CHAPITRE VIII
l'esclavage comme institution démocratique
Jai déjà insinué que ce furent l'irresponsabilité et les moyens évasifs des politiciens de parti qui imposèrent aux Abolitionnistes le devoir de combattre l'esclavage comme institution anti-démocratique. Ils prirent en main la cause du nègre et s'y consacrèrent avec une foi religieuse. L'irrésolution et la timidité des chefs de l'opinion publique, en ce qui touchait à la question de l'esclavage, incitèrent les Abolitionnistes à des actes de grand courage et de dévouement exclusif: malheureusement aussi, l'attitude conciliante des chefs officiels encouragea une explosion de fanatisme de la part des AV>olitionnistes. Dans leur dévouement à la cause qu'ils avaient embrassée, ils perdirent tout sentiment des proportions, tout équilibre de jugement et toute justesse de perception, heur étroitesse de vues et leur manque d'équilibre sont en soi une indication suffisante (ju'ils n'étaient en possession que de la moitié d'une vérité et non d'une vérité entière.
I^ fait que les Abolitionnistes furent des hommes désintéressés et qu'ils furent persérutés jK^ndanl quclcpu^ temps ne doit pas empêcher la génération actuelle d'estimer leur œuvre à sa juste valeur. Tandis qu'ils rachetaient l'honneur de leur pays en assumant une sérieuse et rude responsabilité nationale, ils cherchèrent à faire face à cette responsabilité d'une manière qui aurait pu causer la perle de leur pays. Les Abolitionnistes non
L'ESCLAVAGE COMME lySTITUTIOS DÉMOCRATIQUE.
moins que les Sudistes s'attaquaient à l'édiiice de la nationalité américaine. Ils agissaient, sans doute, au nom de la démocratie ; mais, de toutes les fausses conceptions de la démocratie, l'une des plus fausses et dangereuses est celle qui l'assimile exclusivement à un système de droits naturels. Une pareille conception de la démocratie est, en effet, inévitablement révolutionnaire et ne fait que relâcher le lien social et national. Dans le cas présent, ils furent entraînés à l'une des fautes les plus graves contre le lien social, celle qui consiste à commettre une grosse injustice personnelle à l'égard d'un groupe important de leurs concitoyens. Attendu que les Sudistes violaient volontairement une loi divine, ils devenaient aux yeux des Abolitionnistes non seulement des hommes égarés, mais des êtres méchants, et les Abolitionnistes n'hésitaient pas, en parlant d'eux, à les traiter d'animaux immondes qui s'engraissaient des fruits d'une institution inique. Une telle conclusion était d'une fausseté flagrante. C'étaient, pour la plupart, des hommes estimables, bien que parfois emportés et irascibles, qui s'efforçaient d'adoucir les maux de l'esclavage des noirs et qui, somme toute, étaient plutôt aimés que détestés de leurs esclaves. Ils avaient d'ailleurs raison de croire que les nègres étaient une race douée de qualités morales et intellectuelles inférieures à celles des blancs ; et, encore que leur conviction de l'infériorité des nègres fût exagérée, ils voyaient clairement que les x\bolitionnistes appliquaient une théorie politique, étroite et fausse, à une série compliquée et délicate de conditions économiques et sociales. Il n'est donc pas surprenant qu'ils ne se soient pas soumis sans résistance aux injures des Abolitionnistes et qu'ils aient perdu la tête à leur tour Malheureusement, cependant, la conséquence de leur obstination maladroite fut plus tlésastreuse que celle des Abolitionnistes, parce qu'ils étaient puissants et orgueilleux, autant qu'emportés et déraisonnables. Ils étaient en position, si telle avait étt- leur volonl»'. <lr mettre ri'nion
en pièces, tandis que les Abolitionnistes. par leur conduite et leur langage, ne pouvaient qu'affirmer que Ion devrait briser toute association légale avec des pécheurs de cette espèce.
Les possesseurs desclaves du Sud avaient, assurément, droit de se plaindre. Ils étaient insultés par une faction de leurs concitoyens, parce qu'ils insistaient pour jouir dun droit strictement légal. Il ne faut pas s'étonner s'ils commencèrent à avoir des Abolitionnistes la même opinion que ceux-ci avaient d'eux. D'ailleurs, leur colère fut probablement accrue de ce fait, que les Abolitionnistes pouvaient soulever contre eux quelques objections fâcheuses. La propriété d'esclaves était contraire à la Déclaration de l'Indépendance et avait été condamnée en théorie parles premiers démocrates américains. Tant que prévaudrait la conception de démocratie, qui plaçait les droits naturels au-dessus des droits légaux, la propriété d'esclaves serait mise en péril. Les Sudistes se virent obligés en consécjuence de lui opposer une autre conception de la démocratie, qui se dresserait comme une forteresse pour protéger leur institution rt particulière ». Pendant les premiers temps de la République cette nécessité n'avait pas existé. J^es gens du Sud s'étaient uniquement efforcés de protéger leur propriété servile en insistant sur une division égale du domaine national dans lequel devaient se tailler les futurs I-tals, et sur 1 admission dans l'Union d'un l{tat à esclaves, pour compenser chaque nouvelle incorporation d'un Ktat libre. Mais la tentative des Abolitionnistes en vue d'assimiler l'idée nationale américaine à un système de droits naturels, s'ajouianl à ce faitéviilcnt que le domaine national contenait plus de ressources matérielles pour des litats libres que pour d(;s Ktats à esclaves, poussa les Suflistes ^i prendre une jjosition plus agressive Ils commencèrent par assimiler l'idée nationale, exclusivement, à un système de droit» légaux, et ce devint, à leur point tie vue, une violation rie la bonne foi nationale fjue de contester tout droit dont on