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CHAPITRE II

LE SPÉCIALISTE D'AFFAIRES

Avant de rechercher les conséquences et la portée de cette organisation spécialisée des affaires américaines dans le domaine pratique, il nous faudra en examiner l'origine avec soin. Une compréhension exacte et complète de cette origine nous amènera clairement, d'elle-même, à estimer de quelle manière on doit en apprécier les conséquences et les corriger, partout où on le jugera nécessaire.

La grande influence croissante des nouveaux chefs non officiels a été due non seulement aux conditions économiques et à l'initiative individuelle, mais aussi à la nature de nos idées et de nos institutions politiques. D'après la théorie traditionnelle américaine, l'individu devait avoir les mains libres. Dans la mesure où il était soumis à un règlement et à un contrôle publics, ce contrôle devait être exercé par les autorités locales, et il en devait résulter une heureuse alliance de la prospérité individuelle et du bien public. Mais cet espoir, comme nous l'avons vu, était une illusion. S'il y a eu, effectivement, de la prospérité individuelle, ce n'est pas l'individu moyen qui en a profité, mais le spécialiste, et, quelque bénéfice que le public en ait recueilli, ce bénéfice est accompagné de tant de désavantages et d'inconvénients que, même s il ne doit pas être absolument ( ondamné, on no saurait l'appnmver .sans réserve. Il est un fait évident, c'est (|iic riiulivitlu, en pnursuivanl en toute liberté et

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avec énergie ses propres intérêts, n'a pas été le bienfaiteur public supposé par l'interprétation traditionnelle américaine de la démocratie. Il a sans doute, tout en travaillant pour lui, indirectement travaillé au profit de la communauté ; mais chaque fois que ses intérêts se sont trouvés en conflit avec l'intérêt public, il a naturellement donné la préférence aux siens propres. Sous le régime de notre système politique traditionnel, il n'y avait, jusqu'à ces derniers temps, aucun moyen effectif de corriger cette préférence.

Tant que les opportunités économiques de la vie américaine consistèrent principalement à s'approprier et à améliorer les terres non cultivées, l'homme énergique, de condition moyenne, n'éprouva aucune difficulté à obtenir sa juste part de la production économique toujours plus abondante dans ce pays ; mais il vint un temps où de telles opportunités, tout en gardant une importance, diminuèrent devant celles que faisait prévaloir le développement d'un système économique plus mûr. Ces opportunités qui tenaient, naturellement, au développement manufacturier, industriel et technique du pays, exigeaient, en raison des conditions de la vie américaine, un type d'homme très spécial — l'homme qui apporterait à sa tâche non seulement de l'énergie, mais un dévouement sans scrupule, de l'originalité, de l'audace et, avec le temps, un grand fonds d'expérience instructive Les conditions primitives de l'industrie en Amérique difTérai<'nt de celles dv l'Hurope par une sorte de fluidité, d'instabilité qui les rendait extrêmement précaires. Les brusques changements des marchés, des méthodes commerciales et du matériel industriel, rendaient très difficile la sécurité du (commerce. Un manufacturier ou un marchand ne pouvait pas, comme en Kurope. assurer la stabilité de ses affaires en se conformant simplement aux saines méthodes conservatrices. L'homme d'affaires américain avait de pins vastes occasion.s et les main.s plus libres (ni«» son pnitotvpe «Miropéen. niais il était

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aussi harcelé par des concurrents plus sérieux, moins scrupuleux et plus dangereux. Le fermier, laborieux et économe, pouvait raisonnablement compter sur une modeste aisance, due en partie à ses propres efforts et en partie à l'augmentation de valeur de sa terre dans un milieu plus peuplé; mais l'homme d'affaires ne jouissait pas d'une pareille sécurité. Dans son cas c'était la guerre au couteau. Il n'avait le choix qu'entre des opérations commerciales d'une audace agressive et l'insignifiance financière ou la ruine.

Cette situation était due autant au caractère de l'homme d'affaires américain qu'aux circonstances économiques de son milieu. L'énergie américaine s'était consacrée au développement économique. L'homme d'affaires, en cherchant à réaliser ses ambitions et ses projets, n'était retenu ni par le contrôle du gouvernement ni par la coutume sociale. Il n'avait rien d'autre à faire ni à considérer que l'avancement et le succès de ses propres intérêts commerciaux. Il était ardent, énergique et impatient. Il aimait la fièvre et le risque des grandes opérations. Le capital dont il disposait était généralement trop faible pour la conduite prudente et sûre de ses affaires; il était, en conséquence, obligé d'être audacieux, s'il ne voulait pas être laissé en arrière dans la course après la fortune. Une année, il réalisait peut-être d'énormes profits, et. l'année suivante, il Irisait la ruine et la banqueroute. Dans des conditions aussi critiques, les principes conservateurs et la circonspection conduisaient droit au suicide. C'était l'instinct de la conservation, autant que l'esprit d'aventure, qui lui faisait rechercher les marchés plus importants, les méthodes nouvelles meilleures ou des moyens particuliers pour devancer ses concurrents. Il n'avait pas de forteresse h l'abri (le laquelle il ])ùl cacher ses conquêtes et jouir «le leur possession. Entouré qu'il était d'ennemis violents et de frontières sans défense, il pensait que son meilleur moyen de sécurité consistait en une politique d'innovation ««t d'expansion constantes.

D'ailleurs, même après avoir conquis le rempart solide d'un capital suffisant et de débouchés industriels plus stables, il n'éprouvait aucune tentation de céder la place et de jouir des dépouilles de ses conquêtes. Les distractions sociales, intellectuelles, ou même les plaisirs plus vulgaires, accessibles aux hommes de loisir et opulents, le laissaient froid et ne parvenaient pas à exciter en lui un tressaillement, comparable en quoi que ce soit à l'excitation provoquée par l'exercice de ses capacités et de sa puissance dans le monde des affaires. Il ne pouvait conquérir qu'en vertu d'une volonté forte, tenace, aventureuse et sans scrupule ; quand il avait conquis, il était sous la domination complète de cette même volonté. Il ne lui restait plus qu'à jouer son rôle jusqu'au bout, — alors même que les profits additionnels qu'il retirait de ses entreprises ne lui fussent d'aucune utilité dans la vie.

Cependant si la nature fluide et flottante des conditions économiques aux Etats-Unis et la violence des méthodes rivales avaient changé les aff"aires en guerre dangereuse et agressive, l'expansion énorme et constante des marchés américains donnait aux récompenses de la victoire une importance correspondante. Non seulement la population du pa^'s s'augmentait dans des proportions incroyables, mais les demandes relatives à certains produits, services et commodités dont la nécessité se faisait .sentir, augmentaient dans des proportions plus grandes que la population elle-même. Le peuple américain formait encore un groupe homogène d'êtres humains qui avaient à peu près besoin des mêmes choses. Ils en réclamaient davantage chaque année; à chaque réduction de prix du produit correspondait uno (Icmando plus active. Les grandes opportunités rommcrciales de la vie américaine consistèrent, en conséquence, à fournir quelque objet populaire et nécessaire, ou à faciliter quelque service public, à un j^rix moins élevé que tout autre corn urrr-nl. Les hommes d'afTaires s'eff'orcèrenl donc d'ob-

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tenir quelque avantage sur leurs compétiteurs dans la production de cet objet, ou la création de ce service public, à de nneilleures conditions. Il en résulta une amélioration constante du mécanisme de la production. On reconnut que le bon marché dépendait en grande partie de l'utilisation efficace des machines, et que celle-ci dépendait d'une usure constante de la machine et de son remplacement par une meilleure. Mais si l'avantage économique d'une utilisation intensive et l'amélioration constante du matériel d'exploitation furent la découverte économique la plus importante faite par l'homme d'affaires américain, il fut aussi encouragé par son milieu à chercher des économies par d'autres moyens moins légitimes. Le grand but à atteindre consistait à obtenir quelque avantage refusé aux concurrents. Alors l'homme d'affaires pouvait non seulement rendre sa position sûre, mais mettre en déroute et annihiler ses adversaires.

C'est alors que les chemins de fer vinrent en aide à l'homme d'affaires agressif et sans scrupules. Ils donnèrent à de tels individus un avantage sur leurs rivaux en leur accordant le privilège de tarifs spéciaux.

Cette pratique ayant joué un rôle décisif dans le développement des affaires en Amérique, il est d'autant plus nécessaire d'en rechercher les effets et la portée, bien qu'ils aient été déjà fréquemment signalés.

Les chemins de fer eux-mêmes sont, peut-être, l'exemple le plus parfait des profits résultant, dans un pays au développement rapide, de la possession de certains avantages, en créant pour le public un service indispensable. Les voies ferrées ne furent pas construites comme dans la plupart des Etats européens, sous la surveillance et d'après des règlements du gouvernement, ou .selon un plan général qui empêchât toute concurrence inutile. Leurs tracés et leurs méthodes furent presque entièrement le fait d'entreprises privées, et furent subonlonnés

aux nécessités locales. A l'origine, ce furent des chemins de fer locaux partant des grandes villes, et ce ne fut que très lentement qu'ils furent organisés de façon à correspondre avec les grandes voies nationales du commerce. Pour la construction des lignes principales, on commença par raccorder les chemins d'intérêt local en de grands réseaux. Ces combinaisons donnèrent dénormes profits, parce que le trafic des réseaux consolidés s'accrut dans de plus grandes proportions que les frais d'exploitation du nouveau système. Quand ces combinaisons furent achevées, les propriétaires du réseau consolidé se trouvaient précisément dans la position de gens qui auraient obtenu un certain avantage stratégique en fournissant à leurs compatriotes un service nécessaire. Leurs points de départ et d'arrivée, leurs droits de parcours, leur matériel ne pouvaient être doublés qu'à grands frais, et leurs propriétaires étaient nécessairement en situation de bénéficier de l'accroissement du pays en industrie et en population. 11 n'est pas douteux que leur position économique ne fût précaire, sous certains rapports. Ils n'échappaient pas à la nécessité à laquelle devaient se soumettre les autres entreprises américaines, de lutter pour conquérirune part suffisante des dépouilles. Mais, en livrant le combat, ils avaient obtenu certains avantages qui, employés avec intelligence, les conduiraient nécessairement à la victoire, et comme nous le savons tous, l'expérience a prouvé que ces avantages étaient suffisants. Les chemins de fer ont été la principale source <|ui ait engendré à elle seule les grandes fortunes américaines; les hommes qui .sont à la tète des grandes lignes du continent sont les plus puissants et les plus éminents des chefs de 1 industrie américaine

Cependant, si important (|u'ait été l'effet direct des grandes entreprises de chemins de fer sur l'économie industrielle du pays, leurs conséquences indirectes ont ])robal)lement été i>lus importantes encore. Dune manière ou d'uni" autre, elles ont été

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le plus efficace de tous les agents qui aient contribué à une plus vaste organisation des industries américaines. Il est probable que, à la longue, les besoins économiques ordinaires de millions de démocrates prospères pouvaient être satisfaits aux prix les plus réduits, au moyen d'usines bien situées et bien outillées, du type le plus vaste ; mais le chemin de fer hâta ce résultat et en détermina le caractère particulier. La population des États-Unis est tellement disséminée, les distances sont si énormes, les variations du niveau topographique si grandes, que les industries y auraient gardé un caractère local, aussi longtemps que le système de transport se serait borné aux voies fluviales et aux routes. Un mo3'en de transport plus rapide à travers le pays était, en conséquence, une condition indispensable de l'organisation nationale de l'industrie et du commerce américains. Le chemin de fer non seulement pourvut à ce besoin, mais, venant presque au début de notre développement industriel, il en modifia et détermina grandement le caractère. En augmentant considérablement l'aire dans laquelle les produits d'une localité quelconque pouvaient se vendre avec profit, il favorisa naturellement la concentration de quelques usines importantes dans des emplacements particulièrement favorables, et ce progrès naturel fut accéléré par la conduite adroite des grandes compagnies dans l'établissement de leurs tarifs. L'accroissement rapide des grandes usines de production était forcé et amené par les réductions de prix que leur accordaient les chemins de fer. Sans de telles réductions, la grande corporation manufacturière entre les mains d'un petit nombre d'individus aurait pu naître; mais ces individus n'auraient été ni aussi puissants (|u'ils le sont de nos jours, ni aussi oj)ulents, ni si exposés au soupçon.

Il est donc particulièrement tiésirabh^ de comprentlri> com- Micnl on (Il vint à a<:c(»nler ces réductions. C'était en apparence contraire au.\ iiUérèls des compagnies de ( hemins de ter de

diminuer leurs tarifs au profit d'une catégorie quelconque de leurs clients; c'était aussi une pratique illégale qui ne pouvait s'exercer que par des méthodes secrètes et clandestines. Presque toutes les lois d'État, en vertu desquelles les compagnies de transport avaient été organisées, avaient défini les chemins de fer, de même que les grandes routes, comme des nécessités d'intérêt public. Les Etats avaient accordé à ces compagnies le pouvoir d'exproprier la terre ; et la délégation d'un tel pouvoir à une compagnie privée impliquait, naturellement, certaines obligations de cette compagnie vis-à-vis du public, comme étant chargée du service des transports en commun, et parmi ces obligations celle de ne pas accorder de privilèges spéciaux à un client quelconque devait être évidemment comprise. Quand on a demandé aux directeurs des compagnies de chemin de fer pourquoi ils diminuaient les prix des tarifs publiés et tournaient la loi, ils ont toujours prétendu qu'ils ne pouvaient pas faire autrement ; et quoi qu'on puisse penser de cette excuse, on ne saurait l'écarter à la légère. Comme nous l'avons vu, les grandes lignes conduisant de Chicago à la côte furent le résultat des consolidations de chemins de fer locaux. A la suite de ces consolidations, ces compagnies commencèrent entre elles une lutte acharnée pour s'assurer le transport des marchandises jusqu'à destination; les réductions de prix furent un incident inévitable de cette rivalité. Les grandes lignes, dans les premières années de leur existence, se trouvèrent dans la position de beaucoup d'autres entreprises commerciales américaines. Pour leur temps, elles faisaient plus que suffire au transport de tout le fret offert; et comme il n'était pas en quantité suffisante, elles luttaient san.s merci pour ce qu'il y en avait alors. Lorsqu'un gros expéditeur était prêt à leur garantir une certaine quantité de fret, (îH échange de tarifs spéciaux, elles étaient obligées de lui accorder ces réductions, si elles ne voulaient pas manquer l'afFairc. Mlles s'y ré.signaient. iialurcllciiicnt . cl justifiaicMit

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leur soumission comme étant une mesure de conservation.

Point n'est besoin de grande intelligence pour découvrir en cette situation l'évidence d'un cercle vicieux.

Absorbés par les affaires, et avec la liberté d'action que leur laissaient l'organisation même et l'orientation de la vie américaine, les Américains avaient fait des rivalités commerciales une lutte âpre et sans merci, tandis qu'en même temps l'instabilité des conditions économiques américaines rendait le succès des plus précaires. Tout individu, sagace et résolu, cherchait à s'assurer contre les dangers de cette situation au moyen d'avantages spéciaux ; et le plus efficace de tous ces avantages, c'était, évidemment, des tarifs de chemin de fer spéciaux. Mais un expéditeur tel que John D. Rockefeller, ne pouvait obtenir des tarifs spéciaux que parce que les chemins de fer se trouvaient dans une position semblable à la sienne et luttaient furieusement entre eux pour la sliprématie. L'expéditeur favorisé et le chemin de fer trouvaient pour se justifier la même excuse de conservation personnelle et quelquefois même prétendaient qu'il n'était que juste qu'un gros expéditeur obtînt l'avantage d'un tarif de faveur sur un expéditeur ordinaire. Tout cela était fort bien pour le gros expéditeur et le chemin de fer ; mais pendant ce temps-là que devenait le petit expéditeur que M. Rockefeller avait le pouvoir d'annihiler grâce à son contrat avec les compagnies de chemin de fer ? Le petit expéditeur se voyait obligé de quitter les affaires, parce que des corporations auxquelles l'Iùat avait accordé des privilèges spéciaux, comme chargées d'un service public de transport, avaient un intérêt particulier à traiter avec ses concurrents plus importants, plus audacieux et moins scrupuleux que lui.

11 est évident qu'un tel résultat eût été impossible, si dans ce cercle vici(;ux d'intérêts particuliers s'était affirmé quelque )i.iri un inl(''rrt jiublic dominant; et il y avait plusieurs points où il eût été facile défaire intervenir un ici iiilcrêl Le cercle

aurait été brisé, si, par exemple, on avait formellement et efficacement interdit la concession de prix réduits comme illégale; mais, en réalité, elle ne pouvait être efficacement interdite par les autorités publiques vis-à-vis desquelles les compagnies ou les gros expéditeurs étaient théoriquement responsables. Un expéditeur d'huile de Cleveland (Ohio) aurait de la peine à faire valoir ses protestations contre les différences illégales consenties par une compagnie de chemin defer, dont le trafic intéresse plusieurs États et dont les statuts ont été établis d'après les lois de New-York. Il pourrait sans doute s'adresser au gouvernement fédéral, mais le gouvernement fédéral avait, à ce moment-là, perdu pour bien des raisons l'autorité qui lui eût permis une intervention utile. Tout d'abord il fallait surmonter le préjugé démocratique contre ce qui était appelé centralisation. Pendant la première période de construction des chemins de fer, une tradition dominait, celle du contrôle local sur le mécanisme du transit et des transports. On n'avait pas prévu, ou Ton avait jugé comme sans importance, le fait que le chemin de fer deviendrait finalement le véhicule par excellence du commerce entre les lùats. ].e gouvernement fédéral n'intervenait que lorsque son intervention et son appui, comme dans le cas des lignes du Pacifique, étaient sollicités par des intérêts privés. Pendant longtemps l'idée que le gouvernement fédéral eût une responsabilité quelconque en ce qui regarde le sy.stème national de transport ne fut suivie d'aucune conséquence pratique.

Knfin on adopta un(; loi relative au com mené entre Ktats. dans laciuellc il fut reconnu <iue le système américain des transports impliquait un intérêt national Mais cette loi, de nu;me <)ue nos lois sur les tarifs, fut rédigée surtout à l'avantage d'uiuî combinaison d intérêts locaux <m p.irticuliers. (it elle ne bervil guère les véritabhîs intérêts de la nation en matière de chemins de fer. .S;ins doute elle interdisait les réducticms de

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tarif; mais les moyens de donner une sanction à cette prohibition étaient peu efficaces, et, pendant encore vingt années, cette interdiction demeura, en fait, lettre morte. Les articles de la loi interdisant les réductions de prix n'étaient en vérité que de l'hypocrisie légale. On ne pouvait les défendre ouvertement, mais elles se trouvaient mêlées à toutes les affaires du pays et le plus grand nombre des expéditeurs, dans l'intérêt desquels cette loi avait été votée, n'en désiraient pas l'application absolue. Leur influence à Washington était assez puissante pour empêcher l'adoption de toute mesure effective qui eût remédié au mal. La Commission Fédérale du Commerce entre les Etats, différant en cela des autorités locales, aurait été amplement compétente pour abolir les réductions de tarif, mais la vérité vraie c'est que l'opinion publique effective dans le monde des affaires supportait ce mal. si elle n'était pas de connivence avec lui : contre les intérêts privés en jeu, l'intérêt public pour le moment n'était pas de force. Toute la tradition commerciale américaine s'opposait à l'intervention du gouvernement dans les pratiques commerciales régnantes ; si l'on tient compte de ce fait, on ne saurait rejeter la responsabilité de ces diminutions de tarif sur les seules compagnies de chemin de fer et les trusts. Le système américain avait autorisé l'agrandissement individuel, énergique et sans scrupules, comme le meilleur moyen d'assurer le bien public ; les réductions ne faisaient que prouver d'une manière éclatante à quel point l'opinion publique permettait la domination des intérêts particuliers.

L'incapacité du gouvernement fédéral à protéger l'intérêt public, dans une questicm sur laquelle les gouvernements des Ltats n'avaient pas de contrôle effectif, accéléra grandement lOrganisation des industries américaines sur une échelle nationale, mais pour des fins particulières et spéciales. Certains individus, à la tête de certaines corporations, furent à même tl'ohtenir un avantage indiscutable eu assurant certains ser-

LES PRO^fESSES DE LA VIE AMERICAINE.

vices et en fournissant certains produits au marché américain, dont l'extension prenait des proportions énormes. Aussitôt que ces individus et corporations eurent obtenu des positions prédominantes, ce fut leur intérêt de chercher à s'y fortifier mutuellement par tous les moyens possibles. Une certaine corporation de grande importance a pour principe de traiter de préférence avec une autre corporation de même importance. Elles exploitent toutes quelque produit ou service, et la conduite économique de telles entreprises consiste à acheter et à vendre, autant que possible, en grandes quantités et au mo)'en de longs engagements. De tels engagements réduisent à un niveau relativement peu élevé les aléas inhérents aux affaires. Cela permettait aux directeurs de ces sociétés de compter sur un certain marché pour leur produit, ou sur une certaine dépense pour une partie de leur matière première : Il ne faut pas oublier que le principal objet de tout ce travail d'organisation industrielle fut de diminuer les hasards de la concurrence et de soumetttre les grandes opérations commerciales à un contrôle efficace. On peut voir un exemple remarquable de l'effet de tels intérêts et motifs dans le bail des terrains de minerai loués au Grand Chemin de fer du Nord, par la Corporation de l'Acier des États-Unis. La Compagnie du chemin de fer possédait la plus grande quantité de bon minerai de la région, en dehors du contrôle de la Corporation de l'Acier, et si ces terres avaient été cédées à bail à un grand nombre de petites sociétés, les moyens dont disposaient les fabricants d'acier indépendants pour soutenir la concurrence avec la grosse Corporation de l'Acier, eussent été considérablement augmentés. Mais la Compagnie du (irand Chemin de fer du Nord trouva plus simjjlr et plus jjrudent d'avoir affaire k une seule grande société qu'à plusieurs petites, et, de cette façon, la Corporation de l'Acier a presque obtenu le monopole de la matière première la plus nércssairc iv la production «lo l'acier raffiné. 11 sera facile

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de comprendre, en conséquence, combien il était inévitable que ces énormes corporations en vinssent à se fortifier en se prêtant un mutuel appui ; il faut d'ailleurs ajouter qu'elles avaient des motifs politiques, aussi bien qu'économiques, d'agir ainsi. Bien que ces gros personnages se donnent quelquefois le luxe apparent d'un combat acharné, ces luttes sont toujours le prélude de conventions encore plus étroites. Ils sont embarqués sur le même bateau; et, comme ils sont en butte à des inimitiés de plus en plus nombreuses, provoquées par leur agrandissement, ils ont toute raison possible de se prêter un appui constant et effectif.

On peut discerner dans cette singulière organisation de l'industrie américaine une alliance confuse entre une tendance saine et une autre malfaisante. Le mobile qui poussait des hommes comme John D. Rockefeller à se soustraire à la lutte sauvage dans laquelle tant d'hommes d'affaires américains se trouvaient engagés, était en lui-même très justifiable et marquait un progrès. La concurrence en affaires était insuffisamment modérée par la condition ou le caractère dominant de la vie américaine. Aucun homme sensé et bien doué ne se soumettra à une exi.stence aussi précaire sans faire quelque tentative pour y échapper; et si les moyens employés par M. Rockefeller et d'autres pour assurer leur sécurité ont servi à rendre la vie commerciale de leurs rivaux encore plus précaire, ce résultat n(; fut (jue l'expiation que les hommes d'affaires américains eurent à subir en raison de leurs propres excès. La concentration des forces dirigeantes, le contrôle partial, la perfection d'organisation qui en résulte n'étaient pas nécessairement une mauvaise chose. Ce fut même, sous quelques rapports, une chose décidément très bonne, parce qu'une direction, de quelque nature qu'elle soit, possède certains avantages qui lui sont l)ropres. Los trusts ont certainement réussi à réduire la soniine des déchets, inévitables dans la condition priMuière duni' ci>n-

LES nnOMESSES DE LA VIE AMEIUCAISE.

currence sans aucune règle. Les sociétés importantes, qui ont les moyens de se procurer le meilleur outillage, qui ont à leur disposition un gros capital et peuvent prévoir avec une économie rigoureuse tous les détails affectant la production et la vente d'un produit ou d'un service public de premier ordre, sont réellement en mesure de réduire les frais de production à un minimum ; dans le cas de certaines sociétés américaines, de tels résultats ont été véritablement obtenus. La nouvelle organisation de l'industrie américaine a créé un mécanisme économique qui est capable de rendre des services prodigieux et illimités au peuple américain.

Dun autre côté, cet avantage est de beaucoup diminué par les opportunités spéciales qu'il offre à un petit nombre d'individus. Ces opportunités ne vont pas, en aucun cas, jusqu'au monopole ; mais elles confèrent une espèce de privilège économique, r|ui permet d'arracher au marché américain, constamment augmenté, des profits hors de proportion avec la valeur des services économiques Ce qu'il y a, cependant, de plus malheureux encore, c'est la position équivoque de ces grosses corporations vis-à-vis des lois qui ont présidé à leur organisation et des autorités publiques qui sont censées les contrôler. Nomlire de grandes (compagnies de chemins de fer ou sociétés industrielles ont atteint leur développement ac tuel, en partie par la manière dont elles f)iit éludé ou bra vt' la loi Leurs organisateurs ont tiré avantage du système américain de gouvernement local et de la disposition des Américains à ré<Uiire les fonctions du gouvernement fédéral .i un minimum ; ils prolilèrent de ces conditions légales et des idées politiques courantes pour organiser un mécanisme industriel, «pii échapperait en fait aux lois locales et aux Omeiionnaircs locaux. Des lois d'ivl. its favorables aux ror- ]>orations leur ont permis (U« s'abattre sur le ]»ays enli«.'r comme sur une pniie, »'t !«•*, lois «pji <lans dauirrs lùats sont défavf)rable.H aux coqioralions ont «'*t«'' «mi lait <lii(l<'«'s. Les grosses cor-

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porations se sont trouvées trop grosses et trop puissantes pour les lois et les fonctionnaires auxquels le système politique américain les a soumis ; leur position légale équivoque a eu pour résultat la conception de la vie publique américaine et l'affaiblissement sérieux de notre système de gouvernement local.

Le résultat net de l'expansion industrielle des Etats-Unis depuis la guerre civile a été l'établissement, au cœur du système économique et social, de certaines inégalités manifestes de condition et de puissance. Les grandes lignes américaines de chemin de fer et les grandes sociétés industrielles ont à leur disposition des ressources et conduisent des opérations comme n'en avait pas vu encore l'histoire économique du monde. Les grands chefs d'industrie américaine ont accumulé des fortunes également sans précédent, quand il s'agit d'individus qui n'ont exercé aucun pouvoir politique officiel. Ces inégalités proviennent de l'organisation de l'industrie américaine sur une échelle presque nationale, — organisation qui fut créée comme moyen d'échapper aux maux intolérables de la concurrence non réglementée. Chaque aspect des méthodes commerciales américaines a aidé à les rendre inévitables, et la responsabilité s'en doit étendre sur tout le système commercial et social. Mais en dépit du fait que leur origine est le résultat inévitable des méthodes commerciales, des idées et institutions politiques de l'Amérique, elles constituent un problème sérieux que la démocratie devra envisager ; ce problème offre maints aspects divers, dont le plus grave est la proportion même des inégalités qu'il engendre. Les hommes riches et les grandes corporations sont devenus trop riches et trop puissants jiour leur pt)siti()n ofh- • ielle dans la vie américaine. Ils n'ont pas oIxm aux lois Ils ont essayé de dominer les fonctionnaires, les exécuteurs et les interprètes de la loi. ils ont peu fait pour adoucir, et beaucoup pour exciter le ressentiment et les suspicions. Bref, si leur

œuvre a été une œuvre de construction au point de vue économique et industriel, elle a favorisé la corruption politique et la désagrégation sociale. Nouveau-nés des institutions traditionnelles de l'individualisme, des idées et des coutumes américaines, ils se sont tournés contre leurs parents et leur ont fait une vilaine blessure. Il arrivera que ces monstres économiques seront la cause de la destruction des systèmes d'idées, d'institutions et de coutumes d'où ils sont issus, ou qu'ils seront détruits par eux.

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