L'ESCLAVAGE COMME INSTITUTION DÉMOCRATIQUE
caine que ne Tétait une préoccupation exclusive des droits naturels ou légaux. Selon son avocat, elle aurait ce résultat prodigieux de permettre l'expansion de Tesclavage et de maintenir l'Union constitutionnelle sans aucun dommage pour la démocratie. C'était la théorie de la souveraineté du peuple dont l'interprète le plus éloquent fut Stephen Douglas. Vers 1850, il devint le chef officiel reconnu de la Démocratie de l'Ouest. Cette section du parti ne dirigeait plus l'organisation, comme elle le faisait du temps de Jackson, mais elle était encore puissante et influente. Elle persistait dans sa fidélité à l'Union en même temps qu'elle répugnait à organiser un système de nationalisation. Elle persistait aussi dans son aversion d'une intervention quelconque dans les affaires de l'individu, tant que celui-ci gagnait son argent d'une manière légale. Le droit légal de posséder des esclaves était, de ce point de vue, un droit comme un autre, qui non seulement ne pouvait être enlevé aux États du Sud, mais dont aucun individu ne pouvait être dépouillé par le gouvernement national. Lorsqu'un Etat viendrait à s'organiser, un tel droit pourrait lui être refusé par la Constitution de cet État ; mais la nation ne devrait rien faire pour porter atteinte à cette décision. Les habitants du domaine national devraient avoir la faculté de posséder ou de ne pas posséder d'esclaves, selon leur bon plaisir, jusqu'à l'époque où l'on s'entendrait pour l'adoption d'une constitution d'État; tout ce qui viendrait mettre obstacle à ce droit violerait les principes démocratiques par une restriction injustifiable de l'action individuelle et locale. On invoquait ainsi une autre sorte de liberté \)o\xt combattre cette nouvelle phase de la crise. Si elle avait triomphé, les Etals-Unis seraient devenus une union légale sans cohésion nationale et une démocratie aboutissant, d une fa^on qui iTétait pas illogique, à l'esclavage humain.
Douglas était sincèrt; dans sa croyance que le principe de souveraineté locale ou populaire fournissait une solution stricte-
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ment démocratique du problème de l'esclavage : et il était naturel qu'il cherchât à s'en servir pour parvenir à un arrangement permanent. Lorsqu'avec l'aide du Sud il obtint l'abrogation du compromis du Missouri, il croyait honnêtement qu'il remplaçait une division arbitraire et instable du pa3's en États esclavagistes et en Etats libres, par un arrangement qui deviendrait stable, parce qu'il était le produit légal de l'idée démocratique américaine. Cette interprétation de la démocratie, qui inspira la solution proposée, était assez erronée ; mais elle était néanmoins une fidèle image du point de vue traditionnel du parti démocratique jacksonien, et mérite d'être traitée par l'historien avec plus de considération qu'elle n'en a quelquefois reçu. Ce fut, après tout, la première tentative qui eût été faite d'établir une législation relative à l'esclavage sur la base d'un principe, et l'application d'une idée honnête à ce sujet de la controverse servit à purifier une atmosphère, qui pendant trente ans avait été obscurcie par des compromis peu recommandables Les méthodes et objets des différents partis furent tout à coup révélés d'une manière définie et indiscutable ; leur représentants, pour la première fois, se trouvèrent obligés de défendre avec fermeté leurs convictions au lieu de les sacrifier pour maintenir une apparence de paix. Il devint bientôt évident que cette façon d'ériger en principe l'irresponsabilité nationale ne suffirait même pas à satisfaire le Sud, parce que les intérêts du Sud en étaient arrivés à exiger la propagation de l'esclavage comme un droit constitutionnel, en défi à l'opinion publique locale, si c'était nécessaire Les Unionistes, en conséquence, durent romjjrfndrr ([uc le Suil leur offrait le* choix entre la rujjlure de Union el la nationalisation de l'esclavage, et ils en tirèrent naturellement la conclusion qu'il leur fallait dénationaliser l'esclavage afin de perpétuer l'Union L'abrogation hâta donc la formation <iu jtarti Républicain, dont l'objet était d'empêcher l'expansion <!»• l'esclavage et tie conserver l'Union sans
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violer les droits constitutionnels du Sud. Une telle politique ne pouvait plus triompher que par la guerre. Les Sudistes n'avaient pas confiance dans les belles intentions de leurs adversaires. Ils s'excitèrent au point de croire que le parti anti-esclavagiste tout entier était Abolitionniste et que toute l'agitation antiesclavagiste était une trahison nationale. Mais le point en litige avec ses conséquences avait été présenté de telle sorte que Ton pouvait déclarer la guerre dans le but ostensible de maintenir l'intégrité nationale américaine : c'était la seule excuse légitime pour ouvrir les hostilités.
Ainsi les débats vraiment décisifs qui précédèrent la guerre civile ne furent pas ceux qui eurent lieu en Congrès au sujet des droits des États, mais plutôt la discussion dans llllinois entre Lincoln et Douglas pour décider si l'esclavage était une question d'intérêt local ou national. Les débats du Congrès ne furent des deux côtés que des plaidoyers légaux, de nature spéciale, dans le but de justifier une décision préconçue. Ce qu'il était nécessaire que des citoyens américains patriotes comprissent, ce n'était pas si le Sud avait un droit douteux de sécession, parce que cette discussion, au cas où elle se présenterait, ne pouvait être réglée que par la guerre, mais si une nation démocratique pouvait, en s'appuyant sur des principes démocratiques, continuer à esquiver le problème de l'esclavage, en le rejetant à des responsabilités individuelles et locales. Aussitôt que Lincoln eut démontré avec évidence qu'une nation démocratique ne pouvait pas admettre que des droits locaux et individuels fussent une excuse de l'irresponsabilité nationale, alors le parti des Unionistes put compter sur l'appui de la conscience américaine. Les anciens partisans de Douglas finirent par se rallier à l'homme et au parti qui représentaient une démocratie nationalisée de préférence à une démocratie localisée. I^ triomplie du Nord pendant la guerre mit non seulement fin au droit It'-gal do sécession, mais commença à affran
chir l'idée nationale américaine d'un individualisme et d'un régionalisme dénués de clarté. Notre interprétation courante de la démocratie contient encore beaucoup de points obscurs provenant de l'époque de Jackson ; mais aucun homme d'État américain ne pourra désormais suivre Douglas, qui a fait du principe démocratique l'équivalent dextrème incohérence et d'irresponsabilité nationales.
On a entendu M. Théodore Roosevelt, dans ses allocutions aux vétérans de la guerre civile, affirmer que cette crise nous a appris une leçon bien nécessaire en ce qui regarde la valeur suprême de l'énergie morale. Il eût été beaucoup plus agréable et moins coûteux de permettre au Sud de se séparer de l'Union. mais les gens du Nord ont mieux aimé payer de leur sang et de leurs trésors les frais d'une guerre justifiable, que de se soumettre au danger et à l'humiliation dune rébellion pacifique. C'est peut-être une leçon salutaire, sur laquelle il est bon d'insist«r ; mais ce n'est nullement la seule leçon que l'on puisse tirer de cet événement. Les Abolitionnistes n'avaient pas cherché à se dérober à leur devoir tels qu'ils le comj^renaient. Ils avaient donné leur propriété et leur vie à l'agitation anti-esclavagiste. Mais ils étaient d'avis, ainsi que les pires des « Copperheads » (i), dene pas s'opposer à la sécession du Sud, à cause du caractère erroné et étroit de leurs idées politiques. Si la crise avait, dans une grande mesure, été amenée par la léthargie morale, et ne pouvait être combattue convenablement que ])ar un grand déploiement et une grande dépense d'énergie morale, elle avait été amenée tout autant par le manque d'intelligence politique. Le salut de l'Union dépendait d'abord expressément d'une meilleure compréhension, par r()])ini<)ii |)ijl)liiiu<' du Nonl. des qutislions rn litige et de leurs consecjuimres Kn dé])it de la confusion de.s avis tju'on l(;ur pré.sentail et k\vs liabitudes décevante.-*
(t) Toroio tl« népni déiigiMOl un Aniiric«ln «1m Nord qui synipiithisiail jvec lo Sud.