‹ Les promesses de la vie américaine;Chapitre 51 sur 123 · NATIONALITE ET CENTRALISATION · texte numérisé non relu

NATIONALITE ET CENTRALISATION

les fonctionnaires du gouvernement central, des gouvernements d'États et des administrations municipales, de telle façon qu'il pourra être exercé d'une manière efficace et responsable dans l'intérêt de ceux qui sont soumis à son action.

Il est bon d'ajouter, cependant, et sans attendre davantage, que dans les conditions actuelles, et simplement comme question d'opportunité, le progrès national de la démocratie américaine exige une somme croissante d'action et de responsabilité centralisées. Sans examiner ici sous quel rapport et dans quel but un accroissement du pouvoir et de la responsabilité du gouvernement fédéral est désirable (i), il suffit, pour l'instant, d'insister sur ce point qu une attention plus scrupuleuse aux responsabilités fédérales existantes, et l'augmentation de leur nombre et de leur étendue, est la conséquence naturelle de la concentration croissante de la vie américaine — industrielle, politique et sociale. Le gouvernement américain exige plutôt plus que moins de centralisation, précisément en raison de la centralisation croissante de l'activité américaine. Les gouvernements des Etats, que ce soit séparément ou par quelques méthodes praticables de coopération, n'ont pas la compétence voulue pour traiter d'une manière effective, dans l'intérêt et l'esprit national, les graves problèmes créés par laugmentution de la richesse corporative et individuelle et par la classification croissante du peuple américain. Ils ont, sans doute, un rôle essentiel à jouer dans l'œuvre à entreprendre pour lu solution de ces problèmes, et il y a certains aspects de la situation dans son ensemble que la nation américaine, en

(i) M. Herbert Croly consacre ,"« celle question, dans la suite île son livre, deux chapitre!) qu'il intitule: Probli-mes de rtconstructiou, et où il examine tour :\ tour l.i réforme des institutions d l'.tat. la réfornic adnunisiralive, les conditions d une action ellective de l'Etat, la reconnaissance de Vorg.misation industrielle, ses rôsult.ils. l'inipAt et les iiu'galitcs de la ricliCHsc. l'organisation du travail. Ces considerations sont d'ordre trop précis et trop tecliniiiuc pour trouver jilace d.iiis l'édition fi.m(,Mise. dont l'objet ne pouv.iil être que de faire cunnaitre les vues gén<iralcs de l'autour et de dég.-iger ce qui g-.irdc pour nous un intérêt indépendant des diftkultés particulières de la politique aiuéricaiae, je veux dire ime pMlosopiiic de l'histoire des Et.ils Unis.

raison de son organisation fédérale, pourra traiter beaucoup plus efficacement que ne le pourra une démocratie strictement centralisée comme la France. Mais la part de responsabilité qui, à l'égard des problèmes nationaux fondamentaux, tant au point de vue légal qu'au point de vue pratique, incombe aux Etats, dépasse la responsabilité que les gouvernements de ces Etats sont capables d'assurer dune manière efficace. Ils s'efforcent, ou négligent, d'accomplir une tâche qu'il n'est pas en leur pouvoir d'accomplir avec quelque efficacité.

Le fait que les Etats ne s'acquittent pas d'une manière convenable de certaines fonctions essentielles, telles que de maintenir l'ordre ou de rendre la justice, n'est pas une raison suffisante pour les en dépouiller. Les fonctions qui devraient être conférées au gouvernement central ne sont pas de celles qu'il arrive aux Etats d'accomplir mal. Ce sont celles dont, avec la meilleure volonté du monde, les Etats ne sauraient s'acquitter d'une manière satisfaisante, telles que les règlements concernant le commerce, l'organisation du travail et l'augmentation du contrôle sur la propriété dans l'intérêt public. Les meilleurs amis du gouvernement local dans ce pays sont ceux qui cherchent à confiner son activité dans les limites où il peut agir efficacement, parce qu'à cette condition, les Etats pourront continuer à être une partie essentielle d'une organisation nationale efficiente et bien coordonnée.

Cep(;ndant les propositions en vue d'augmenter les pouvoirs du gouvernement central sont rarement traitées suivant leur mérite. La majorité des politiciens et des journaux s'y oppose comme à un mal absolu. Toute tentative jjour prouver que la distribuli(;n actuelle des responsabilités engendre nécessairement des abus économiques et politiques et qu un accroissement de pouvoir centralisé offre la seule chance d'extirper ces abus est considérée comme irréalisable. Si telle proposition serait opportune en l'espèce, c'est ce «lu'on n'exaniine point, parce

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que, au point de vue traditionnel, tout changement dans le sens d'un accroissement de centralisation serait une violation de la démocratie américaine. La centralisation est simplement un mal nécessaire qui a été porté aussi loin qu'il devait l'être, et qui ne peut pas être porté plus loin sans miner les fondations du système américain. Ainsi la théorie familière d'un grand nombre d'excellents démocrates américains est plutôt celle d'une relation contradictoire que dune relation constructive entre l'idéal démocratique et l'idéal national. Là où il s'agit de nationaliser davantage, ils croient qu'on ne vise qu'à centraliser. Ils dénaturent la question ; mais en même temps ils contribuent à la poser : quelle est la relation fondamentale des deux termes nationalité et démocratie ? Les raisons qu'ils mettent en avant contre un accroissement de l'autorité centralisée empêcheraient d'une manière déterminée et absolue, si elles continuaient à prévaloir, une coordination graduellement plus parfaite entre l'organisation politique et les besoins économiques de la nation américaine ou ses aspirations morales et intellectuelles. Concevoir la démocratie de manière à faire admettre une contradiction entre l'idéal démocratique et l'idéal national, — rien n'est plus contraire au progrès national américain et, pour cette raison, plus contraire aux intérêts réels de la démocratie.

Certes, tout accroissement du pouvoir et de la responsabilité centralisés, opportun ou non, est nuisible à certains aspects de la démocratie traditionnelle américaine. Mais, dans ce cas, la faute en est à la tradition démocratique; et il faut que la tradition erronée, propre à nous égarer, cède le pas à une démocratie nationale constructive. Le progrès national sera toujours retardé par ces idées trompeuses et fausses et, ce qui est plus grave, il n'en saurait être autrement, parce que, au fond, des idées de cette nature ne sont qu'une expression du fait que l'Américain, en moyenne, est un individu moralement et intellectuellement incapable de se faire une conception sérieuse et consistante de

ses responsabilités comme démocrate. Une démocratie nationale américaine doit toujours prouver son droit à un nouveau progrès, non seulement par le développement dune politique et d une méthode appropriées aux circonstances particulières, mais par son habileté à triompher de l'inévitable opposition des intérêts égoïstes et des idées erronées. Par la logique de sa position elle a Tofifensive, de même que la logique de la position de ses adversaires les contraint à un rôle de négation et de protestation ou simplement d'insubordination. Si ces derniers venaient à l'emporter, leur victoire équivaudrait à la dissolution nationale, par putréfaction, révolution, ou les deux ensemble.

Sous l'influence de certaines exigences pratiques, il s'est déjà produit un accroissement dans l'activité du gouvernement fédéral. Cet accroissement n'a pas été aussi loin que l'efficacité nationale l'exige, mais il a été assez loin pour provoquer des explosions de protestation et d'angoisse de la part des « Démocrates de la vieille école ». Ils prétendent voir 1 extinction prochaine de hi démocratie américaine dans ce qu'ils dénomment le courant qui l'entraîne vers la centralisation. Des prédictions si funestes sont naturelles, mais elles n'en sont pas moins absurdes Le cours de la politique américaine — le mouvement où l'entraîne, sans autre guide, son instinct — est presque entièrement le long dt; la roule liabituelle; tout accroissemeut effectif de centralisation fédérale ne pourra être imposé qu'au moyen des plu» violents efforts. Le progrès accompli dans ce sens est peu de chose en comparai.son des besoins actuels d'une organisation nationale efficiente, et si l'on considère la masse d'intérêts et de ))réjugés dont il a encore à Irioiuphcr, il ne pourra avanciT <|u à une allure de colimaçon

1^1 tradition <.! une.* (l(înu)(rati<^ individualiste et provinciale, qui «Ht le soutien j>riii( ipal d une politique .mli-nalionale, n'enveloppe point de tins ^^u il laille rchtli^er p.ir une arlion agres- »ive Son i«lcal s iiu:arrif d.ms ncjtre sysiènic ailufl ft. |j(jur con-

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tinuerà vivre, n'exige pas autre chose qu'une politique d'inaction enveloppée dans un nuage de formules sacrées. Les défenseurs et bénéficiaires du système actuel — en théorie et en pratique — sont peu à peu obligés d'assumer l'inévitable attitude du Bourbon traditionnel et de maintenir les droits coutumiers ou légaux, simplement parce qu'ils sont coutumiers et légaux, tout en prédisant les conséquences les plus épouvantables si l'on tente en rien de les affaiblir. Les hommes, ou associations d'hommes, qui possèdent des droits légaux ou coutumiers opposés au bien public, défendent toujours ces droits comme la partie essentielle d'un système politique, dont le renversement serait un vrai désastre pour la prospérité et la sécurité publiques. C'est le seul motif qu'ils puissent invoquer pour trouver une excuse publique et plausible à leur opposition. L'autorité roA'ale et les privilèges de l'aristocratie en France furent défendus pour les mêmes motifs en 1789, et, comme l'événement le prouva, avec quelque apparence de raison. De la même manière le contrôle législatif partiel des corporations nationalisées, exercé maintenant par les gouvernements des Etats, est défendu, non pour la raison qu'il a été bien exercé, pas même pour la raison plausible qu'il peut être bien exercé, mais il est défendu presque exclusivement pour la raison que tout accroissement d'autorité du gouvernement fédéral est un danger pour le peuple américain. Pourtant le gouvernement fédéral appartient au peuple américain, même plus complètement que les gouvernements des Ltats, parce qu'un courant général d opinion publique peut agir d'une manière beaucoup plus efficace sur l'unique autorité fédérale qu'elle ne le peut, séparément, sur les nombreuses autorités des Ktats. I-es intérêts populaires n'ont rien à craindre d'une mesure (le centralisation fédérale, qui confère au gouvernement fédéral les ])ouvoirs nécessaires à l'accomplissement de ses resjjonsabilités légitimes Le jieuple américain ne pourra pas, le temps aidant, se laisser tromper davantage par des allégations

qui portent le témoignage d'une origine si égoïste et se réclament de liens si douteux avec l'histoire. Il faut que les États et les individus aient des droits et des pouvoirs qui leur permettent d'accomplir leurs desseins d'une manière efficace dans une organisation nationale bien ordonnée et cohérente; s'il en est autrement, qu'on leur en donne d'autres. Une prévention contre la centralisation est aussi pernicieuse, en admettant que la centralisation soit nécessaire, qu'une prévention en sa faveur. Tous les droits, en vertu de la loi, sont des fonctions dans un organisme politique démocratique, et il faut qu'on puisse les justifier par leur utilité réelle ou possible.

L'idéal d'une relation constructive entre la nationalité et la démocratie en Amérique est, en vérité, équivalent à une nouvelle Déclaration d'Indépendance. Il affirme que le peuple américain est libre d'organiser sa vie politique, économique et sociale au service d'un but démocratique, vaste, élevé et d'une immense portée. En ce moment, il existe une forte tendance, presque dominante, à regarder la Constitution actuelle avec une terreur superstitieuse et à reculer avec horreur à l'idée de la modifier même dans le plus petit détail. C'est cette crainte superstitieuse de changer les parties les plus in.signifiantes de la structure légale fondamentale, qui a fait accepter le grand asservissement de l'esprit américain. Si un culte aussi abject du précédent légal, en tant (jik' précédent légal, doit se maintenir, il faudra adapter l'idée amériraine aux lignes rigides et étroites fie quelques formules législatives ; l'homme de loi dominera l'es prit américain, comme il a dominé autrefois l'esprit juif Mais ce culte ne se maintiendra pas. si l'on peut ami*ner le peuple américain à comprendre et à croire que l'organisation politique nationale américain»* devrait avoir une relation constructive avec son but démorrati«iue Un tel idéal révèle aussitôt l'opportunité réelh* et la responsaltilit*'- r('clle «le l;i (ItMiiorriitie atiK-ricaine. Il proilanH' qu'il faut à la deinocralii' li' iiKMaiiisinc dime orga-

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nisation nationalisée et quelle ne peut être guidée sûrement que par l'intérêt national; c'est dire que son objet est la réalisation de l'idéal démocratique. Il déclare aussi qu'à la longue, dans la mesure où les Américains refuseront, par timidité ou superstition, d'accepter leur opportunité et responsabilité nationales, ils ne mériteront pas le nom d'hommes libres ou de loyaux démocrates. Il vient un moment dans l'histoire de toute nation où son indépendance d'esprit s'évanouit, à moins qu'elle ne s'affranchise en quelque mesure de ses illusions traditionnelles; ce moment approche pour le peuple américain. Il devra saisir l'occasion d'un avenir meilleur ou bien devenir une nation dont l'esprit se contente de répéter indéfiniment le rythme monotone de son passé.

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