néanmoins les points de vue politique différents qui dans la suite se développèrent en Fédéralisme hamiltonien, et en Républicanisme jeffersonien étaient latents dans les intérêts et les opinions des amis et des opposants d'un gouvernement fédéral efficace, et ces intérêts et ces opinions étaient le produit naturel des conditions économiques et politiques de l'iVmérique contemporaine.
Le Fédéralisme et l'anti-fédéralisme étaient tous deux le produit combiné d'un intérêt et d'une théorie. L'intérêt auquel correspondait le Fédéralisme était celui de citoyens riches dans un ordre politique et social stable. Ils étaient ainsi poussés à favoriser et à rechercher une forme d'organisation politique qui fût capable de protéger leur propriété et d'en servir les intérêts. Ils étaient les amis de la liberté parce qu'ils étaient en situation (le bénéficier largement de la possession de la liberté, et ils avaient besoin dun gouvernement central tort, parce qu'ils y voyaient le seul moyen de garantir leurs libertés qui consistaient fondamentalement dans la capacité de jouir de leur propriété et de l augmenter. Les intérêts trouvaient dans les gouvernements désorganisés des Ktats une menace, à deux points de vue différents mais connexes.
Ces gouvernements ne scmbhiient capables d'assurer ni
l'ordre intérieur, ni la paix extérieure. Dans leur politique intérieure, les États menaçaient de devenir la proie d'une démocratie radicale factieuse, et leurs relations entre eux étaient exposées à des complications constantes. A moins qu'on ne fît quelque chose, ils allaient fatalement à une condition soit de carnage réciproque sans profit, soit tout au mieux de paix sans sécurité. Un gouvernement centralisé et fort en finirait à la fois avec ces deux menaces. Il préviendrait ou réprimerait les plus sérieuses querelles de partis, et en même temps assurerait des garanties solides pour tout ce qui concernait l'ordre politique intérieur et la stabilité sociale.
Il y avait un intérêt également fort à la racine de l'anti-fédéralisme, et il avait sa théorie, encore que cette théorie fût moins mûre et moins définie. Derrière l'opposition à un gouvernement centralisé, il y avait les intérêts et les préjugés de la masse du peuple américain, c'est-à-dire de gens relativement dépourvus d'argent, d'éducation et d'expérience. La guerre de la Révolution, sans être exclusivement l'œuvre de l'élément populaire, avait sans aucun doute accru considérablement son pouvoir et son influence. Les colons riches avaient été dans une large proportion des « tories » actifs ou passifs et s'étaient trouvés ou ruinés ou politiquement disqualifiés par la Révolution. Leurs adversaires heureux réorganisaient les gouvernements d'États, dans un esprit démocratique radical. Le pouvoir de l'Ktat était habituelloment concentré entre les mains dune assemblée qui était maîtresse à la fois de l'exécutif et des tribunaux, et cette méthode d'organisation était indu]>ital)lcnifnt destinée à domicr un effet immédiat et complet aux volontés d'une majorité populaire Les démocraties locales qui, pour la plupart, étaient maîtresses des gouvernr-mcnls d'I^.tats. étaient insubordonnées, factieuse» et extrêmement indépendantes l'.lles détestaient l'idée d'un prmvoir fédéral centralisé. pare(î qu'un pouvoir suprême* se trouvi'rait ainsi eonslilué. ijui pourrait intervenir
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dans Topinion publique locale et se mettrait en travers de sa liberté. Elles croyaient en la liberté comme les Fédéralistes, mais la liberté, comme elles la comprenaient, n'admettait aucune intervention dans leurs affaires locales. Le démocrate américain, du type le plus commun, se rendait compte que Timportance de sa personnalité et de son point de vue, serait amoindrie par la centralisation efficace de l'autorité politique. Il n'avait pas l'intention définie de se servir des gouvernements démocratiques des États pour arriver à des fins anti-sociales ou révolutionnaires, mais il était obstiné et fougueux, et ses procédés barbares à l'égard des tories pendant et après la Révolution, lui avaient donné un avant-goût des douceurs de la confiscation. L'esprit démocratique était chez lui plein de confiance en soi, indiscipliné, ombrageux à l'égard de l'autorité, égalitaire et individualiste.
Avec toutes ces différences cependant, les Fédéralistes et leurs adversaires avaient en commun certaines opinions et intérêts et ce furent les opinions et intérêts communs qui empêchèrent la séparation de devenir irrémédiable. Les hommes des deux partis avaient l'esprit individualiste et ils étaient intéressés surtout à la grande tâche américaine d'améliorer leur propre condition en ce monde. Des deux côtés, on avait besoin d'un gouvernement qui assurerait la liberté d'action pour ce dessein. La différence était en réalité moins une différence de but que de moyens. Les Fédéralistes, qui représentaient en majorité la richesse, l'éducation, demandaient un gouvernement capable (le protéger les droits de propriété existants, mais ne recherchaient pas d'autres privilèges exceptionnels. Les anti-fédéralistes, au contraire, avaient plus besoin d'être laissés à euxmêmes que d'être protégés ; mais bien qu en apparence leur indiscipline les rendît menaçants pour l'ordre social, ils étaient très loin d'être fondamentalement anti-sociaux d'intérêts ou d'opinions. Ils étaient tous (mi train de devenir propriétaires, et
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ils s'attendaient tous à profiter de la liberté laissée à l'acquisition de la richesse. C'est cette communauté d'intérêts et de points de vue qui prépara la voie, non seulement à l'adoption de la Constitution, mais à la fidélité qu'elle inspira dans la suite à l'Américain moyen
Il n'en reste pas moins vrai pourtant ijue la division des intérêts, et la controverse qui en résulta, était vive et entraîna certaines conséquences très malheureuses. En tant que les anti-fédéralistes étaient de fougueux démocrates et se méfiaient de toute autorité politique efficace, les Fédéralistes en vinrent justement à identifier à la fois l'anti-fédéralisme et la démocratie avec le désordre politique et l'instabilité sociale. Ils en vinrent à avoir de la démocratie radicale à peu de chose près la même opinion qu'un pair anjrlais aurait pu avoir, à la même époque, de la Révolution française, et ce préjugé, qui était injuste, mais ne laissait pas que d'être naturel, contribua beaucoup à déterminer le caractère de la Constitution fédérale. Cet instrument fut forgé, non pas comme l'expression d'un credo démocratique, mais en partie comme une forteresse légale contre les erreurs possibles et les défaillances de la démocratie. Le point de vue fédéraliste ressemblait à celui qu'adoptèrent plus tard les libéraux constitutionnels en France Leur idéal politique, ft le bien qu'ils estimaient le ])lus haut, était la liberté, et l'économie de la Constitution avait surtout pour but de garantir la liberté contre tous les dangers possibles La liberté populaire finit être ])n>tégée contre la tyrannie administrative ou executive par des institutions représentati\'e'< libres La liberté individuelle df>it être protégée contre 1 iiitluence d'une majorité injuste par ries garanties légales aussi fortes que ])ossible. Ft par-<lessus tout, les libertés générales de la communauté ne doivent pas être menaeées par un e.xcés de puissanc(» dans r«»nscnible du gouvernenic-nl. La seule nielliodc (|ui pcrnieilrail «l'atteindre ces objectifs <'(»tniili<|u«s, et dans une certaine
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mesure en opposition entre eux. serait un système de freins et de balances qui assurerait l'indépendance réciproque de l'exécutif, du législatif et du judiciaire pendant qu'en même temps il doterait chaque département de tous les organes essentiels dont il a besoin pour agir efficacement dans sa propre sphère. Mais dans une telle méthode d'organisation politique, tout était calculé pour entraver la volonté populaire, précisément dans la mesure où elle ne se conformerait pas à ce que les Fédéralistes croyaient être les éléments essentiels d'un ordre politique et social stable. Elle était en opposition avec la démocratie au sens qu'on donnait alors, et que dans une large mesure on donne encore à ce mot.
On a souvent exagéré, sinon intentionnellement au moins eifectivement, cet antagonisme. Il dépend de l'identification de la démocratie avec une organisation politique destinée à exprimer immédiatement et complètement la volonté de la majorité quelle qu'elle puisse être ; et une telle conception delà démocratie ne contient qu'une part de la vérité. Néanmoins, les fondateurs de la Constitution, réussirent à faire passer jusqu'à un certain point dans les faits leur défiance du principe démocratique, de quelque manière qu'on l'entende et si conservateur qu'en soit le sens, et ce fut à la fois une grave erreur de leur part et un grand malheur pour l'Ktat américain. Dans un gouvernement national fondé, comme il l'est, en partie sur une défiance de la démocratie américaine, cela a toujours tendu à rendre la démocratie quelque peu soupçonneuse à l'égard du gouvernement national. Leur mutuelle suspicion, quoique la portée en ait été limitée et diminuée par l'action du temps, constitue un obstacle manifeste à l'efficacité du système politique américain. La grande leçon de l'expérience politique américaine est plutôt celle de l'indépendance que de l'inci^mpatibilité entre une organisation nationale efficace et un groupe d'institutions et d'idéaux radicalement démocratiques, et la
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signification de cette leçon a été obscurcie, parce que l'organisation fédérale n'a pas été constituée dans un esprit suffisamment démocratique, et parce que. en conséquence, elle a tendu à provoquer la défiance, chez les bons démocrates. A chaque étape de l'histoire politique américaine, nous rencontrerons les malheureux effets théoriques et pratiques de cet antagonisme.
Bien des circonstances atténuantes peuvent excuser l'erreur des Fédéralistes. La démocratie, en tant qu'idéal, était mal comprise en 1786. et ne s'appuyait ni sur une théorie, ni sur une tradition. Bien plus, les démocrates radicaux américains s'appliquaient fort à mériter les soupçons des Fédéralistes. Leurs idées étaient étroites, impraticables et hasardeuses, et elles étaient opposées au besoin politique essentiel du temps, à savoir la constitution d'un gouvernement fédéral effectif. Les Fédéralistes peuvent avoir mal interprété et faussé le véritable but de l'organisation nationale américaine, mais ils n'auraient pu éviter une telle erreur qu'en faisant preuve d'une extraordinaire intuition politique, et en se mettant héroïquement audessus du préjugé naturel. Leur erreur n'est rien auprès de l'énorme service qu'ils rendirent au peuple américain et à la cause américaine. Sans leur secours, il n'aurait pas pu y avoir de nation américaine du tout, ou elle n'aurait ])u naître que sous un nuage bien plus sombre tie soupçons et tl'animosités politiques. L'instrument qu'ils créèrent, avec tous ses défauts, s'est montré capable de devenir à la fois l'organe d'un gouvernement national effectif et hi loi fomlanu'iiUilf d'un l-'.tat potentiellement démocraticjue. Il a prouvé qu'il était capable d'un .souple développement, à la fois dans son fonctionnement et dans son ]jut, et il s'est développé dans ces deux direc:tions sans rien sacrifier de suu intégrité.
Ce succès a été obtenu pane (jue ceux ([ui ont fait ce gouvernement avaient, avec toutes leurs appréhensions à l'j'gard de
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la démocratie, une foi politique, sage et positive. Ils croyaient à la liberté. Ils croyaient que la condition essentielle d'une liberté féconde était un gouvernement central effectif. Ils savaient qu'aucun gouvernement ne pouvait être effectif si ses pouvoirs n'égalaient ses responsabilités. Ils voulaient confier à un tel gouvernement la sécurité et la prospérité du peuple américain. La Constitution s'est montrée capable de développement, principalement comme l'instrument des idées politiques positives. Grâce à la théorie des pouvoirs qui s'impliquent, grâce à l'interprétation libérale de la Cour suprême, pendant les quarante premières années de son existence et grâce aussi aux résultats de la guerre civile, le gouvernement fédéral est devenu, dans son ensemble plutôt, plus effectif, comme organe politique national du peuple américain. Presque dès le début, la vie américaine est devenue de plus en plus nationale dans sa substance, de telle sorte qu'une constitution rigide qui ne se serait pas développée dans une direction nationale, aurait été une cause toujours croissante d'irritation et de protestation. Mais cet accroissement de forces de la vie nationale américaine a trouvé son expression adéquate dans l'accroissement de portée et d'efficacité du gouvernement fédéral. Les Fédéralistes eurent l'intuition de prévoir le germe de gouvernement dont leur pavs avait besoin ; et ce fut un grand et rare succès, d'autant plus qu'il leur fallut, dans une certaine mesure, l'imposer à leurs compatriotes.
Mais il y a un revers à la médaille. La Constitution était l'expression, non seulementd'unefoi politique, mais aussi decraintes politiques P'ile fut forgée à la fois comme l'instrument de l'intérêt national et comme le rempart de certains droits individuels et locaux Les Fédéralistes cherchèrent à entourer la propriété privée, la liberté des contrats, la liberté perscmnelle, d'une im])renable forteresse légale, et ils furent forcés parleurs adversaires d'aniciKh'r le projet originel de la Constitution, en vue
d "y comprendre un statut plus rigoureux des droits de l'individu et de lEtat. Sans doute ces restrictions légales ont eu leur valeur dans l'histoire nationale américaine, et elles furent l'expression dun élément essentiel dans la formation de lidéal de la nation américaine. La sécurité de la propriété privée et de la liberté personnelle, et un partage convenable de l'action entre les gouvernements locaux et le gouvernement central, demandaient à cette époque et demandent encore dans certaines limites des garanties légales correspondantes. Il n'en reste pas moins vrai que tout gouvernement populaire devrait, en fin de compte, et après une délibération nécessairement prolongée, posséder le pouvoir d'agir en toute matière selon les exigences du bien public, reconnues par une majorité décisive du peuple. Tel n'est pas le cas du gouvernement organisé par la Constitution fédérale. Grâce à certaines dispositions fondamentales, qui nécessairement reçoivent la plus rigide interprétation de la part des tribunaux, il est en fait impossible de la modifier.
Une très jxjtite proportion du peuple américain peut, à cet égard, entraver d'une manière permanente la volonté d'une majorité énorme, et une telle situation ne peut être justifiée dans aucune théorie possible de la souveraineté ])opulaire. Ce défaut n'a pas eu jusqu'ici de très nombreux inconvénients pratiques, mais il est une violation al)solue de la théorie et de l'esprit des instituii(jns démocratiques américaines. Le temps ])eut venir où la réalisati(m dun d(;ssein démocratique raisonnable exigera la limitation de certains droits, auxquels la Constitution fournit de» garanties absolues, «H dans ce cas la tlrinocralie américaine pourrait i-\.rv forcée de chercliiT i)ar des moyens révolutionnaires à obtenir un résultat inaccessible sous le couvert de la loi.
Ce n'en est pas inoin.s une graixlc et bonne chose que le triomphe de l'union sous l.i nouvdhî Constitution. Les Américains ont plus déraison <l être fiers de ce triomphe (jue d'aucun
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autre événement de leur histoire nationale. La formation d'une nation effective, en dehors des treize colonies primitives, fut un résultat politique sans précédent dans l'histoire. Jusqu'à cette époque, de grands pays avaient été réunis, sinon maintenus, par la force des armes ou par le lent progrès d'une association historique de plus en plus étroite. De petites républiques, en partie indépendantes, s'étaient associées l'une avec l'autre, contraintes par la force. La nécessité d'une défense commune avait pu les obliger à une union temporaire avec les républiques voisines, mais elles ne restaient pas unies. Elles préféraient une indépendance précaire et agitée à une association avec des républiques voisines, association qui leur offrait la sécurité au prix d'une subordination partielle et d'une coopération loyale. Même les provinces qui formaient les Pays-Bas ne s'étaient jamais soumises à une union politique effective, pendant la période active et vitale de leur histoire. Les petits Etats américains avaient en apparence autant de raison pour se séparer que les petits Etats grecs et italiens. Les nécessités de la Révolution les avaient amenés à former une confédération faible et sans lien, et une révolution heureuse ne constitue pas un très bon précédent pour une subordination politique. Les colonies étaient séparées l'une de l'autre par des difficultés de communication, par des différences entre les conditions économiques et les coutumes sociales, par des intérêts divergents, et surtout par un bas esprit provincial et séparatiste. D'autre part, elles étaient unies par une langue commune, par une communauté de tradition politique et légale et par le fait qu'aucune d'entr<.' elles n'avait encore jamais formé un Kiat souverain indépendant Personne n'osait ni n'entendait s oj)poser au principe de l'union ; personne ne défendait l'alternative d'une séparation romplrU' ; mais ce qui soulevait l'o]iposilit)n des Clinton et des l*atrick ili-nry, c'était l'iilée dune forte union eftV'clive. La désunion était .si aisée, l'union étaii si tlit'ficili; Si les Etats avaient
continué à marcher de l'avant un peu plus longtemps, ils auraient inévitablement marché séparément. Ils furent sauvés d'une telle destinée surtout par l'intuition et l'énergie de quelques chefs unionistes, notamment de Washington et de Hamilton.
Peut-être qu'en Amérique, les conditions étaient telles que, sous une forme ou sous une autre, un gouvernement national ne pouvait manquer de se produire. Mais le point important est qu'il se soit produit comme le résultat d'une pensée arrêtée et non par la force des choses.
« Il semble avoir été réservé », dit Hamilton, dans le premier numéro du Fédéraliste, « au peuple de cette contrée de trancher, par sa conduite et .son exemple, l'importante question de savoir si les sociétés humaines sont vraiment capables ou non d'établir un bon gouvernement par réflexion et par choix, ou si elles sont à jamais destinées à dépendre, pour leurs institutions politiques, de l'accident et de la force, » Les Américains ont délibérément choisi la meilleure part. Il est vrai que les mauvais effets d'une union insuffisamment serrée n'étaient que trop apparents et que la sécurité publique, l'ordre et la propriété privée étaient évidemment mis en danger par une faiblesse de mécanisme dans le gouvernement fédéral Néanmoins les conditions n'étaient pas devenues intolérables. Le prix terrible que coûte la désunion en argent, sang, humiliation et haine, n'a jamais été payé Pour beaucoup d'Américains, il pouvait sembler moins coûteux (le se lai.sser aller à la dérive un peu plus longtemps, au li«*u de faire les sacrifices et d'entreprendre le travail qu'exigeait la formation d une union effective. 11 y avait quantité d'argum(.*nts qui permettaient de défendre d'une ^lani^re plausible la poliiifiur du laisser fair(;. et les précéch'nts étaient tous en faveur de cette polilicjuc. D'autres peuph-s ont acquis l'expérience politifjue ([u'ils étaient capables de s'assimiler en se jetant d'abord dans quelques excès intolérabh's ou dans qii»'l(|ii(*s
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erreurs déplorables, puis en se soumettant à quelque violent procédé de purgation ou de réforme. Mais c'est le mérite de notre pays d'avoir, au moment critique de notre histoire, arrêté la politique du laisser-faire avant que la virulence du mal eût nécessité un remède violent et épuisant. Ce résultat fut obtenu grâce à l'intelligence, à l'énergie et au patriotisme des chefs. Il est établi que si la Constitution avait été soumise à un vote populaire dès que les travaux de la Convention furent terminés, elle aurait été probablement rejetée dans chaque État de l'Union. Le fait qu'elle ait été adoptée finalement par certains États importants, est dû clairement à la conversion de l'opinion publique, grâce à des arguments puissants et convainquants. Le peuple américain suivit le bon chemin, parce que ses chefs le convainquirent de la nécessité de le suivre, et la conduite de ceux qui s'engagèrent dans la bonne voie fut aussi exemplaire que celle des chefs qui leur montrèrent la route. On ne saurait demander un meilleur exemple de l'heureuse action des institutions démocratiques, et il serait aussi difficile d'en trouver le pendant dans notre propre histoire que dans celle des pays d'Europe.
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