CHAPITRE YI
POLITIQUE NATIONALE ÉTRANGÈRE
La logique d'un idéal démocratique national et les responsabilités dune carrière nationale dans le monde entraînent un certain nombre de conséquences bien définies, en ce qui regarde la politique étrangère américaine. Elles impliquent, en fait, une conception de la place qu'occupe une nation démocratique à l'égard des autres nations civilisées, différente de celle qui a jusqu'ici régné dans ce pays. En raison de leur situation géographique et de leurs institutions démocratiques, les Américains ont revendiqué et revendiquent encore le droit de conserver, dans une grande mesure, leur isolement et leur indépendance nationale ; mais cette prétention aurait pu. il y a quelques générations, se défendre mieux que maintenant. 11 est indiscutable que la situation géographique des Etats-Unis devra toujours avoir un effet décisif sur la nature de leur politique étrangère, et il est évident qu'aucune manière d'agir à 1 égard des autres nations ne pourra être nationale, si elle ne sert pas les intérêts de la démocratie. Mais précisément parce (lu'unr politique étrangère américaine doit être sincèrement et vigoureusement nationale, elle amènera avec elle, graduellement, un groupe toujours plus «;ompliqué de rapports et de devoirs internationaux, i-a nation américain»', en tant <|ii flic <:roit à sa nationalité (ît est prête à devenir encore davantage une nation, doit
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assumer une place et une responsabilité plus définies dans le système international. Elle aura à jouer un rôle d'une importance spécifique croissante dans les affaires politiques du monde, et en dépit des scrupules et préjugés des « démocrates de la vieille école », la volonté de jouer ce rôle, pour ce qu'il vaut, constituera un stimulant bienfaisant et nécessaire qui nous aidera à réaliser plus complètement la Promesse de notre vie domestique.
Une politique sincèrement nationale devra, naturellement, avoir pour base une connaissance exacte de l'intérêt national relativement aux intérêts des voisins et alliés. Si la politique américaine eut une base semblable , pendant les premières années de l'histoire américaine, on peut en faire remonter la cause à la rectitude du jugement politique, chez Washington et Hamilton. Jefferson et les Républicains s'efforcèrent, pendant un certain temps, de persuader à la démocratie américaine de suivre la voie dangereuse de la démocratie française et de prendre pour base de sa politique internationale, non pas le ferme terrain de l'intérêt national, mais les sables perfides de la propagande démocratique internationale. Après une période d'hésitation, le peuple américain, avec son habituel bon sens en présence d'une circonstance pratique pressante, se rallia aux principes ultérieurement contenus dans le discours d'adieu (le Washington, et les Républicains jeffersoniens, quand ils furent à la tête du gouvernement fédéral, prirent à leur compte cette conception de politique nationale en même lenips que le reste du bagage fédéraliste. Mais, comme ce qui restait de l'organisation et des idées fédéralistes, la politique étrangère fut émasculée par l'expression tju'elle revut de la pari de^ Képubli<:ains. La manière dont furent conduites les afiaires étrangères américaines pendant les quinze premières années du .XIX" siècle fut une illustration des maux <|ui ])euvent arriver à une démocraties pendant une p<'Tio(l(' interniitii mali' eritiqui'.
lorsque sa politique étrangère est aux mains d'un parti de patriotes anti-nationaux*.
Après 1815, la politique étrangère fut déterminée en vertu d'une stricte adhésion aux principes énoncés dans le Discours d'adieu de Washington. Mais on adhéra plutôt à la lettre qu'à l'esprit, et il ne convient pas d'accorder une approbation sans réserve à l'interprétation populaire, qui domine encore de nos jours. Cependant, en ce qui regarde les problèmes qui l'intéressaient directement, la politique étrangère américaine ne s'écarta pas, en somme, de la bonne route. Les États-Unis se tinrent résolument à l'écart des complications européennes et ne participèrent pas aux conseils internationaux, sauf lorsqu'il s'agit de discuter les droits des neutres. Cette neutralité persistante fut précisément la conduite qui était nécessaire pour confirmer la position internationale du pays et pour laisser la voie libre à son propre développement national : mais on a déduit, de bonne heure, de la neutralité politique, certaines conséquences qui exigent un examen plus attentif. Pendant la présidence de Monroe, l'isolement systématique des États-Unis par rapport à l'Kurope se développa, en ce qui concerne les deux Amériques, jusqu'à devenir une doctrine plus positive. On proclama que les États-Unis s'abstenant de toute ingérence dans les affaires de l'Europe, les Puissances européennes devaient en retour s'abstenir de toute action agressive contre les deux Amériques. Le but (jue notre gouvernement se ])roposail était d'établir ainsi une division nette entre le système i)()litique démocratique des deux Amerifjues et le système politique — monarchiste et aristocratique — <!(• ri'iirope. Le système européen basé, comme il l'était, sur la royauté légitime et les privilèges, et refusant au peuple, comme il le faisait, ses droits politiques, était déclaré hostile, en esprit et en fait, à l'état démocratique américain.
{i) Anti-natiotuI dénigiic. dati» le hing.igc polilii|iM- .l-- li ils I'm-. I.- p.irii qui f.iil prédominer le droit dei État» «ur ceux de l'Union
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La doctrine de Monroe a été acceptée sous cette forme, depuis lors, comme corollaire indispensable du Discours d'adieu. Le peuple américain et les politiciens la considèrent comme une partie inestimable de leur héritage national. On la regarde comme équivalente à la Déclaration d'Indépendance sur le terrain de la diplomatie et des affaires étrangères, et on s'y rallie avec la même ardeur et la même conviction. Cette conviction n'est pas le monopole des Américains qui célèbrent avec enthousiasme la fête nationale du 4 juillet. Nos publicistes les plus graves donnent à la Doctrine une adhésion non moins emphatique, et il n'y a pas bien des années l'un des plus éclairés des hommes d'Etat américains affirmait que la politique américaine étrangère, en sa totalité, pouvait se résumer assez bien en cette formule : « La Doctrine de Monroe et la Règle d'Or. » La Doctrine de Monroe, comme on l'a dit plus haut, méritet-elle une pareille adhésion sans réserve ? Est-elle une expression adéquate de l'intérêt national de la démocratie américaine sur le terrain des affaires étrangères ?
A l'époque où la Doctrine de Monroe fut proclamée pour la première fois, elle exprimait sans contredit un puissant intérêt national de la démocratie américaine. Ce fut la riposte américaine à la politique de la Sainte-Alliance, qui cherchait à ériger les principes contre-révolutionnaires en système international et qui supprimait, autant que possible, toute agitation nationaliste ou démocratique. Les colonies espagnoles américaines avaient secoué le joug de l'Espagne et conquis leur indépendance, et on craignait, non sans raison, que l'Alliance n'appliquât les règles de sa politique internationale anti-démocratique aux colonies révoltées de l'Espagne. Il était évident que les États-Unis, en leur qualité de démocratie, qui avait gagné son indépendance au moyen d'une guerre révolutionnaire, ne pouvaient pas admettre qu'une alliance quelconque d'iùats européens eût le droit de réprimer des .soulèvements nationaux et démocratiques sur les
continents américains. Notre gouvernement aurait eu d'excellentes raisons pour justifier sa conduite en s'opposant à une pareille intervention au moyen de toutes les ressources militaires dont il disposait. Mais en quel sens et sur quels motifs les États-Unis pouvaient-ils s'appuyer pour aller plus loin et déclarer que, dans aucune circonstance, il ne devrait se produire aucun accroissement d'influence politique européenne sur les continents américains ? Quelle est la convenance et la justice d'une pareille déclaration d'isolement continental? Qu'impliquet-elle? Et, si elle présente des dangers, quels sont-ils?
Pour trouver une réponse à ces questions, il nous faudra revenir à la source de la politique étrangère américaine dans le Discours d'adieu. Il contient le germe d'une politique nationale américaine prudente et sage; mais Hamilton, quand il en pré- ])ara les termes, fut surtout guidé par la considération des besoins et des dangers immédiats de son pays. Les Républicains jeffersoniens, dans leur enthousiasme pour la Révolution française, proposèrent, pendant quelque temps, de conclure entre la France et les Etats-Unis une alliance permanente, dont Tobjet serait de favoriser la propagation de la foi politique démocratique. Washington et Hamilton virent clairement tous deux qu une telle conduite engagerait les Etats-Unis dans toutes les vicissitudes et agitation.s qui pourraient accompagner le développement de la démocratie européenne. Leur politique favorite de neutralité et d'isolement impliquait à la fois que l'intérêt national des Jùats-Unis n'était pas en cause dans des complication.s ]^ureni(nt européennes et que le peuple américain, différent en cela du peuple français, ne se proposait pas de faire servir de.s ])rincip(^s politiques comme excuse d'agression internationale. Eu Doctrine de Monroe;, telle qu'elle fut procla mée en 1825, complétait cette pc^litique négative par une affirmation de priiicijx's plus positive V.Wc «ici Lirait (juc la iieutralili- «il* la «iùmtxrralie américaine en ce <|ui conceruiiit l'I'airope
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devait avoir pour contre-partie la non-intervention de la légitimité et de l'aristocratie dans les affaires des continents américains. Or, cette extension de la politique étrangère américaine était justifiée, comme nous l'avons vu. en tant qu'elle était une protestation contre toute intervention possible de la part de la Sainte-Alliance dans la politique américaine. Elle était, en outre, justifiée dans la mesure où elle cherchait à identifier l'accomplissement d'un dessein démocratique désirable avec la politique internationale américaine. Il est vrai que lorsque Hamilton essaya de fonder la politique internationale de son pays sur Tintérét national, il omit tout à fait d'identifier cet intérêt avec un dessein positif démocratique quelconque ; mais en ceci, comme sous d'autres rapports, Hamilton n'était pas un démocrate à outrance. Bien qu'il eût raison d'empêcher le peuple américain de faire alliance avec la démocratie française agressive, il eut le tort de ne pas prévoir que l'intérêt national des États-Unis s'identifiait avec la sécurité générale et la prospérité d'institutions politiques libérales — que les Etats-Unis doivent, par tous les moyens pratiques, encourager la diffusion des méthodes et des idées démocratiques. Le peuple américain doit chercher, autant dans les affaires étrangères que dans les affaires intérieures, à unir l'efficacité nationale à l'idéalisme démocratique. J^a Doctrine de Monroe ne doit donc pas être condamnée, comme elle l'a été, simplement parce qu'elle est allée au delà de la politique limitée de Hamilton La vraie question, en ce ciui regarde la Doctrine, est de savoir si elle cherche, d'une manière praticable — d'une manière conforme à l'intérêt national et aux resp()nsal)ilités internationales inévitables — la réalisation de l'idée démocratique. Les stricts partisans de cette Doctrine tombent-ils dans une erreur semblable à celle contre laquelle Washington et Hamilton protestèrent? N(î tendent-ils ])as. indirectement, (ît dans une certaine mesure, à convertir l'idée démocratique américaine en un principe danj^ereusement agressif?
La question précédente doit, je crois, recevoir une réponse en partie affirmative. La Doctrine de Monroe, telle qu'elle est exposée habituellement, donne vraiment une tendance militante dangereuse à la politique étrangère des Etats-LTnis ; et, à moins que l'expression n'en soit modifiée, elle pourra empêcher le peuple des États-Unis d'occuper vis-à-vis des nations de l'Europe et de l'Amérique une position en conformité avec son intérêt et son principe national. Il est bon d'ajouter, cependant, que cette qualité agressive malsaine n'est qu'une tendance, qui ne deviendra active que dans certaines éventualités, et qui pourra graduellement devenir moins dangereuse en raison du développement systématique de la Doctrine comme principe positif d'action politique dans l'hémisphère occidental.
La Doctrine de Monroe n'est pas inscrite, évidemment, dans le code accepté des lois internationales. Elle doit sa position internationale presque entièrement à la proclamation expresse qui en a été faite, comme partie essentielle de la politique étrangère des États-Unis, et elle n'aura de poids qu'autant que ce pays sera capable d'en exiger la reconnaissance par la force des armes, latente ou effective. La Grande-Bretagne l'a, peutêtre, tacitement acceptée; mais aucun autre pays de l'Europe ne l'a fait, et un certain nombre d'entre eux ont déclaré expressément qu'elle (.Milraine des conséquences, contre lesquelles il se jjourrail (juils soient obligés quelquefois de protester avec énergie et j)ar la force. Aucune protestation de ce genre n'a encore été faite, par la raison qu'aucun jjays de l'Europe n'a eu rien à gagner à une telle protestation, qui fût comparable aux frais inévitables d'une guerre avec les Etals-Unis.
La tendance dangereusement agressive de la Doctrine de Monroe n'est pas due au fait qu'elle tient son autorité de la puis- .sance militaire effective des Etats-Unis. L'accueil que reçoit la proclamation d un |)riii( ijji; .spt'-ciliqnc de poiiiitiuc étrangère dép«*n(lra, au cas où il est en désaccord av«M le.s intérêts actuels
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OU possibles d'autres nations, de la puissance militaire et navale qui permettra de le soutenir. La question de savoir si une doctrine particulière est malsaine et agressive dépend, en conséquence, non pas du simple fait quelle peut provoquer une guerre, mais du doute que, si elle provoque une guerre, une telle guerre puisse être faite avec justice. Est-il possible ou probable que la Doctrine de Monroe, telle qu'elle est exposée habituellement, engage les Etats-Unis dans une guerre injuste — une guerre dans laquelle les Etats-Unis s'opposeraient à un intérêt légitime d'une nation ou dun groupe de nations en Europe ? La politique étrangère américaine de la « Doctrine de Monroe et la Règle d'Or » proclame-t-elle l'existence dans les affaires étrangères de deux principes parallèles d'action nationale, qui peuvent se trouver incompatibles?
Il est à craindre que le cas ne se produise. La doctrine de Monroe, sous sa forme la plus populaire, proclame une politique rigoureuse d'isolement continental : « l'Amérique aux Américains, l'Europe aux Européens ». Jusque-là, c'est très bien. Une nation européenne qui chercherait d'une manière provocante à augmenter ses possessions en Amérique, en dépit de la déclaration expresse des Etats-Unis qu'une telle action serait considérée comme une cause de guerre, mériterait bien la guerre qu'elle aurait ainsi attirée. Mais il y a bien des moyens pour les puissances européennes d'accroître leur influence politique sans chercher à s'emparer de territoires nouveaux. L'émigration venue de plusieurs Etats de l'Europe et du Japon dans l'Amérique du Sud est déjà considérable, et il est probable qu'elle est appelée à augmenter plutôt qu'à diminuer. Les intérêts commerciaux de l'I^urope clans l'Ainérique du Sud sont plus grands que les nôtres, et dans l'avenir deviendront encore j)lus considérables. Les Américains du Sud ont déjà fait de gros emprunts de capitaux en Europe et ils en feront encore d'autres. Le développement industriel et agricole des Etats <le l'Amé-
rique du Sud les rattache plus étroitement à l'Europe qu'aux États-Unis. Il semble donc que des conditions économiques irrésistibles soient en faveur d'un accroissement d'influence européenne effective dans l'Amérique du Sud. L'augmentation de cette influence fait partie du mouvement du monde, qui se porte dans le sens d'une meilleure utilisation des ressources économiques du genre humain. L'Amérique du Sud ne peut pas se développer sans les avantages nécessaires du capital européen, du travail supplémentaire européen, des produits européens, de l'expérience et de l'instruction européennes. Dans quelques générations, il en résultera un placement de capitaux européens dans l'Amérique du Sud. qui pourra, de bien des manières, entraîner des complications politiques. Nous avons déjà eu un avant-goût de ces conséquences dans les mesures que prirent, il y a quelques années, les Puissances européennes pour exiger le paiement des sommes dues à des Européens dans le Venezuela.
L'accroissement des obligations industrielles, sociales et financières n'entraînerait peut-être pas de sérieuses conséquences politiques, si les divers Etats de l'Amérique du Sud possédaient des gouvernements stables, des traditions politiques régulières et une situation politique définie par les traités, semblable à celle des petits États européens. Mais il n'en est pas ainsi. Les placements étrangers dans l'Amérique du Sud peuvent entraîner toute sorte de complications politiques, donnant à îles i'uissanres de l'Europe ou de l'Asie, en vertu du droit des gens, un motif sérieux d'intervention justifiable. Jusqu à présent, comnuî nous l'avons vu. une j)ar(Mlle int(?rvention a paru trop coûteuse ; mais il peut venir un temps où les avantages de l'intervention feront plus que contre-lKilancer les dangers d'une protestation pur la forctî. D'ailleurs, au cas où une telle protostation se produirait, elle n'émanerait peut-être pas d'une seul»; Puissance européenne Un intérêt général euro-
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péen y serait engagé. Les États-Unis pourraient voir alors leur politique de « l'Amérique aux Américains ». aboutir à un essai tenté par une coalition européenne pour leur imposer un véritable isolement. Nous pourrions nous trouver engagés dans une guerre contre une Europe solidement unie. Ce danger paraît suffisamment éloigné pour le moment ; mais, à la longue, une politique d'isolement poussée trop loin provoque nécessairement des tentatives justiciables pour la faire cesser. Si l'intérêt politique divise l'Europe et les Amériques autant que la Doctrine de Monroe semble l'affirmer, le temps viendra inévitablement où les deux systèmes politiques divergents devront se rencontrer et se combattre. Il se présentera bien des occasions pour soulever un tel conflit, aussitôt que la politique d'isolement se trouvera en désaccord avec l'établissement de cette relation politique entre l'Europe et l'Amérique du Sud, exigée par des intérêts économiques et sociaux essentiels. C est ainsi que, dans certaines conditions éloignées, mais très possibles, la Doctrine, telle qu'elle est maintenant proclamée et mise en pratique, pourrait justifier les tentatives de l'Europe pour la renverser, en invoquant des raisons tout aussi fortes que celles de notre pays pour la proclamer.
Mais si la Doctrine de Monroe ne pouvait être maintenue que par une guerre de cette nature, ou par une suite de guerres, elle ferait échouer le projet qu'elle est supposée poursuivre. Elle engagerait les Etats-Unis et les deux Amériques dans des difficultés continuelles avec l'Europe; il faudrait y renoncer ou bien la défendre au prix d'énormes dépenses militaires et navales. H faudrait que les Etats-Unis devinssent une Puissance avant tout militaire, armée jusqu'aux dents pour résister à une attaque européenne ou la prévenir, et il faudrait que notre pays acceptât ces conséquences dans le but formel de tenir les (l«'ux Amériques pures et sans tache, au-dessus des complications de lu politique européenne 11 est de toute évitlence qu'il
V a contradiction dans une telle situation. Les États-Unis pourraient, avec quelque apparence de raison, combattre une seule Puissance européenne, comme la France en 1865. lorsqu'elle entreprit une politique d'agrandissement territorial américain ; mais s'ils étaient obligés de combattre une partie considérable de l'Europe pour un but semblable, cela signifierait que notre pays s'oppose à un intérêt européen général et vraisemblablement légitime. Dans ce cas. l'Amérique arriverait fatalement à faire partie du système politique européen — partie, qui en s'efforçant d'échapper aux vicissitudes des politiques européennes, se verrait réduite par sa faute à une condition de préparatifs militaires constants et fiévreux. En conséquence, si la « Doctrine de Monroe et la Règle d'Or » doivent rester la base de la politique étrangère américaine, la simple prudence exige que des efforts systématiques soient faits pour empêcher la Doctrine de susciter une juste et efficace opposition de la part de l'Europe.
Personne ne croit plus fermement que moi que la politique étrangère d'une nation démocratique devrait poursuivre, par tous les moyens praticables et inoffensifs, l'affirmation de la démocratie ; mais le défi que la Doctrine de Monroe, sous sa forme populaire, lance à l'Europe n'e.st pas un moyen d'affirmation inoffensif ou praticable. Il est basé généralement sur l'idée d'une incompatibilité essentielle entre les institutions politiques de l'Amérique et celles de l'Europe. L'assertion d'une telle incomi)atibilil«'' à notre époque ne peut être que le résultat d'un Bourbonisme démocratique américain, stupide ou volontaire. Cette incompatibilité existait quand la Sainte-Alliance tenait 1 l'-urope sous sa domination. Elle n'existe pas aujourd'hui, excepté dans un détail particulier. L exception a son im portance comme nous le verrons tout à l'heure, mais elle ne concerne pas les institutions int«''rieures des lùats de l'Europe et (!»• l'Amérique. Aujourd h\ii les Etals «niropéens émancipés et
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nationalisés, loin d'être essentiellement hostiles à la nation démocratique américaine, tendent constamment vers une condition qui les invite à une association plus étroite et plus féconde avec les Etats-Unis. Toute doctrine nationale qui proclame un antagonisme enraciné se met à angle droit en travers de la route de Vœuvre nationale démocratique américaine. Pendant tout le xix° siècle, les nations de l'Europe ont fait d?s progrès dans le sens de la démocratie au moyen d'une organisation nationale plus complète, pendant que ce pa3's a fait des progrès dans le sens de la cohésion nationale par la simple logique et la force de son idéal démocratique. C'est ainsi que la distance entre l'Amérique et l'Europe se trouve diminuée, et que les Américains, dans leur conduite individuelle, offrent le témoignage le plus abondant et le plus généreux des bienfaits que la démocratie américaine peut tirer de son association avec les nations de l'Europe. Ce n'est qu'en raison de la Doctrine de Monroe que nous attachons encore de l'importance à l'incompatibilité essentielle entre les institutions de l'Europe et celles de l'Amérique, et en agissant ainsi nous dénaturons la signification véritable d'une politique étrangère démocratique et nationale. Les institutions intérieures existantes des nations européennes sont, pour la plupart, sans aucun rapport avec une telle politic] ue.
La seule manière dont la politique étrangère des Etat-Unis puisse favoriser les progrès de la démocratie, c'est de fortifier et d'encourager les forces politiriues qui sont en faveur de la paix internationale La seule raison pour la([uelk' le système politic juc représenté par les Etats-Unis est encore en opposition avec le système politique européen tient à ce que le système L'uropéen, quelle que soit sa tendance finale, est organisé actuellement en vue d'une guerre agressive, à ce que les desseins caressés i);ir (nif](|ues-uns de ses I^tats nv jieuvciil être réalisés sans guerre, et que les forces qui ont r(*s[)()ir de retirer des
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avantages de la guerre sont plus importantes que celles qu espèrent retirer des avantages de la paix. C'est la raison indubitable pour laquelle les États-Unis doivent se tenir à l'écart du svstème européen et éviter scrupuleusement de se laisser envelopper dans le réseau compliqué des affaires européennes internationales. La politique d'isolement est. sous ce rapport, aussi sage maintenant qu'elle l'était à l'époque de sa proclamation par Washington et Hamilton ; personne ne propose sérieusement de s'en départir. D'un autre côté, le principe de cette politique est tout à fait indépendant des institutions intérieures des nations européennes. Elle dérive de ce fait, qu'à un moment quelconque, ces nations peuvent se faire la guerre à propos de questions dans lesquelles les Etats-Unis n'ont aucun intérêt vital. La situation géographique des Etats-Unis les met en dehors de ces conflits et leur permet de soutenir l'intérêt final de la démocratie dans la paix internationale.
Cette politique d'isolement justifiable a. d'ailleurs, certaines conséquences importantes, relativement à la politique étrangère des États-Unis dans les deux Amériques. Sur ce terrain, aussi, les États-Unis doivent soutenir, de toute manière praticable. un système international pacifique ; et si la Doctrine Monroe peut avoir quelque valeur à l'égard des nations européennes, c'est jjrécisémcnt à rausi' de cette obligation. Si l'Amérique du Sud et l'Amérique Centrale étaient ouvertes aux ambitions coloniales de l'Europe, elles seraient beaucoup plus exposées qu'elles ne le sont à j)réscnL aux conséquences de guerres européennes. En ce sens, l'accroissement de l'influence de l'Europe dans les deux Amériques serait une chose peu désirable à laquelle les États-Unis auraient de bonnes raisons de s'opposer. En ce sens, l'extension du système européen à l'hémisphère américain entraînerait des conséquences funestes k la démocratie. V.x\ 1861. le Nord a <:omballu non seulement pour conserver l'inlégrilé nationale américaim'. mais aussi pour
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empêcher la formation, sur sa frontière méridionale, d'un Etat qui ne se maintiendrait qu'en vertu d'une alliance européenne et qui engagerait la libre république des États du Nord dans le réseau de complications européennes inconciliables avec ses intérêts. Tel serait le résultat de toute tentative de la part des États européens pour rechercher des alliances ou poursuivre une politique agressive de ce côté-ci de l'Atlantique.
Mais ici se pose la question : comment sera-t-il possible de s'opposer à des agressions de l'Europe en Amérique, même sur le terrain ci-dessus, sans avoir recours à des préparatifs militaires énormes et toujours plus grands ! La Doctrine de 31onroe, même sous cette forme modifiée, n'envelopperait-elle pas la même inconsistance pratique, qui a déjà été reprochée à son expression populaire? La réponse est bien simple. Elle s'exposera au même reproche d'inconséquence, à moins qu'on ne prenne des mesures efTectives pour éviter les dangers inévitables d'un pareil défi à l'Europe — des mesures propres à empêcher l'Europe d'avoir de justes causes d'intervention dans l'Amérique du Sud, pour protéger ses nationaux et ses capitaux. La nécessité probable d'une semblable intervention tient aux conditions de déloyauté et d'instabilité qui dominent dans la politique de ce continent et, en conséquence, la Doctrine de ^Monroe donne aux Etats-Unis la mission d'essayer, tout au moins, de constituer dans les deux Amériques un système international stable et pacifique. Pendant deux ou trois générations, les États de l'Europe seront trop préoccupés ailleurs pour songer à une intervention sérieuse ou concertée dans l'Amérique du Sud. C'est au cours de cet intervalle, durant lequel la Doctrine de Monroe restera dans sa situation actuelle de doctrine non reconnue, mais non repoussée, que les hommes d'Etat américains trouveront l'occasion d'agir. Si le système américain peut être établi de manière à se déclarer le défenseur résolu de la paix, de même que le système européen actuel se déclare parti-
LES PnOMESSES DE LA VIE AMEHICAL\E.
San de la guerre, alors les États-Unis auront une raison incontestable dinterdire une intervention européenne. Les États de l'Europe n'auraient plus de motifs légitimes d'intervenir; il leur serait impossible de se concerter pour une action commune. La nation américaine donnerait des preuves de démocratie sincère par son attitude négative envers un système européen militant, et par son action positive en faveur du développement d'un svstème international pacifique dans les deux Amériques. D'un autre côté, s'il n'est pas possible d'établir un système international stable dans les deux x\mériques. la Doctrine de Monroe entraînera ce pays dans des guerres, qui non seulement l'épuiseront et le démoraliseront, mais dont il ne retirera aucun profit. Nous serions obligés de combattre pour soutenir un système politique, qui ne serait, sous aucun rapport essentiel, supérieur au système politique européen. Les États de l'Amérique du Sud et de l'Amérique Centrale ont montré presque autant de dispositions que les États européens à se battre entre eux et à caresser des desseins politiques qui ne peuvent se réaliser que par la guerre. Avec le temps et à mesure que leur populatiijn et leurs richesses augmenteront, ils entretiendront aussi des projets d'expansion, plus ou moins désirables ; les conflits qui en résulteraient, si les Etats-Unis le permettaient, ne manqueraient pas d'entraîner des alliances et des complications européennes. Pourquoi les États-Unis se prépareraient-ils à faire la guerre pour conserver l'intégrité d'États qui. laissés à eux-mômes. jjourraicnt bien avoir intérêt à compromettre leur propre indéj)enilance, et cjui, s'ils n'étaient pas soumis à une pression édifiante, feraient probablement un assez mauvais usage de 1 iiidi-peiidanee «lonl ils jouissaienl i' La seule raison valable pour se battre, afin de s'opposer à l'accroissemont del'influcnco européenne dans les deux Amériques, résultera, assurément, de la création d'un .système politi(|ue qui vaille la peine qu'on se balte pour lui.