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CHAPITRE III

LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE ET SON PRINCIPE NATIONAL

Quelle que soit la relation établie par notre temps ou par la logique entre la nationalité et la démocratie, comme idées et forces politiques, elles furent à l'origine complètement indépendantes l'une de l'autre. Les cités grecques nous offrent les premiers exemples de démocratie; mais leur démocratie ne mit en relief aucun caractère spécifiquement national. En fait, la condition politique et l'idéal impliqués dans le mot nation n'existaient pas dans l'ancien monde. Le progrès, qui eut son point culminant dans la formation de l'état national moderne, commença quelque part dans le moyen âge — c'est-à-dire dans une période où la démocratie était presque une forme invraisemblable d'association politique. On pourrait découvrir quelques traces de démocratie dans certaines communes du moyen âge ; mais les nations modernes ne procèdent pas de ces petits États turbulents. Elles procèdent des divisions politiques plus vastes, auxquelles fut entraînée l'Europe pendant les Ages de Ténèbres, et elles ont grandi avec le succès graduel de l'entreprise qui allait conférer au gouvernement de ces contrées européennes les qualités d'efficacité et de responsabilité

Pour justifier complètement les affirmations ci-dessus, il serait nécessaire de faire un exposé critique du développement politique do l'Europe occidentale, depuis le IV" siècle avant Jésus-f'hrist . ou du moins d'imiiquer très sommairement

comment ont pris naissance les États modernes et comment ils se sont trouvés en relation avec la démocratie au fur et à mesure de leur propre développement. Il existe une foule dinterprétations erronées quant à la nature fondamentale d'un État national, comparée à celle d'une cité ou d'un empire, parce que le sens de l'idée nationale a été obscurci par les controverses où on a été entraîné soit pour l'attaquer, soit pour la défendre. On l'a assimilé à la fois à un principe politique révolutionnaire et à une question de race, alors qu'elle n'a, avec l'un ou l'autre, que des rapports essentiellement fortuits et accidentels. L État national moderne est au fond l'entreprise la plus intelligente et la plus heureuse qui ait été faite jusqu'à présent pour créer un type d'association politique relativement stable, efficace et responsable.

Les fins élémentaires que l'on se propose avant tout d'atteindre dans l'association politique sont : l'ordre intérieur, la sécurité contre une attaque de l'étranger, le règlement catégorique et juste des différends et des griefs domestiques et certaines facilités pour le développement individuel. Ces objets divers peuvent être ramenés à deux principaux, parce que l'ordre intérieur ne peut être maintenu chez un peuple vigoureux, si rien ne favorise le développement individuel ou le règlement des différends et des griefs. Pour qu'un État soit relativement à l'abri d'une attaque de l'étranger, il doit avoir assez de territoire, de population et de force militaire pour qu on le prenne en considération. La faiblesse fondamentale de la commune ou de la cité ont toujours tenu à ce ([ue ces organisations sont incapables de se défendre contre les agressions de voisins plus nombreu.x ou plus guerriers et à leur incapacité corrélative de régler leurs propres différends intérieurs sans intervention étrangère iJ'un autre coté, ([uanil un iMal s'est trouvé assez étendu et ass«*z bien organisé pour se .sentir en sûreté et à l'abri de toute agre.sbiou étrangère, il t'si inévitable-

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ment devenu lui-même Tagresseur, et inévitablement il a poursuivi la conquête de ses voisins, aussi loin qu'il en était capable. Mais la sécurité intérieure que l'on n'obtient qu'au moyen d'une constante agression étrangère a pour résultat inévitable d'organiser le corps politique sous la forme massive et pesante d'un empire qui est obligé, par la logique de sa situation, de viser à la domination universelle. Les Romains eurent l'ambition d'établir une domination de cette nature ; mais si leur empire ne dura pas, — et il ne pouvait pas durer, parce que leur organisation militaire finit par détruire la base même de l'ordre intérieur, — ils ont légué à la civilisation un idéal politique et un code de lois d'une valeur inestimable dans la suite. Aussi longtemps que les hommes furent obligés de choisir entre un type communal ou un t3'^pe impérial d'organisation politique — ce qui revenait simplement à un choix entre l'anarchie et le despotisme — le problème de concilier l'ordre intérieur et la sécurité extérieure sembla insoluble. Ils avaient besoin d'une forme d'association assez forte pour défendre leurs frontières, mais qui ne l'était pas assez pour leur permettre d'attaquer leurs voisins avec des chances de succès constant. Un tel P'tat ne pouvait exister, si son unité et son intégrité n'avaient pas quelque base morale, et si les agressions des Etats plus puissants n'étaient pas empêchées par quelque organisation effective entre les États. La coexistence de ces États exigeait à son tour qu'on acceptât généralement certaines obligations morales de conduite entre peuples voisins. Un tel lien se forma sous les auspices religieux du christianisme, qui unit entre eux les peuples de l'P^urope occidentale, fit passer à travers le désordre et l'anarchie du commencement du moyen âge un courant d'éducation politique et sociale. Les membres de la société chrétienne avaient heaucouj) à craindre de ceux qui partageaient leur croyance, mai.s il.s avaient aussi beaucoup à gagner. Ils avaient bien des sujets intéressants et vitaux à débattre

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ensemble, et même lorsqu'ils se battaient, comme cela leur arrivait fréquemment, ils avaient probablement quelque motif sérieux. Mais, par delà les querelles, s'ouvrait tout un monde où les chrétiens pouvaient s'entendre. Ils étaient, d'une manière ou d'une autre, solidaires les uns des autres, et leurs liens, leurs responsabilités mutuelles se manifestaient le plus clairement chaque fois qu'une tentative particulièrement peu scrupuleuse et menaçante était dirigée contre eux. A mesure que des Etats nouveaux et relativement forts commencèrent à émerger de la confusion des premières années du moyen âge. on découvrit bientôt que. dans ces conditions nouvelles, des États assez vigoureux pour établir la paix intérieure et protéger leurs frontières ne l'étaient pas assez pour faire la conquête de leurs voisins. L'efficacité politique fut amenée à mieux comprendre les limites nécessaires de son action et ses responsabilités, en raison de l'éducation morale et intellectuelle que le christianisme avait imposée aux peuples de l'Occident.

A mesure qu'ils se développaient et formaient des nations, les peuples de l'Europe n'avaient pu éviter que la démocratie ne se fît chez eux une part; mais ce fut généralement une condition essentielle de leur intérêt national que cette part fût strictement limitée. En Europe, on n'a jamais permis à ces deux termes de s'unir franchement et sans contrainte. Ils n'ont pas pu évoluer séparément, mais leur union a été, souvent, un mariage de convenance, qui était fort loin d'impliquer la prr fection de la solidarité et de la confiance mutuelle. Sans aucun doute, les intérêts collectifs des peuples allemands et anglais souffrent d'un tel manque de solidarité et de confiance; mais ces intérêts collectifs souffriraient davantage d'une tentative soudaine ou violente pour détruire les l)arrières. On voit par leur nature et leur histoire <iue les différents mouvements démocratiques et nationaux, dans les divers pays de 1 Europe, tendent à la fois à s'unir et à rester distincts.

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Les peuples de l'Europe ne pourront s'affranchir que graduellement de tout ce qu'il y a d'arbitraire et d'irrationnel dans leur composition nationale. Des traditions monarchiques et aristocratiques et une certaine mesure de privilèges politiques et sociaux sont restées comme une partie essentielle de leur vie nationale, et il était non moins inévitable qu'une certaine défiance entrât dans leur attitude envers leurs voisins de l'Europe. C'est pourquoi lorsque le principe de souveraineté nationale fut proclamé comme devant remplacer le principe de souveraineté royale, ce principe n'impliquait pas le transfert immédiat au peuple du pouvoir souverain sans limite. « Le vrai peuple, — disait Bismark en 1847, alors qu'il n'était qu'un hobereau, — est une multitude invisible d'esprits. C'est la nation vivante — la nation organisée pour sa mission historique — la nation d'aujourd'hui et de demain. » Une nation, en d'autres termes, n'existe que dans la mesure où un peuple est uni par des traditions et des desseins communs, et la souveraineté nationale implique un attachement à l'histoire et aux traditions nationales, qui ne permet de modifier que très graduellement ces traditions dans le sens des progrès de la démocratie. L'erreur que commit la France de la Révolution, fut précisément d'interpréter la souveraineté nationale comme une réalisation immédiate, complète et (en ce qui regarde le passé), irresponsable, de la souveraineté populaire.

Les nations européennes ne sont donc pas en situation de transformer leur idéal national dans un sens franchement et loyalement démocratique. Leur intégrité nationale dépend de la fidélité aux idées et aux formes traditionnelles, tout autant que de la modification graduelle de ces idées et de ces formes dans un sens démocratique. Le développement régulier de la vie nationale y demande une série de compromis, qui réaliseront (autant i\n"\\ est possible, eu égard aux circonstances. île le faire

sans danger), tout ce que le principe national implique de foncièrement démocratique.

Rien ne manifeste aussi clairement le bon sens politique d'un peuple que son aptitude à être de son temps et à progresser, sans pour cela rompre avec le passé où il a son ancre. Une mission et un but. de caractère national relativement défini, émergent clairement à une phase déterminée du progrès indéfini de rajustement intérieur et extérieur ; mais une telle mission et un tel but ont nécessairement une portée limitée et un caractère spécial Entravés comme ils sont par les faits de l'histoire nationale, il leur manque cette signification morale qui est, en fin de compte, celle de l'idéal démocratique, et qui permet de transformer la fidélité patriotique en dévouement aux intérêts plus élevés et plus larges de l'humanité et de la civilisation.

Qu'une condition analogue existe dans notre pays, il serait vain de le nier. Le peuple américain possédait un caractère collectif avant même de posséder une organisation nationale, et ces traditions communes, avant comme après la fondation d'un gouvernement national, n'étaient d'aucune façon entièrement démocratiques. Bien plus, comme nous avons eu fréquemment l'occasion de l'observer, la démocratie américaine .sous sa forme traditionnelle s'est plutôt montrée souvent anti nationale dans ses instincts et ses idées. Ncnre pays a donc à résoudre un problème semblable, sous certains rajjports, à celui des nations européennes Sa cohésion nationale est une affaire d'association historique, et les faits de son association historicjue ont eu pour résultat d'amener une division partielle et un malentendu entre ses deux principes fondamentaux - le principe national et le principe démocratitjue.

Cependant il y a. dans le (:as des Ittats-Unis, une différence /( observer Une nation, et surtout une nation européenne, ne peut se permettre de devenir tout ci coup une démorratif, parce

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qu'en agissant ainsi elle déracinerait les traditions d'où dépend sa cohésion nationale. Mais il n'y a pas de raison pour qu'une démocratie ne confie pas absolument ses intérêts au soin de l'intérêt national, et il y a, en particulier, toute sorte de raisons pour que la démocratie américaine n'hésite pas à devenir, dans ses sentiments et dans ses convictions, franchement et loyalement nationaliste. C'est là, évidemment, une hérésie au point de vue de la tradition démocratique américaine, mais c'est bien moins une hérésie au point de vue pratique de la politique américaine ; et que ce soit ou non une hérésie, c'est l'indication de la seule voie où le peuple américain pourra trouver son salut politique.

La démocratie américaine peut se reposer du soin de ses intérêts sur l'intérêt national, parce que la cohésion nationale en Amérique ne dépend pas seulement de certaines formes d'association historique, mais de la fidélité à un principe démocratique. Une nation est un ensemble politique, social et économique très complexe — si complexe que les penseurs politiques sont enclins, en faisant ressortir fortement un aspect de son histoire, à en omettre d'autres également essentiels. Ses habitudes et traditions d'association historique constituent un lien indispensable, mais ne constituent pas le seul et unique lien. Un caractère national spécifique est plus qu'un groupe de traditions et d'institutions. Il tend à être une idée formative, qui définit la situation d'un pays par rapport à ses voisins et qui cherche sans cesse à s'exprimer plus complètement dans les diverses parties de sa vie domestique et à s'y mieux accorder. L'idée nationale anglaise est surtout une question de liberté, mais le principe de liberté est associé à une certaine mesure de responsabilité. L'idée nationale allemande est plus difficile à préciser, mais elle a pour pivot le principe de direction officielle, efficace et experte, conduisant à un but. jusqu'à présent assez brumeux, de gramieur nationale. L'idée nationale fran-

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çaise est démocratique ; mais ce qu'il y entre de démocratie trouve un obstacle dans l'insécurité nationale, et le préjugé égalitaire en limite la valeur. La démocratie française, de même que la démocratie américaine, a besoin, par-dessus tout, d'être complètement nationalisée; on n'obtiendra ce résultat qu'à la condition d'accepter loyalement la démocratie comme l'idée nationale. En France et en Amérique, il ne peut y avoir de cohésion nationale que si l'organisation nationale est fidèle à l'idée démocratique, et que si la substance de la vie nationale est graduellement mais délibérément modifiée dans le sens d'un intérêt démocratique.

Cherchions pour cette formule compliquée une application spécifique. Comment peut-elle se traduire dans les termes que fournissent les conditions actuelles en Amérique? Eh bien, tout d'abord, les Américains sont unis entre eux par certaines habitudes, institutions, et traditions politiques, sociales et économiques. Au point de vue politique, ces formes d'association sont à la fois constitutionnelles, fédérales et démocratiques. Ils sont accoutumés à une certaine mesure de centralisation politique, à une mesure plus grande de responsabilité gouvernementale locale, et à une mesure encore plus considérable de liberté économique individuelle. Ce groupe d'institutions et d'habitudes politiques a été graduellement organisé sous 1 influence d'idées et de (:(mditions politiques changeantes. 11 contient Ijeaucoup d ingrédients (jontradict(.)ires, et il y en a un assez grand nombre qui .sont positivement dangereux pour la santé publique. Telle qu'elle est, cependant, les Américains sont attachés à cette tradition nationale ; on ne pourrait en transformer ou en mutiler une partie par des m<jyens soudains et violents sans l)lesser des cla.sses nombreuses et importantes d'Américains, dans leurs intérêts et leurs scnliincnls. Ils ont été ac(X)utumés à s'associer sous certaines con<lilit)ns vi en vertu de certains termes. Vouloir faire un changement important, (ju«*l «luil soit, ilans les condi-

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tions et les termes de ce contrat, sans avertissement loyal, discussion complète, sans qu on en puisse démontrer la nécessité et le faire sanctionner par un consentement suffisant de l'opinion publique, ce serait enfoncer un coin dans le vif de la cohésion nationale américaine. La nation américaine, quel que soit son attachement, petit ou grand, aux idées politiques et sociales de la démocratie, ne peut pas déraciner un élément essentiel quelconque de sa tradition nationale, sans encourir des peines très graves — comme les Américains l'ont constaté, quand ils décidèrent de retrancher l'esclavage des nègres des éléments de leur composition nationale.

D'un autre côté, la santé de la nation et sa cohésion ont, avec le temps, beaucoup gagné à cette opération chirurg-icale de la guerre civile, parce que la guerre a extirpé la contradiction la plus flagrante qui existât entre les diverses parties de la tradition nationale américaine. Cet exemple a suffisamment démontré, par conséquent, que la nationalité, tout en ayant une base traditionnelle, est loin d'être un simple principe conservateur. A un moment donné quelconque, le courant de l'opinion publique nationale représente un accord temporaire entre les différentes idées traditionnelles, les intérêts, conditions et institutions qui se rapportent à ce même principe. Cet équilibre d'éléments changeants, et peut-être contradictoires, est constamment détruit par des conditions nouvelles — comme, par exemple, l'agrandissement graduel, avant la guerre civile, des États du Nord, par rapport à ceux du Sud, en richesse, population et puissance industrielle. L'effet de cette destruction de l'équilibre traditionnel fut de mettre en évidence la contradiction entre l'institution de l'esclavage des nègres et le but que se propose la démocratie américaine — rendant ainsi inévitable un conflit actif et le triomphe de l'un ou l'autre de ces principes opposés. La démocratie unioniste l'emporta, et il résulta de cette conquête un nouvel équilibre entre h.'s divers éléments de la vie

nationale américaine. Au cours de la génération précédente, une organisation toujours plus efficace des affaires et de la politique, l'énorme accroissement dune puissance d'argent individuelle et irresponsable, la division beaucoup plus tranchée des Américains en classes qui peuvent s'opposer, le besoin pressant d'une direction experte, responsable et impérieuse — ces nouvelles conditions et exigences ont failli renverser une fois de plus l'équilibre traditionnel de la nation et enfoncer de nouveaux coins dans la cohésion nationale américaine. Des contradictions nouvelles se sont révélées entre divers aspects du composé national, et si les Américains veulent se soustraire à la nécessité de recouvrer la santé au moyen d'une autre opération chirurgicale, ils devront considérer avec soin les modifications qu'il sera nécessaire d'apporter aune réorganisation des institutions, de la politique et des idées traditionnelles pour établir un équilibre national nouveau et d'une stabilité plus grande.

Kn ce qui concerne notre pays, rependant, il ne faudrait pas. l)our établir cet équilil)re, avoir simplement recours à un compromis, consenti dans l'intérêt de l'harmonie. Nt)s aïeux ont essayé de cette méthode pour résoudre le problème de l'esclavage de 1820 à 1850, et nous savons tous avec quels résultats. La cohésion nationale américaine est une questi(M) d'intégrité nationale, et celle-ci est une question de fidélité aux exigences d'un idéal démocratique Quoi qu'il advienne, le peuple américain s'est proclamé une démocratie, et il a proclamé que démocratie signifie émancipation pr^pnlaire dans l'ordre économi(|ue. social et m(»ral La seule manière i)our hii de recouvrer réc|uilil)re national est d'écarter les ob.staclos (]ue le développement écononji<]ue «lu i)ays a pla< es sur sa roule et qui entravent le progrès démocratic| Ile. I .i*s rhangements éronomiqueset sociaux de la génération précédente ont fait éclater une grave rontradiction entre Ih.s exigences d'uti idéal démo<;rali<iiie eonstniclir

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et le mécanisme des méthodes et institutions qui ont été considérées comme suffisantes pour sa réalisation. C'est là la contradiction fondamentale qu'il faut, au moins en partie, faire disparaître, avant de pouvoir affirmer de nouveau d'une manière triomphante l'intégrité nationale américaine. La cohésion, sans laquelle il n'y a pas de nationalité véritable, est compromise par une telle contradiction, et aussi longtemps que celle-ci existera, les différents éléments dont se compose la société américaine tireront chacun de leur côté au lieu d'unir leurs forces. Le principe national devient un principe de réforme et de reconstruction, précisément parce que, pour le faire triompher, il faut réduire sans cesse la contradiction entre les tendances que, dans l'ordre économique et politique, ont mises en évidence les changements apportés dans les conditions de l'efficacité économique et politique. 11 a pour fonction, non seulement de conserver l'équilibre parmi ces tendances diverses, mais de s'efforcer que cet équilibre soit plus que jamais l'expression d'un idéal démocratique consistant et constructif. Toute infidélité à la démocratie, de la part de la politique nationale américaine, finirait par devenir fatale à l'unité nationale.

La démocratie en Amérique peut donc, en toute sûreté, confier ses véritables intérêts à la garde de ceux qui représentent l'intérêt national. Elle le peut et elle le doit. L'idéal démocratique américain ne pourra être atteint que par la confiance en une organisation nationale efficiente et par un dévouement absolu et militant à la prospérité nationale. Si les républiques locales n'avaient pas été fondues par les Fédéralistes en un corps de nation, elles auraient cessé d'exister comme démocraties. Les progrès d<; la démocratie, chez les peuples en général, sont en prci])orti{)n de ceux de l'idée de nationalité. Ils ne réaliseront clui/ eux la démocratie que s ils savent donner i)lus d intensité à leur vie nationale, de même qu'il faut à l'individu, pour réaliser la lin supnnic que se propose son activité morale,

la volonté énergique d'y faire servir ce qu'il y a de meilleur dans son individualité. Par conséquent, on ne doit pas regarder l'organisation de la démocratie américaine en un corps de nation comme un grand nombre d'Américains l'ont regardée, et y voir un abandon nécessaire mais hasardeux de certaines libertés pour conserver d'autres libertés, un simple compromis entre l'idéal démocratique et les conditions indispensables à la cohésion et à l'efficacité politiques. C'est parce qu'elle est politiquement organisée en nation que la démocratie américaine a sa structure propre et une véritable vie. L'organisation actuelle est. sans doute, bien loin de correspondre entièrement et exactement aux exigences de l'idéal démocratique ; mais il s'en faut de beaucoup aussi qu'elle corresponde directement aux exigences de l'idéal national. Moins le peuple américain aura confiance dans une organisation nationale et plus il résistera à l'esprit national, moins bon démocrate il sera. Les plus lourdes entraves au progrès de la nationalité en Amérique viennent des imperfections de notre démocratie. Les Américains ne sont pas prêts pour une forme plus haute de démocratie, parce qu'ils ne sont pas suffisamment prêts pour une vie nationale plus cohérente et plus intense.

La difficulté soulevée par le développement politique et économique de l'Europe vient surtout de ce que les peuples européens doivent rester fidèles à une tradition et à unç organisation nationales qui font obstacle au progrès de la démocratie. J^s Américains ne peuvent pas se soustraire entièrement à cette difficulté; mais, dans notre pays, l'obstacle le plus grand, de beaucoup, à l'amélioration sociale, est celui d'une tradition et d'une théorie démocratiques qui s'opposent au développement de l'idée nationale. Nous autres, Américains, nous sommes en présence de deux théories démocratiques divergentes. Suivant l'une de ces théories, on ne pourra faciliter les progrès de la démorratie amérirainr* qu'en donnant au ]i»Miple américain des

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idées, des institutions et un esprit plus fortement national. Suivant l'autre, le moyen le plus efficace de léser les intérêts de la démocratie est l'accroissement de l'autorité nationale et la propagation du levain national. Ainsi les Américains, différents en cela des Anglais, ont à choisir non entre une tradition nationale spécifique et efficiente et un vague et périlleux idéal démocratique : — ils ont à choisir entre deux conceptions de l'idéal démocratique et à faire ce choix en s'appuyant sur des raisons logiques et morales. Il sera impossible à un Anglais ou à un Allemand, si lucide que soit son intelligence ou si fervent que soit son patriotisme, de trouver immédiatement une méthode entièrement satisfaisante pour concilier les traditions nationales et les formes nationales d'organisation avec les exigences d'une démocratie intransigeante. Un Américain, au contraire, a tout loisir d'accepter une conception de la démocratie qui assure l'intégrité substantielle de son pays, et lui permette non seulement de poursuivre, comme nation, une mission exclusivement démocratique, mais encore d'avoir, comme démocratie, une carrière essentiellement nationale.

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