CHAPITRE II
LOGIQUE DE LA RÉFORME
Les réformateurs partent de cette idée que les maux de l'heure actuelle et ses abus viennent surtout de cette énergie et de ce manque de scrupules grâce à quoi les hommes daifFaires et les politiciens ont exploité à leur profit le bon Américain qui laisse faire. On admet dès lors qu'il suffirait, pour rétablir l'équilibre, dune recrudescence générale d'énergie morale, soutenue par quelques changements dans la législation. Cette conception n'est qu'à moitié vraie. Sans doute le « peuple » des États-Unis a fait preuve d'indolence morale en permettant à des intéressés spéciaux, dénués de scrupules, d'usurper trop de pouvoir ; mais il y a autre chose, et ce n'est pas là toute l'histoire. L'énergie sans scrupule du « boss » ou du millionnaire « souillé » est en relation vitale avec l'indifférence morale du « peuple ». Les uns et les autres ont été encouragés à croire, d'après la nature de nos idées et de nos institutions traditionnelles, qu'un homme pouvait être patriote, sans avoir pour cela ni sentiment du bien public, ni désinléres- .sement. On se faisait de l'Ktat démocratique l'idée d'un mécanisme polititjue, dont le but serait d'assurer certains droits cl r)pportunités à l'individu ; l'on ne doutait ]>;is, d'ailleurs, que l'individu n'y trouvât le maximum de bonheur, dun bonheur en harmonie avec l'inlérèt i)ublic Ln conséquence, lorscjue le « bo.H» » et ]r milli«)iinaire « s«)uillé » profilèrent de cette situa-
LOGIQUE DE LA REFORME
tion pour s'approprier personnellement une part excessive de la puissance politique et économique, ils ne firent que mettre en pratique une idée qui, par tradition, était entièrement respectable et qui, durant l'époque des pionniers, n'avait pas donné de mauvais résultats. Dun autre côté, si la masse des électeurs américains ne s'avisa du danger de cette usurpation que lorsqu'elle eut pris de trop vastes proportions, ils ne furent pas, non plus, sans excuse pour justifier leur léthargie et leur insensibilité. Eux aussi, avec moins d'ampleur, avaient considéré le système politique et économique américain surtout comme un système établi en vue de leur avantage individuel ; et il leur parut indigne de beaux joueurs de se retourner contre leurs concurrents plus heureux et de les mettre en pièces, jusqu'au moment où on leur dit que les « trusts » et les « bosses » violaient le principe sacré des droits égaux. Ainsi les abus dont nous nous plaignons ne sont pas de mauvaises herbes que l'on a laissé pousser par négligence et qui peuvent être facilement extirpées par un homme armé d'une houe. Ce sont des plantes cultivées, qui, si elles ne sont pas spécifiées dans le plan du jardin politique et économique américain, ont du moins été encouragées dans leur croissance par des méthodes de culture traditionnelle.
Le fait que cette dangereuse usurpation de pouvoir a été effectuée en partie par des procédés contraires aux lois a été la cause qu'un grand nombre de réformateurs ont perdu de vue deux points importants, qui ont une relation organique avec la théorie et la pratique de la réforme. La violation de la loi était en elle-même, en partie, le résultat d'une législation d'État contradictoire et imprudente, et pour cette raison elle ne parut pas trop monstrueuse à ses auteiTTs. ni à l'opinion publique. Mais même si la loi n'avait pas été violée, des résultats semblables se seraient produits. En vertu du système traditionnel américain, avec la liberté accordée à l'individu, avec les res-
trictions imposées à l'autorité centrale et la supposition d'une identité réelle de l'intérêt individuel et de l'intérêt public; en vertu d'un tel système, des individus sans scrupules et d'une énergie extraordinaire devaient être amenés à une dangereuse usurpation de pouvoir dans l'ordre politique et économique. Il leur était loisible de le faire ; et s'ils avaient négligé cet avantage, leur négligence n'aurait pas été une preuve de désintéressement ou dimpeccabilité morale, mais de pure faiblesse et d'incapacité.
Dans quel embarras extrême on se trouve, si l'on considère la réforme comme équivalent simplement au retour de la démocratie américaine à une condition première de pureté et d'excellence ! Notre condition politique et économique primitive ne fut pas, même dans les meilleures circonstances, un sujet pouvant donner lieu à une grande satisfaction. Elle ne saurait être rétablie, même si nous le voulions, et l'intérêt public n'a rien à gagner à ce qu'elle le soit. L'usurpation de pouvoir effectuée par les « trusts » et les « bosses » est, plus qu'autre chose, l'expression d'une initiative individuelle et d'une capacité d'organisation désirables, — qu'on a laissées devenir dangereuses et se corrompre, à cause de l'incohérence et du manque de suite et de responsabilité dans le système politique et économique américain. Une « purification » pourrait détruire le bien en même temps que le mal, et même si elle j)arvenait à extirper certains abus, ne ferait que préparer les voies à l'explosion, sous une autre forme, de la t<:ndance à l'agrandissement individuel et à la classification sociale. Aucune somme d'énergie morale, n'ayant pour but <|U(.* la mise en vigueur des lois, ne sera capable d'accomplir une réforme véritable ou durable. Ce sont les lois cUes-mèmeîs «lui sont en partie coupables, et encore plus blÂmable.s kont les groupes d'idée» et de i;oulumes tradition nelles que l'on trtjuve diîrrière les lois.
Les réformateurs ne sont pas arrivés, géneTaUnuMil. à établir
LOGIQUE DE LA REFORME
le diagnostic correct des abus politiques et économiques existants, parce qu'ils sont, autant que le politicien ordinaire, victimes des habitudes fausses, confuses et routinières de la pensée politique. Ils ont renoncé à la tradition de conformité de parti en ce qui regarde les questions politiques controversées. mais ils n'ont pas renoncé à une tradition de conformité encore plus insidieuse, — la tradition qu'un citoyen américain patriote ne doit pas, dans ses réflexions politiques, aller au delà des formules consacrées par les textes sacrés de l'Amérique. Ils adhèrent à la doctrine stupéfiante que les bons Pères de la République ont affranchi leurs enfants de la nécessité de pensées vigoureuses, consistantes, ou indépendantes en matières politiques, — que le devoir de leurs loyaux enfants consiste à répéter les mots consacrés et puis à attendre l'accomplissement miraculeux de la prospérité individuelle et sociale. En conséquence, tous les chefs du mouvement réformateur commencent par répéter pieusement certaines phrases stéréotypées sur l'égalité des droits pour tous et l'exclusion de privilèges particuliers, sur le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Après avoir de cette façon prouvé leur orthodoxie politique fondamentale, ils se disposent à interpréter ces phrases suivant leurs idées préconçues et intéressées de classe, de provenance ou de parti. Ils ne se sont jamais arrêtés à se demander si le principe de l'égalité des droits, tel qu'il est interprété dans la pratique des institutions et de la politique américaines, n'est pas en partie responsable de quelques-uns des abus existants ; si c'est une plate-forme sûre ou suffisante pour un mouvement réformiste; et si, en l'affirmant sans cesse comme le principe fondamental de la démocratie, on sera utile ou nuisible aux fins d'une flcMnocratie supérieure Leur orthodoxie, indiscutable sous ce rapport, les a rendus infidèles à la fois à leur intérêt personnel comme réformat(>urs et i\ la cause de la réforme. La réforme seule, en tant i{u«' protestation et réveil moral, est
condamnée à la stérilité. Les réformateurs qui bornent exclusivement leur rôle à protester et à purifier sont condamnés à des efforts mal dirigés, à un puritanisme mesquin et à un amoindrissement progressif de leurs facultés mentales. La réforme doit avoir la signification nécessaire d'un appel intellectuel, autant que moral ; elle n'accomplira pas ses destinées les plus hautes, si un réveil intellectuel n'y joint sa force et son allégresse.
Tous les Américains, qu'ils soient des politiciens ou des réformateurs professionnels, des millionnaires « prédateurs » ou des gens du peuple, des philosophes politiques ou des écoliers, acceptent le principe des « droits égaux pour tous sans privilèges spéciaux pour personne » comme la règle absolue et suffisante du système politique de la démocratie américaine. Les plates-formes des deux partis en font foi. Les avocats des corporations et leurs clients paraissent souvent y croire. Tammany lui rend hommage dans chaque campagne politique locale à New- York. Un sénateur démocrate, dans les intervalles de ses votes pour l'augmentation des droits sur les produits de son Ktat, déclare que c'est le résumé par excellence de toute sagesse politique. J.e fait que M. Bryan le cite dans la plupart de ses discours n'empêche pas M. Hearst de le faire imprimer dans ses écrits j)(jur montrer à quel j)oinl VAiiit'r/iiun peut être américain. Le fait que M. Hearst se l'est approprié en même temps que le drapeau américain, comme si c'était son bien particulier et personnel, n'a pas emj)êché M. Roosevelt <rex])li(|uer toute Ha réforme politique comme étant au fond un effort tenté pour restaurer un « S<juare Deal » c'est-à-dire, une condition où légalité des droits exclue tout privilège. Des réformateurs j)lus radicaux trouvent ce même principe également utile à leurs propres dessein.s. M. Frédéric C. Howe, dans .son Espoir de la iJémocratii', en fait exclusiveim-ni la l)ase d'un projet de socialism»' njunicipal étudi('* avec so\u. M Willi. mi Sinytlie, dans sa
LOGIQUE DE LA REFORME
Démocratie constructive, s'autorise du même principe pour préconiser le rachat immédiat par le gouvernement central des franchises des chemins de fer et des « trusts ». M. Henry George, Junior, dans sa Menace de Privilège, affirme que le simple citoyen américain ne jouira jamais de l'égalité de ses droits tant que la terre, les mines, les droits de route et de points termini des chemins de fer et autres choses semblables resteront entre les mains de propriétaires particuliers. Les socialistes collectivistes ne sont pas moins persuadés que l'institution de la propriété privée confère à certains individus un avantage injuste sur les autres. Tous les partis extrêmes, radicalisme ou conservatisme, individualisme ou socialisme, républicanisme ou démocratisme. s'accordent pour appuyer leurs arguments sur la base définitive de cet unique principe.
Sous ce rapport, le bon Américain se trouve en face de la même situation qu'avant la guerre civile. A cette époque aussi, l'abolitionniste et le propriétaire d'esclaves, le républicain et le pionnier démocrate, se déclaraient chacun l'interprète de la vraie doctrine démocratique. Aucun progrès véritable ne pouvait être fait en vue du règlement de la question, avant que l'opinion publique eût appris quel sens la démocratie devait attacher au double problème de l'esclavage et des droits de l'État. Il fallut le plus grand courage intellectuel et la plus grande habileté pour affranchir la conception démocratique des illusions et confusions de pensées qui permirent à Davis, Douglas et Garrison de se poser tous en démocrates impeccables. A notre époque, les réformateurs auront besoin d'autant de talent et de plus de courage pour élaborer le credo qui convienne à une démocratie américaine réformée et réformatrice.
II est possible que les leçons politiques tirées des discussions sur les droits des abolitionnistes et des Ktats ne soient pas d'un secours bicMi évident pour la solution de ce problème ; mais elles devraient du moins aider les réformateurs à comprendre
LES PROyfESSES DE LA VIE AMERICALXK.
les méthodes au moyen desquelles on peut atteindre le but que doit se proposer une démocratie réformée. La question de l'esclavage ne fit de progrès vers la solution que lorsqu'on en eût perçu la portée nationale, et lorsqu'on eût reconnu dans sa solution une responsabilité nationale. La réforme n'a fait aucun progrès véritable tant qu'on n'a pas compris qu'ici, également, existaitune responsabilité nationale qui exigeait l'intervention des pouvoirs du gouvernement central. La réforme est à la fois insignifiante et impuissante si l'on n'abandonne pas le principe jeffersonien de non-intervention. L'expérience de la dernière génération montre clairement que l'on ne peut laisser à lui-même le s^'stème économique et social américain, et que l'harmonie automatique de l'intérêt individuel et de l'intérêt public, qui est l'essence du credo démocratique jeffersonien. s'est trouvée être une illusion. Une intervention dans le cours naturel de l'action individuelle et populaire est nécessaire pour l'intérêt public, et cette intervention doit au moins être suffisante pour accomplir son objet La maison de la démocratie américaine est de nouveau en train de se diviser contre elle-même, parce que le droit national n'a pas été revendiqué avec fermeté, quand il est opposé à des intérêts spéciaux et locaux, et de nouveau aussi elle ne retrouvera l'unité que si elle est reconstituée sur de meilleures fondations. Si la réforme n'est pas, ou ne peut pas être, une restauralir)n. il faut absolument qu'elle aboutisse à une reconstitution.
Les réformateurs ont en partie fini par comprendre que la politique jcffersonienne de la dérive devait être abandonnée Ils ne rrf)ient plus i|ue le \;iisse.iu fie Tf^lat aniériraiTi, sini|tieHieut parce qu'il est l)ien bAti, ira tout seul à son havre de la Terre Promise, Ils comprennent la nécessité d'affirmer avec vigueur et constance l'intérêt public en face des intérêts privés et spéciaux et IVjbligation jiour les Américains de siilxudouiier, plus qu'ils ne l'ont fait «lans le pas.sé, ceux-«M à <fliii-là Ils se con-
» IQ2 «
LOGIQUE DE LA RÉFORME
duisent comme s'ils prévoyaient que le Vaisseau de l'État exigera désormais d'être piloté avec soin; un tour ou deux de la roue du gouvernail leur a donné une idée de la route à suivre. D'un autre côté, même les meilleurs d'entre eux ne semblent pas connaître le nom de sa destination définitive, ni toutes les difficultés de la navigation, ni la discipline sévère qui peut éventuellement être imposée à l'équipage du vaisseau. C'est dire qu'ils ne se figurent pas encore la nécessité de renoncer complètement à l'individualisme jeffersonien pour l'accomplissement d'une œuvre sincèrement individuelle et sociale. Ils ne se rendent pas compte que leur principe chéri des droits égaux pourrait bien devenir une charte dangereuse et fallacieuse. En faisant renaître la pratique d'une action nationale vigoureuse en vue de l'accomplissement d'un dessein national, les meilleurs réformateurs, s'ils en ont eu seulement conscience, ont dirigé l'attention sur un principe politique bien plus digne de confiance et bien plus utile. Pour assumer une telle responsabilité, il faut rejeter une grande partie du credo jeffersonien et tenter encore d'établir à sa place la popularité du credo adverse, celui de Hamilton, D'un autre côté, il en résulterait non moins sûrement une transformation de Ihamiltonisme en un principe politique entièrement démocratique. Cependant on n'a pas généralement songé jusqu'ici à tirer des conclusions des faits ci-dessus ; aucun des chefs de la réforme n'a cherché à lui donner la base nécessaire dun principe politique positif.
Seule une personne très naïve s'imaginera que les réformateurs accepteront cette nouvelle conception de réforme et seront persuadés de sa nécessité par une simple affirmation, quelqu'énergiquc qu'elle .«;oit, ou par un argument, si décisif soit-il. Mais si. ronime je lai dit. la réforme implique véritablement une critique des idées traditionnelles américaines et une conception plus resjjonsable et plus positive de la démocratie, ces implications se révéleront nécessairement dans l'histoire future de
^ 193 € CHOLY. — u
l'agitation réformiste. Les réformateurs qui comprennent seront aidés par la logique des événements, tandis que ceux qui ne peuvent pas et ne veulent pas comprendre, seront contrecarrés par la logique des événements. Peu à peu (on peut le prévoir) il s'établira une distinction précise entre les réformateurs qui osent critiquer et n'ont pas peur de reconstruire et ceux qui croient que la réforme est une sorte de conservatisme plus élevé. Ces derniers seront enrôlés de force, dans les rang de ceux qui soutiennent le système existant et qui en bénéficient, et le parti de réforme véritable deviendra plus fort après leur départ. Dun autre côté, les réformateurs sincères et décidés auront de la peine à ne pas se séparer en deux groupes divergents. L'un de ces groupes s'attachera fidèlement au principe des droits égaux et à l'esprit de la foi jeffersonienne. Il s'efforcera plus que jamais de détruire le caractère représentatif des institutions américaines, de dépouiller la direction officielle de toute véritable responsabilité et de cultiver l'individualisme aux dépens de l'intégrité individuelle et nationale. Le deuxième groupe, d'un autre côté, apprendra, peut-être, de l'expérience que le principe des droits égaux est une arme dangereuse entre les mains d'agitateurs factieux et simplement révolutionnaires, et même qu'un tel principe n'exprime que d'une manière partielle et assez misérable l'objet d'une politique de la démocratie. La logique de ses des.seins l'obligera à favoriser le principe d'un gouvernement représentatif responsable et il cherchera à forger des institutions qui animeront d'une vie nouvelle le gouvernement politique responsable Par-dessus tout, il dérouvrira, peutêtre, que l'entreprise d'unir le principe haniiliiuii<Mi (ruiic poliliqu«r (if responsabilité et d'efficacité nationale à un dessein franrh«*ment démocratifjue rlonnera une nouvelle signifuMlion au système hamillonien d'idées poliii(|iM's r\ une nouvelle puissance à la démocratie.