L'ESCLAVAGE COMME INSTITUTION DÉMOCRATIQUE
de leur pensée politique, les gens du Nord finirent par démêler la question essentielle, et alors ils soutinrent loyalement l'homme qui mieux qu'aucun autre chef politique avait défini comme il convenait la question en litige.
Cet homme était Abraham Lincoln. Le service particulier que Lincoln rendit avant la guerre à ses compatriotes fut d'avoir vu plus juste et pensé plus profondément que ses contemporains. Il lui fallut aussi du courage, car, au commencement, il agit contre l'avis de ses compagnons républicains. Mais en 1858, si un grand nombre d'hommes avaient le courage, bien peu avaient l'intelligence disciplinée de Lincoln et sa clairvoyance pénétrante. Dans la vision de Lincoln, chaque aspect de la situation occupait la place relative qui lui convenait. Il était tout aussi capable de découvrir la faiblesse logique de la position de son adversaire que d'expliquer la lucidité de son propre jugement, d'une manière simple et persuasive. Il arriva que le corps d'opinion publique auquel il s'adressait était précisément cette partie de la démocratie américaine, qui semblait le plus disposée à se laisser abuser et à permettre aux chefs sudistes d'agir à leur guise, mais dont l'adhésion à la cause nationale était nécessaire au maintien de l'Union. C'est dans cette masse d'opinion ]mblique, après la déclaration de sa candidature au Sénat, qu'il fit pénétrer à coups redoublés une dure vérité nouvelle. Il fut le premier politicien responsable qui tira la conclusion logique de la politique du parti républicain. La Constitution était incapable de guérir les maux qu'elle avait fait naître. En autorisant l'esclavage, elle établissait une institution dont la légalité n'empêchait pas qu'elle fût anti-nationale. Cette institution, il fallait la réduire à l'impuissance ou la transformer et s'emparer de l'idée nationale américaine. L'Union était devenue une maison où régnait la discorde, et cette séparation profonde ne pouvait être comblée et franchie par un simple attachement loyal à la Constitution ou i>ar une interprétation anti nationale de la
démocratie. L'Union légale était menacée précisément parce que l'intégrité nationale américaine était en train d'être démolie par une institution anti-démocratique. La maison devait ou s'écrouler ou cesser d'être divisée. C'est ainsi que, pour la première fois, un politicien responsable proclama que la nationalité américaine était un principe de vie plutôt qu'un lien légal, et l'on ne saurait trop apprécier le service que Lincoln rendit à son pays en faisant comprendre à la démocratie de l'Ouest que les Américains vivant à cette époque étaient responsables de leur intégrité nationale. Il ne laissa plus reposer sur rien le point de vue traditionnel des pionniers, — qui avaient le sentiment patriotique et national, mais faisaient des projets et de l'agitation pour le succès de desseins locaux et individuels.
Le mérite de l'attitude de Lincoln semble autant dû à son caractère qu'à son intelligence, et c'est indiscutablement le cas. Je n'entends pas par là que la grandeur de Lincoln fut plutôt une question d'intelligence que de volonté, mais qu'il rendit à son pays un service remarquable parce que son intelligence lumineuse et disciplinée et sa vigilante prévoyance nationale lui permirent de donner à chaque aspect d'une situation compliquée et confuse sa juste importance relative. Plus tard, quand il fut devenu Président et qu'il fut obligé de prendre une résolution décisive pour empêcher l'écroulement complet de la maison, il fit preuve alors d'une inflexibilité de vt)lonté non moins remarquable que les connaissances profondes dont il avait fait preuve précédemment. Car aussi longtemps qu il cliercha sa voie, il hésita avec fermeté et patience, mais quand il se fut décidé, rien ne put le troubler ou le détourner de son but. En effet, yuMidant les semaines d'angoisse qui précédèrent le bombardement <lu lorl Sumter, Lincoln semble être 1(* seul homme sage et résolu au milieu d'un groupe de chefs qui étaient ou bien résolus et fous, ou bien sages (d une certaine manière) et irrésolus L.i <|uaiUil('' (le mauvais cousfil^ i)r(''S('iit(''s ;iii pruple
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américain à cette époque est quelque chose d'effrayant et ne peut s'expliquer que par les mauvaises habitudes morales et intellectuelles qui s'étaient implantées dans notre pays pendant quarante ans de turpitude nationale. Mais Lincoln ne se laissa pas un instant détourner de sa route. Si l'Union était attaquée, il était prêt à la défendre avec zèle. Si elle n'était pas menacée, il était prêt à faire le peu qui lui serait possible pour dénationaliser l'esclavage; mais il refusa de rejeter les fruits de la victoire républicaine en renouvelant la politique de compromis futiles et immoraux. Derrière toutes ses opinions il y avait finalement une stabilité de dessein qui était à la fois le résultat d'une saine discipline mentale et d'une ferme volonté. C'était un esprit différent en cela de celui de Clay, de Seward et même de Webster, qui n'avait jamais été diminué par son propre exercice. Dans son âge mûr. il lui arriva rarement, si même jamais, de proclamer une idée qu'il n'eût pas sérieusement approfondie, et il n'abandonna jamais une vérité une fois qu'il l'avait complètement acquise.
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