CHAPITRE V
LE PEUPLE ET LA NATION
Au commencement de cette discussion, il a été déclaré que la souveraineté du peuple était la condition essentielle de la démocratie. Après avoir vu comment un idéal démocratique peut servir de principe constructeur, on ne saurait mieux conclure qu'en définissant le sens de l'expression « souveraineté populaire », de manière qu'il puisse s'accorder avec une interprétation nationaliste de la démocratie. Le peuple est souverain; mais qui est le peuple et qu'est-il? Comment une souveraineté à tètes multiples peut-elle s'exercer? Répondrons-nous avec Bismarck que « le vrai peuple est une multitude invisible d'esprits, la nation d'hier et celle de demain »? Une telle réponse ne plaît guère aux gens qui vivent aujourd'hui D'un autre côté, pouvons-nous répondre que le peuple souverain est constitué par une majorité de hasard qui se trouve dominer le gouvernemenl. et que les décisions et les actions de la majorité sont inévitablement et sans exception démocratiques? Une telle assertion de la doctrine de la souveraineté du peuple conférerait l'aulorilé souveraine absolue à une seule partie du j)euple. Le principe de la majorité, sous certaines conditions expresses, est un élément nécessaire de toute organisation démocratique pratique; mais les actions ou décisions d'urx* niajorit('' ne doivent pas .ivoir une autorité morale l'i nationale obligatoire, le principe île la majorité n'est qu un moyfn |)our atlcindr*' un but extrèni(Mn«'nl difficile,
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éloigné et compliqué; c'est un rouage particulièrement exposé à se détraquer. Ses tendances arbitraires et dangereuses peuvent, en fait, être réprimées de bien des manières effectives et légitimes, dont la plus efficace est le culte de cette tradition, en partie exprimée dans quelque corps de loi fondamentale, que le vrai peuple, ainsi que Bismarck l'a déclaré, est. en quelque sorte, une multitude invisible d'esprits — la nation d'hier et celle de demain, organisée pour sa mission nationale historique.
L'expression « souveraineté du peuple », est, par conséquent, pour nous Américains, équivalente à l'expression « souveraineté nationale ». Le peuple n'est pas souverain, en tant qu'individu. Il n'est pas souverain en raison et en morale, même lorsqu'il forme une majorité. Il n'est souverain qu'en tant qu'il réussit à atteindre et à exprimer un but collectif; mais il n'existe pas de route royale et acceptée par tous pour arriver ainsi à une volonté collective : le meilleur moyen que puisse prendre un peuple démocratique pour affirmer son autorité souveraine, avec un effet moral complet, c'est de chercher la plénitude et la stabilité de la vie nationale. Le peuple est souverain, en tant que ses membres sont unis en communion desprit et de dessein ; et cette communion existe dans la mesure où ils sont fidèles mutuellement à leur passé commun et aux promesses de leur avenir. Ces promesses peuvent quelquefois exiger une renonciation partielle au passé et un sacrifice partiel de certains intérêts présents ; mais les froissements inévitables que causent de tels sacrifices peuvent être adoucis par des sentiments réciproques de loyauté et de bonne foi Des sacrifices de traditions et d intérêts ne peuvent être exigés qu'à la condition de contribuer au but national, à la création graduelle d'un type plus élevé de vie individuelle et sociale. D'où il résulte qu'un accroissement effectif de cohérence nationale est favorable au but c(ue se propose la démocratie — à l'expression, nioralemeni cl intcl-
lectuellement péremptoire, de la volonté populaire souveraine. La préparation et le fonctionnement d'une telle volonté ont une relation constructive avec l'accomplissement graduel de l'œuvre d'amélioration individuelle et sociale.
Des formes de démocratie peu désirables et inadéquates cherchent toujours à se dispenser, d'une manière ou dune autre, de cette ennu3'euse manière d'obtenir une volonté souveraine moralement péremptoire. Nous autres Américains, nous avons assimilé la démocratie à certains droits politiques et civils existants et nous avons, en conséquence, des tendances à croire que tout l'idéal démocratique se borne à exercer et conserver ces droits. Cette erreur a été commise sous sa forme la plus grossière, lorsque Stephen A. Douglas confondit les ordres de la souveraineté populaire avec le vote d'une majorité de quelques centaines de « squatters » dans un État de frontière, et lorsqu'il affirma que, suivant les principes démocratiques, de telles expressions de la volonté du peuple devaient être acceptées comme définitives. Une méprise analogue se cache dans toutes les formes statiques de la démocratie. Le don et l'exercice de droits politiques et civils ne sont qu'une méthode d'organisation, dont l'emploi, convenablement subordonné aux fins ultimes de la démocratie, peut accomplir en action quelque chose de semblable à l'autorité de la volonté souveraine populaire. Mais s'attacher aux détails d'une telle organisation comme étant l'essence même de la démocratie, c'est dénaturer entièrement le principe de la souveraineté démocratique nationale. A ce point de vue, le Bourbon, qui désire voir se conserver, dans tout son manque d'intégrité, le système existant, avec ses adaptations défectueuses et ses contradictions, commet une erreur semblable k celle du radical, qui désire en vertu d'un vote de in;ijf)rité d('-truirc quelque jjartie essentielle do l'édifice social. Tous les deux ont l'idée que l'on peut invoquer toute l'autorité morale et nalion.iie du princijie démdcratique on favour d'insti-
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tutions déjà existantes ou de desseins susceptibles d'exécution immédiate.
D'un autre côté, il y a des démocrates qui croient que l'on pourrait obtenir une démocratie parfaite sans avoir recours à aucun mécanisme politique. L'idée que l'on peut réaliser un type plus élevé de vie en commun par un acte de foi suprême devra toujours tenter les hommes qui unissent des aspirations sociales à une foi religieuse profonde. C'est une conception de la démocratie plus digne et plus sérieuse que la conception conventionnelle américaine d'un système de droits légalement constitués et également exercés, qui aboutissent fatalement à la prospérité matérielle. Avant qu'il soit possible de faire un grand pas dans le sens d'un perfectionnement de la démocratie, le mouvement démocratique constructif devra obtenir un appui plus effectif de la part de la discipline scientifique et de la foi religieuse. Toutefois le triomphe de la démocratie de Tolstoï aurait, dans le temps présent, des résultats plus pernicieux que le triomphe de la démocratie de Jefferson. Tolstoï a simplement donné une version nouvelle et exaltée de l'antique doctrine de non-résistance, laquelle, quand elle fut proclamée par Jésus, se rapportait de la manière la plus littérale à un autre monde. Dans ce monde-ci la foi ne peut pas se passer de pouvoir ni d'organisation. La conversion, soudaine et immédiate, d'hommes non régénérés, passant d'une condition de violence, d'égoïsme et de péché à une condition de béatitude et d'amour fraternel ne peut être relativement durable qu'en vertu d'un exclusivisme. L'expérience religieuse de notre race a suffisamment témoigné de la permanence de la loi. Un individu peut être èvangélisé pendant toute une vie. Un groupe d'hommes peut être èvangélisé pendant un grand nombre dannées. Des multitudes d'hommes ne peuvent l'être que pendant quelques heures. Aucune foi ne peut accomplir de conquêtes sociales relativement stables, si elle n'est pas établie par l'ha-
bitude, définie par la pensée et consolidée par Torganisation. D'ordinaire, la foi elle-même languit et s'affaiblit, plus tard, en raison du mauvais air respiré dans sa propre maison. Elle ne peut manquer, en vérité, de perdre son initiative et sa vigueur, à moins qu'elle n'ait la ressource de faire appel, de temps à autre, à quelque source correspondante d'enthousiasme et de dévouement. Mais avec l'appui d'une organisation efficace, il est possible quelle survive, tandis que si elle n'a pas pris corps en ce monde, elle est condamnée à périr inévitablement au sens que ce monde donne au mot. La démocratie, en tant qu'elle va avec le mouvement de la vie dans la direction de la fraternité humaine, a demandé, comme les autres croyances, une organisation efficace et une racine dans la nature hmaine ordinaire; et ce qui lui assure une telle organisation, c'est le progrès du développement national — à condition, naturellement, que la nation soit libre de devenir sincèrement et à fond une démocratie.
Une démocratie organisée en nation et pénétrée de l'esprit national cherchera par des expériences et une discipline à atteindre le but que Tolstoï voulait atteindre par un acte de foi, immédiat et miraculeux. Les exigences d'un tel enseignement api^ellent fréquemment des mesures coercitives ; mais quel enseignement n'y est pas obligé? Une nation ne peut pas simplement congédier ses citoyens non régénérés; les hommes les meilleurs d'une nation, comme de toute société politique, ne peuvent échapper à la r('spf)nsay>ilité que le fait du défaut de r(''génération humaine impose au groupe entier. Lorsque les hommes furent parvenus à uncertain degré de civilisation, il leur arriva fréfjuenim<?nt de craindre que les grossières conditions de l'association politique n(j fussent inconciliables avec les formes les plus hautes et les plus fru<'tueuses de la vie sociale, et ils cherchèrent différents moyens pour améliorer la ruialilé de I'aHsociation en riHrécissanl sa bast*. Ils essayèrent de fonder de
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petites communautés de saints, unis entre eux uniquement par des liens moraux et religieux, et qui, de cette manière, s'affranchissaient des hasards, des distractions et de la violence inséparables de l'association politique. De telles communautés ont, à différentes époques, brillamment réussi, mais leur succès n'a pas été durable. Il est impossible d'échapper au côté politique de la vie en commun. A mesure que l'organisation politique gagnait en prospérité, en efficacité et en dignité, les associations religieuses particulières perdaient leur indépendance et leur pouvoir. Même la plus puissante des associations religieuses du monde, l'Eglise Catholique, a soutenu contre l'autorité politique une lutte inégale, et il est probable qu'elle en arrivera, plus tard, dans la suite des temps, à occuper, en regard des pouvoirs politiques, une position analogue à celle de l'Eglise Grecque ou de l'Eglise Anglicane. Le dernier mot doit rester à l'autorité, qui, s'il est nécessaire, peut forcer le peuple à obéir, et tout projet d'association qui cherche à ignorer le rôle que la force physique joue dans la vie est nécessairement incomplet. De même qu'autrefois l'emploi irresponsable et insignifiant du pou\oir politique créa le besoin d'associations religieuses spéciales, indépendantes de l'Etat, de même, maintenant, l'emploi responsable, déterminé et efficace de la force physique, caractéristique des nations modernes, a rendu, à son tour, une telle indépendance moins nécessaire et tend à attribuer à l'Eglise une fonction différente. Une base d'association plus étroite que l'ensemble complexe des pouvoirs et des intérêts humains ne peut pas servir. L'organisation nationale fournit cette base La perversité de la nature humaine pourra la faire finalement échouer; mais elle n'échouera j)as ])Our avoir omis i[uclqu'un des éléments qui doivent nécessairement entrer dans la composition d'une association humaine permanente et féconde. Tant qu'elle remplit ses devoirs de responsabilité, elle offre une protection sûre contre les puissances de déprédation au dedans et
au dehors. Elle pourvoit d'une manière convenable à la liberté individuelle, à la discipline physique, morale et intellectuelle et à la stabilité sociale. Elle a des récompenses à offrir ou des rigueurs à exercer, suivant les cas ; et avec ses fondations solidement établies dans le passé, ses fenêtres et ses porches s'ouvrent sur un avenir meilleur. Son action normale tend d'une manière continue, si elle est très lente, à diminuer la distance entre l'idéal de fraternité humaine et les conditions politiques, économiques et sociales, auxquelles les hommes, à n'importe quelle époque, se soumettent pour vivre en commun.
C'est la vérité à laquelle les Américains patriotes devraient s'attacher fermement. La nation moderne, particulièrement en tant quelle organise la démocratie, constitue le meilleur mécanisme, jusqu'ici connu, pour élever le niveau de l'association des hommes. Elle enseigne en réalité aux hommes quels doivent être leurs sentiments, ce qu'ils doivent penser et ce qu'ils doivent faire, pour vivre ensemble amicalement et utilement. La valeur de cet enseignement pour ses desseins actuels est augmentée par ses imperfections mêmes, parce que celles-ci proviennent inévitablement des imperfections de la nature humaine Les hommes étant imparfaits, tout effort honorable entraîne des conséquences de lutte et de risques. Les héros de la lutte doivent maintenir leur œuvre, et même quelquefois obtenir l'objet de leurs efforts, en employant la force. L'agent de police et le soldat continueront, pendant une période indéfinie, d'être les gardiens de ces écoles que sont les nations, et les nations n'ont aucune raison d'avoir honte de ce fait. Cela ne fait qu'exprimer symboliquement toute l'étendue de leurs responsabilités, à savoir qu'elles ont à résoudre le problème de l'imperfection et d«; l'insuffisance humaines .sous toutes ses formes, — qu'elles ne peuvent éluder le problème en ne permettant qu'aux seuls bons garçons de fréquenter l'école. — qu'elles ne peuvent même pas le rendre moins difficile cv\ établissant une tlistinc-
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tion trop rigoureuse entre les bons et les méchants garçons. La fréquentation par tous, sans distinction, de ces écoles nationales, si elle doit être instructive, implique une conséquence pratique de suprême importance. Chacun à lintérieur de l'école, maîtres, professeurs, élèves, portiers, vieux et jeunes élèves, bons et mauvais élèves, doit avoir pour les autres des sentiments de loyauté indestructible. Cette loyauté n'est que l'aspect subjectif de leur association mutuelle inévitable ; c'est simplement l'affirmation que, puisqu'ils forment un corps en ce monde, ils doivent tous vivre ou mourir, vaincre ou succomber, ensemble. L'existence d'une loyauté invincible est une condition de la perpétuité de l'école. L'homme qui se croit sage est toujours tenté d'ignorer ou de déprécier les frères qu'il estime être des sots. L'homme qui se croit bon est toujours activement tenté de détester les frères qu'il croit pervers. L'homme qui veut, à tout prix, n'en faire qu'à sa tête, ne voit dans ses frères que des amis ou des ennemis. L'enseignement de l'école nationale tend à diminuer ces causes de désaccord et de déloyauté. Il a pour tendance de transformer le patriotisme traditionnel de chacun en dévouement patient à l'idéal national, en loyauté patiente vis-à-vis de ses compatriotes, qu'il doit considérer comme la substance visible et indispensable au moyen de laquelle cet idéal doit être exprimé.
En caractérisant comme nous venons de le faire une nation démocratique, nous touchons à la différence décisive entre une nation qui aspire à être complètement démocratique et une nation qui se contente de ne l'être qu'à moitié. Dans la nation demidémocratique, le dévouement à l'idéal national ne sanctifie pas au même degré la relation de senlimcni et d'idée qui doit unir le citoyen à ses compatriotes La loyauté que demande l'idéal national d'un tel pays peut impliquer une attitude, en partie déloyale et soupçonneuse, vis-à-vis d'un grand nombre des associés politiqu(^s Les iiuérêls populaires et nationaux doivent
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nécessairement diverger en quelque mesure. Dans une démocratie nationalisée ou une nation démocratique, le dilemme correspondant est mitigé. L'intérêt du peuple ne peut avoir son expression efficace que dans une politique et une organisation nationales. Lintérèt national est simplement une expression plus cohérente et plus favorable de l'intérêt du peuple. Sa consistance, en tant qu'il est consistant, vient de ce qu'il reflète une condition plus humanisée de la nature humaine. Il s'accroît en même temps que saccroît la puissance de ses citoyens à établir entre eux des rapports de bon vouloir et de sentiments lovaux, et il ne peut s'accroître qu'en renversant les obstacles qui s'opposeraient à ces bons rapports et à ces sentiments.
J.a responsabilité et la loyauté dont les citoyens dune nation démocratique doivent avoir entre eux le sentiment ont un vaste champ et rien ne doit les faire fléchir. xMais la conduite qu'exige à un moment donné le bien national doit, naturellement, être examinée avec un soin spécial. Des actes de la politique nationale ])euvent être avantageux à certains citoyens et nuisibles à d'autres, suivant leurs intérêts spéciaux et leurs opinions. Les citoyens, dont les intérêts et les idées ont à souffrir de ce fait, ont le droit — et on devrait leur en assurt^r toute la lilierté — de protester de la manière la plus persistante et la plus vigoureuse. La nation peut, cependant, de son côté, exiger que ces protestations, jiour être écoutées et respectées, soient obligées do se conformer à certaines conditions. Elles ne doivent point être portées jusqu'au point de refuser obéis.sance k la loi. Lorsque des intérêts j)rivés .sont lésés, en raison de la politique nationale, les protestataires doivent ])()UV(^ir prouvc^r ^\u^^ ces pr(''judices ne sont pas nécessaires, ou bien f|u'ils sont nuisibles, à un intérêt publie («ssentiel. Une tell<> ])rotestation doit trouver une sanction finale dans un groupe d'idées démorratifiues construrtives Knfin la protestation ne dnii );nnais servir d'excuse à l'injustice personnj'lle ou à la trahison ii.iiinnale Même au cas
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OÙ la politique nationale se montrerait indifférente aux intérêts fondamentaux d'une nation démocratique, comme le fut celle des Etats-Unis de 1820 à i860, l'obligation d'une bonne foi patiente de la part des protestataires n'en est pas pour cela diminuée. Leurs protestations peuvent être aussi vives et persistantes que l'exige l'erreur commise. Les partisans de la politique erronée peuvent être critiqués de la manière la plus énergique et impitoyablement démasqués. Aucun effort ne devrait être épargné pour assurer l'adoption d'une politique plus véritablement nationale. Mais, en dehors de tout cela, il reste une responsabilité plus profonde — celle de se conduire envers ses compatriotes avec une entière bonne foi, de telle sorte que les différences d'intérêt, de conviction et de but moral puissent servir d'auxiliaires pour amener une meilleure entente et un loyalisme plus ferme.
Si une politique nationale attaque l'intégrité de l'idée nationale, comme le fit, pendant un certain temps, celle de la nation américaine, sa méprise doit sûrement entraîner certaines conséquences désastreuses, et c'est à travers ces con.séquences que se fait jour ordinairement la nécessité d'une discipline nationale. L'école de la nation est, naturellement, la vie nationale. Tant que l'école est dirigée convenablement, les méthodes d'enseignement sont, si vous voulez, pédagogiques ; mais si les maîtres sont aveugles ou négligents, si les écoliers sont indociles, il reste comme ressource les méthodes plus pénibles et plus coûteu.ses de l'enseignement de la nature. Une erreur sérieu.se sera suivie de sa pénalité inévitable, proportionnée à l'aveuglement et à la perversité qui en ont été l'origine, et par la suite la prospérité de l'avenir du pays dépendra, en partie, (le la capacité de l'intelligence nationale à faire remonter la pénalité à sa cause et à fixer la responsabilité. Quels que soient les sentiments de loyauté qu'éprouvent les uns envers les autres les différents membres d'un corps national, leur bonne foi
mutuelle mourra d'épuisement à moins que quelques-uns d'entre eux n'aient l'intelligence de faire remonter les maux de la nation à leurs causes propres, et le courage sincère de soutenir les mesures nécessaires pour y remédier. Il faudra qu'à quelque point de ce développement, le patriotisme désintéressé et la bonne foi reçoivent l'appui de connaissances intellectuelles approfondies. Un peuple échappe à maintes perversions coûteuses, lorsque les instituteurs officiels sont sages et que les élèves ne sont ni paresseux, ni vagabonds, ni indociles; mais si les cours sont faits d'une manière insensée, ou si les élèves refusent d'apprendre les leçons, l'école ne retrouvera plus sa valeur disciplinaire convenable tant qu'il ne se sera pas levé de nouveaux maîtres, qui comprennent à la fois Terreur et ses conséquences, et qui puissent exercer sur leurs élèves une autorité effective.
La loyauté et la responsabilité mutuelles, comprises et inculquées dans une école nationale, dépendent, en conséquence, pour atteindre leur expression efficiente, de la somme de savoir et d intelligence qu'elles enveloppent. Le progrès de l'éducation nationale signifie, non seulement une discipline de la volonté du peuple, mais une instruction propre à développer sa capacité de tirer des conclusions de l'expérience nationale, de telle sorte que la conscience nationale parvienne peu à peu à un état d'esprit édifiant, lui permettant d'envisager los problèmes qui l'intéressent dans le présent et dans l'avenir. Ces problèmes sont toujours étroitement liés aux problèmes qui ont reçu une solution plus ou moins complète, au cours de l'histoire nationale. Le recueil des leçons pratiques qui peuvent être tirées de cette histoire est la meilleure prépanilion possible aux nécessités pressant(îs du ])résent et de l'avtînir Cette histoire exige une lecture attentive et sérieuse. L'expérience nationale est toujours étrangement mêlée. Les succès mémos de notre passé, tels que l'organisation fédérale, contienncni beaucoup d'élé-
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ments douteux, demandant à être démêlés avec le soin le plus scrupuleux. Même les pires ennemis de notre intégrité nationale, comme les planteurs du Sud, offrent, sous quelques rapports, un exemple politique édifiant à une démocratie désintéressée. Il n'est pas nécessaire que les nations commettent de graves erreurs pour apprendre des leçons précieuses. Toute action nationale, si insignifiante soit-elle, qui est examinée de près, avec sincérité, peut augmenter le fond de la discipline intellectuelle nationale — dont le résultat devrait être de former un tout constamment plus cohérent, au moyen des éléments divers de la composition nationale — au moyen des conditions sociales et économiques, du stock des opinions nationales et de l'idéal national essentiel. C'est cet idéal national essentiel qui fait qu'il n'est pas désirable pour la conscience nationale de trop s'appuyer sur le passé ou de faire trop de cas des leçons de la seule expérience. La grande expérience acquise par une nation démocratique doit être précisément un effort patient en vue de réaliser son idéal démocratique, effort qui doit façonner l'histoire autant que dépendre de ses leçons. La fonction de l'intelligence politique et patriotique , relativement à l'accomplissement de la Promesse nationale, doit être de préparer des moyens pour assurer son succès — moyens qui, tout en se reliant au passé, utilisent l'occasion présente et font faire un pas en avant à la cause. C'est à la fois une œuvre de critique, d'expérience et de ferme propos. Des erreurs seront commises, qui seront corrigées ou mises à profit. Des succès seront obtenus et leurs effets devront être froidement estimés et examinés avec soin L'œuvre ne sera jamais complètement achevée, mais le progrès pénible et laborieux sera, pour chaque génération, une affirmation triomphante de l'idéal démocratique nationalisé comme du seul principe politique et social réellement adéquat.