Dans son second article, 1e juillet
dre sur ces vétilles; mais j'ai droit de suspecter quelque supercherie dans un homme qui, voulant à tout prix nous trouver en défaut, se contredit bel et bien sans avoir l’air de se dédire. Ayant une fois assigné la date de l’an 597 à la première déportation, 1l n’en démord plus, et, au lieu d’avouer sa méprise, 1l essaie de confondre la seconde déportation avec la première. Le tour est joué, et les lecteurs dont la mémoire est courte ou l'attention distraite, ne conservent plus qu’un souvenir : celui de Jérémie pris en défaut.
C'est encore M. Réville qui va se réfuter lui-même dans ce qu'il écrit des derniers prophètes, postérieurs à la captivité. La Bible en nomme trois, Aggée, Zacharie et Malachie; la critique moderne compte autrement, et range dans cette catégorie les livres de Jonas, de Daniel, etc., selon que son caprice la pousse.
Pour maintenir la théorie du progrès continu dans le sens des rationalistes, il fallait trouver dans ces derniers temps moins de préjugés étroits, moins aussi d'enthousiasme, de spontanéité, de foi en un mot, mais plus de réflexion que dans les siècles
| LES PROPHÈTES D’ISRAEL 59 précédents, plus de largeur dans les idées, et une tendance à l’universalisme qui préparât les voies à l'Évangile. M. Réville n’y a pas manqué, espérant ôter par là à la prédication chrétienne son cachet surnaturel et miraculeux. Mais ses preuves sont faibles. Le seul rayon qu'il signale de ce libéralisme d'idées, est emprunté au livre de Jonas, parce que ce prophète prêche à Ninive, et que cette cité 1dolâtre devient, comme Jérusalem, l’objet des divmes miséricordes. L'exemple est mal choisi, puisque nous n’accordons point que ce livre soit si récent, et qu’en tout cas il serait certainement l’écho d’une tradition beaucoup plus ancienne. À quelle époque d’ailleurs les Juifs ont-ils regardé les nations comme soustraites aux soins de la Providence, soit universelle, soit spéciale? Melchisédech et Job, quoique étrangers au peuple élu, jouent un assez beau rôle dans leurs livres. Jamais ils n’ont exclu du salut éternel ceux qui seraient fidèles aux préceptes de droit naturel imposés, disaient-ils, à tous les enfants de Noé. Et dans l’idée des prophètes, le Messie devait venir pour la conversion des gentils, comme pour celle du peuple juif.
Mais quand j'accorderais au critique tout ce qu'il demande, il lui resterait encore une tâche bien difficile, celle de se mettre d'accord avec lui-même. C’est lui qui, plus d’une fois, flétrit de sa censure la plus amère, non-seulement le style trop prosaïque
à son gré, mais le fond même des doctrines, l'esprit étroit, sacerdotal et scolastique des derniers représentants du prophétisme. Il n’y voit plus « qu’un genre, une manière, suscitant de secs et maladroits imitateurs. Le scribe tout bardé de scolastique ne va pas tarder à succéder au nâbi » (p. 841). « Les prophètes de la dernière époque, écrit-il encore, ne sont plus que les épigones des grands virtuoses des époques antérieures. Plus, ou du moins très-peu de poésie, une orthodoxie étroite, un retour méticuleux à l’observance des formes sacerdotales, la forme prophétique adaptée comme un vêtement banal à des enseignements qui auraient . très-bien pu s’en passer, voilà, sauf de rares exceptions, le caractère des derniers échos du prophétisme d'Israël. » On croirait lire le portrait des pharisiens. Est-ce là ce qui a préparé l'Évangile ?
Voici une contradiction aussi curieuse. Je lis à la page 832 : « La grande époque de l'inspiration passée, le prophétisme était devenu une forme littéraire, du moins homiülétique. » Et quatre pages plus loin le même censeur dit, à propos d’un livre, le plus récent de tous, à son avis, mais dont les oracles trop précis l’embarrassent et n’ont rien de la forme homilétique : l’idée que les voyants n'étaient autre chose que les annonciateurs miraculeusement exacts de l’avenir inconnu était déjà consacrée, et l’auteur du livre de Daniel, au lieu de parler di-
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 61 rectement à ses contemporains de leur situation et de leurs devoirs, ete. » C’est ainsi qu’il passe brusquement d’une extrémité à l’autre.
En ce qui touche la forme littéraire, je veux bien avouer que l’histoire de l’éloquence hébraïque n’est pas sans quelquerapport avec celle des autres peuples. Les écrivains sacrés ont subi, dans une certaine mesure, l'influence de leur siècle et du milieu où ils vivaient. Dieu l’a voulu ainsi pour ne pas détruire ces profondes analogies qu’il maintient toujours dans ses ouvrages les plus divers, et nous apprendre que la grâce élève la nature, mais ne la détruit pas. Il a voulu nuancer sa parole selon le génie, le caractère et l'éducation de ses organes, pour imprimer à son œuvre, par cette agréable variété, le sceau d’une plus haute perfection. C’est une merveille que tant de diversité dans les esprits n’en produise aucune dans la doctrine. Et certes le livre divin ne serait pas plus beau, s’il ne reflétait à toutes ses pages que les mêmes couleurs et le même style. La saine critique avait d’ailleurs besoin de ce fondement pour y appuyer ses recherches, et démontrer avec une certitude scientifique l’authentique et intègre conservation des textes inspirés.
Comme donc Hornère a devancé Platon et Démosthène, et que les scoliastes sont venus après, ainsi la riche poésie de Job et des Psaumes est-elle antérieure à Isaïe, et les derniers écrivains sacrés,
moins brillants de style que les anciens, se font-ils plus ou moins leurs imitateurs ou leurs commentateurs.
Mais on se tromperait étrangement, si l’on voulait transformer ces remarques en une règle absolue. Les récits du Pentateuque sont des chefs-d’œuvre de narration, d’une prose où la noblesse Île dispute à la grâce la plus naïve; et c’est pourtant ce que la langue nous offre de plus ancien. Un goût pur et sain se perpétue dans les écrits des derniers temps, tellement que Fénelon, ce juge si classique, si fin, si délicat, trop sévère pour les beautés qui ne sortaient pas du moule grec, signale à peine quelques vestiges d’un goût moins châtié dans le livre de la Sagesse, dans l’Ecclésiastique, et dans le second des Macchabées !. Le contraste serait piquant, si l’on comparait cette littérature avec celle des Arabes ou des Persans, nourris à peu près sous le même ciel et dans les mêmes conditions naturelles de développement que les Hébreux. Il serait encore plus saillant, si l’on rapprochait de la littérature canonique ce que les Hébreux ont produit dans les âges postérieurs, l’insipidité du Talmud et des autres écrits de la même époque. Tout parut s’effacer chez ce peuple quand Dieus’en fut retiré ; 11 ne conserva que le génie du trafic et de l'intrigue.
À. Ille Dialog. sur l’éloquence.
C’est pour avoir méconnu ce contraste et confondu des choses si différentes, que M. Réville a parlé des derniers prophètes avec une injuste partialité.
Il ne lui manquait plus, pour achever de les flétrir, que de les peindre comme des charlatans. Ce trait n’est pas oublié : « L’enthousiasme ardent, la sincérité première n’y étaient plus, et même de basses spéculations... avaient fini par (les) discréditer.» Il y a ici une allusion qui m'échappe. Si l’auteur aen vue la fraude qu'il impute au livre de Daniel, 1l énonce une erreur manifeste ; car aucun livre n’a Joui d’une plus hauteautorité parmiles Juifs. Ce discrédit ne tombe pas davantage sur Aggée, Zacharie et Malachie. Si ce trait porte ailleurs, il porte à faux. La défiance à l’égard de ceux qui n’ont pas encore produit les signes assurés de leur mission divine a été commune aux sages de tous les temps. Et d'autre part, l’empressement à se laisser tromper n'a jamais été plus visible, n1 plus funeste aux multitudes passionnées, que dans les derniers temps. Ce n’est pas chez un peuple en travail pour enfanter le plus grand des prophètes, ardent et unanime dans son attente, qu'il est permis de dire que le caractère prophétique avait perdu de son prestige, qu'il était tombé en discrédit.
La vérité est qu'après Malachie il se fit comme un grand silence dans Israël. Lorsque en un jour de
triomphe un souverain couronné de gloire doit paraître sur son trône au milieu de son peuple, Pimmense multitude attirée par la magnificence du spectacle s’agite confusément dans sa joie, et le bruit en retentüt au loin comme le mugissementdes flots. Mais sitôt que les hérauts ont donné le signal et annoncé l’arrivée du grand roi, le mouvement s'arrête, le bourdonnement expire, et la foule silencieuse se recueille dans son respect. Ainsi le peuple juif se recueillait-il à l’approche de celui qui, plus grand que tous les rois, devait combler les désirs de quarante siècles. Plus l’état politique s’affaissait, plus la race de David descendait dans l'ombre et menagçait de s’éteindre, plus aussi étaient ardentes les espérances d’une prochaine résurrection. Cependant un discernement secret, mais terrible, s’opérait dans les profondeurs de cette société en travail. La plupart, épris des biens du temps, ne voyaient rien au delà qui füt digne de leur estime. S'ils ne niaient pas le côté spirituel des promesses, ils S'en occupaient fort peu. Ils ne demandaient à leur Messie que de continuer Moïse. Dans son royaume, qu'ils appelaient le royaume du ciel, ils transportaient les joies grossières, les douceurs et les consolations de la terre. Un petit nombre, touché de la grâce, soupirait après les biens invisibles, la rémission des péchés, la sainteté des mœurs, l'union de l’âme à Dieu. Ils n’oubliaient pas ce côté
| LES PROPHÈTES D’ISRAEL ës de la promesse qui regarde la béatitude du corps, sa résurrection et sa glorieuse immortalité; maisils n'attendaient ces dons que comme une récompense des travaux et des mérites acquis, comme un développement, un achèvement et une éclatante manifestation des perfections intérieures et morales. Ils prenaient patience dans cette attente, priaient et souffraient sans murmuser, quand le danger d’une apostasie générale n’enflammait point leur zèle, comme 1l arriva sous les Macchabées. Leurs entretiens avec le ciel n'étaient pourtant pas tellement silencieux que la voix du Saint-Esprit ne retentit quelquefois parmi eux ; mais elle avait moins d’écho dans la foule. Des livres comme ceux de la Sagesse et de l’Ecclésiastique élargissaient notablement l’horizon pour les fidèles croyants, et les aidaient à pénétrer dans l'interprétation chrétienne des formules et des rites anciens; mais ces écrits manquaient de la sanction de l’autorité publique. L’attente du Messie tenait tout en suspens. Lui seul devait ratifier toutes les vérités, lever tous les doutes, éclaicir tous les mystères. « Je sais, dit au Sauveur la Samaritaine, qui ne le connaissait pas encore, je sais que le Messie vient ; quand ilsera venu, il nous instruira de tout. » (Jean, 1v, 25.) Ce Messie parut en effet, et avec lui parut au grand Jour le discernement qui se préparait dans l'ombre.
Il vint pour la ruine des uns et la résurrection des | D
6b LES. PROPHÈTES D’ISRAEL
autres, afin que les pensées cachées dans les cœurs fussent mises à découvert: «Ut revelentur ex multis cordibus cogitationes. » L’aveugle-né fut guéri, et l'aveuglement volontaire des pharisiens fut consommé. Le métal en fusion rejetait ses scories, et l'or seul restait dans le creuset. L'arbre était coupé jusqu’à la racine; mais de cette racine vivace sortait un rejeton qui est devenu un arbre plus vigoureux et qui ombrage toute la terre.
M. Réville n’a pu esquisser l'histoire des prophètes d'Israël sans essayer quelques interprétations de mots ou de phrases du texte de la Bible. Ces essais, quoique en petit nombre, nous suffiront pour apprécier la mesure de sa science hébraïque. C’est dans ce but que je crois utile de m'y arrêter un instant.
Pour commencer par le nom même que les Hébreux donnaient à leurs prophètes, J'en lis cette explication à la p. 828 :
« On appelle le prophète ndbi, mot qui, par la suite, a pu répondre à notre mot inspiré, mais dont la racine, rapprochée de ses congénères, désigne quelque chose qui jaillit en bouillonnaut ou qui s’é-
| LES PROPHÈTES D’ISRAEL 67 panche avec un bruissement précipité. Le ndbi, c'est donc proprement à l’origine le bruissant, l’homme de la bouche duquel s'échappe avec volubilité un flux de paroles dont il semble à peine le maitre. Que l'on pense à la naïve admiration de nos paysans des régions reculées pour l’homme qui sait leur parler longtemps sans s'arrêter, et l'on, aura une idée de la stupéfaction où les inspirés, dans un état de civilisation bien moindre encore, pouvaient jeter leurs auditeurs avec leur éloquence poétique et prolongée. »
Tous les monuments de la littérature hébraïque protestent d’une voix unanime contre la singulière prétention de transformer les patriarches ou leurs descendants en des êtres à demi stupides. Abraham, Isaac et Jacob surent se faire respecter au sein des nations et même des cours les plus civilisées. Ce n’est pas au milieu d’un peuple ignorant et stupidement crédule qu’on s’attend à rencontrer des génies aussi développés que le furent Moïse, David, Salomon, Isaïe et tant d’autres prophètes. Si vous exceplez la littérature grecque qui est plus moderne, quel peuple ancien vous offre des écrivains comparables à ceux d'Israël, tant pour la pureté du goût que pour la noblesse et la grâce de l’élocution? Je ne parle point de la hauteur des pensées, de la pureté de la doctrine et de la beauté de la morale, toutes choses dans lesquelles ils n’ont point de ri-
68 LES PROPHÉTES D'ISRAEL vaux. Plus on affecte d’écarter de cette littérature à part toute inspiration surnaturelle, et plus eston contraint de reconnaître la supériorité intellectuelle du peuple où elle s’est produite.
Mais je laisse ce côté de la question pour m'’attacher au point de vue purement philologique. Qu’y a-til de vrai dans l’étymologie proposée du mot ndbi ? Sa racine bilittère nb, souche commune d’un certain nombre de mots formés par l’adjonction d’une troisième radicale, réveille-t-elle quelque idée de bruissement ? Je ne le crois pas. Elle a plutôt la signification fondamentale de « produire, pousser au dehors. » L'idée du bruit ne s’y mêle qu'accessoirement et par accident, quand le bruit est le résultat naturel d’une émission, d’une impulsion au dehors, 371 noub, se dit des plantes qui germent et qui poussent, quelquefois d’une colline qui s’élève comme un rejeton du sol ; N23 naba (ar. {;; nabaa ; éthiop. 223 nababa, parler, indiquer, annon- ‘ cer), réveille l’idée d’une émission de la voix, d’une manifestation de la pensée; Ya naba, avec une aspiration plus marquée, se dit de la source qui jaillit; m3 nabahh, avec une forte aspiration finale, du chien qui aboie.
Il est à remarquer que la même idée d'émission se retrouve au fond de la plupart des termes employés pour désigner la parole. C’est le sens premier du verbe %N, comme le prouveut les sub-
stantifs qui se rattachent à la même racine, « TON, agneau (nouveau-né) ; 19N, haute branche, pousse d'arbre. » — « 55, parler, » a le sens primitif de « diriger, adresser. » — « n5, envoyer, » est employé chez les Araméens dans le même sens : « appeler quelqu'un, ou lui adresser la parole. »
Enfin la preuve la plus claire que le mot N23 n’a pas le sens de « bruire, » c’est qu’il serait inouï qu’on l’appliquât au murmure d’un ruisseau (loin de la source), au mugissement des flots, au vent qui soupire ou au bruissement des arbres dans la forêt.
Ce point établi, 1l en reste un second à discuter. Le mot ndbi est-il pris dans une acception active ou passive? En d’autres termes, désigne-t-1l un homme qui produit au dehors sa pensée intime, où un homme qui subit une impulsion, et obéit à un mouvement reçu? Sur cette question, les philologues se partagent. Quant à moi, Je n'hésite pas à embrasser la seconde opinion, et je me fonde sur trois raisons fort graves, à mon avis : 4° Les adjec-tifs verbaux de cette forme ont généralement, on en convient, une signification passive {. 2 Le verbe « naba, » dont les analogues en arabe et en éthiopien ont à l'actif le sens de « parler, indiquer, annoncer, » n’est usité en hébreu, avec le sens de
1. Ewaun, Gramm. hébr., $ 149. Je ne vois par pourquoi on recourrait
à l'arabe, pour expliquer une forme dont les exemples sont si multipliés en hébreu.
« prophétiser, » qu'aux voix passives, au niphal et à l’hithpaël. 3 Cette signification passive est indiquée par l'usage constant de la langue. Car, ainsi que Gesenius le fait observer dans son dictionnaire, «ilest essentiel à la notion même du nébi, qu’il profère non ses propres pensées, mais celles que Dieu lui communique !.
+ Le ndbi est donc, autant selon l’étymologie que selon l’usage du discours, celui que Dieu inspire, et qui sert d’organe à la Divinité. Il n’est sans doute pas nécessaire qu'il révèle l'avenir, mais 1l est essentiel que sa parole soit une révélation divine. Et cette idée reRpoL) de ces endroits mêmes où l’expression a quelque chose de métaphorique. Moïse, envoyé vers Pharaon, s’excusait à Dieu sur l’embarras de sa langue. Mais 1l en reçoit cette réponse : « Je te fais le Dieu de Pharaon, et Aaron sera ton prophète, » c’est-à-dire ton organe. Il a fallu que Moïse fût'en quelque sorte assimilé à Dieu, pour qu’il eût le droit d’avoir un prophète.
Si cette explication est juste, si tout s’y lie et s’y enchaîne, que deviennent les brillantes déclamations du moderne hébraïsant sur la stupéfaction des paysans devant un flux de paroles qui ne s’arrêtent pas?
À Plus les textes sont anciens, plus cette notion en ressort clairement. Quand Dieu ordonne à Abimélech de respecter Abraham comme un pro-
phète dont la prière lui obtiendra sa grâce (Gen., xx, 7), il est évident qu’à ce mot s'attache principalement l’idée d’un confident de Dieu.
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Le Stunt ——
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LES PROPHÈTES D’'ISRAËL 71 [ne parle pas avec plus d’exactitude des Urim et Thummim (sic) (p.829). C'était, dit-il, « un sachet contenant un certain nombre de petites pierres taillées, on ne sait trop d’après quel modèle. » Je n’avais encore rencontré cette définition nulle part. Selon les rabbins, l’oracle de l’'Urim et du Thummim s’énonçait par les lettres gravées sur les douze pierres précieuses que le grand prêtre portait sur la poitrine. Ce qui est certain, c’est que ces douze pierres n'étaient pas enfermées dans un sachet, mais symétriquementenchâssées sur la partie extérieure du rational (ou*pectoral), et visibles à tous les yeux. Selon beaucoup de modernes, l’Urim et le Thummim sont deux pierres taillées, ou figurines, essentiellement distinctes des douze dont je viens de parler, et déposées dans l’intérieur du pectoral comme dans une bourse, d’où le grand prêtre en tirait une, comme pour consulter le sort. Les auteurs n’en supposent jamais plus de deux, et tout au plus y aurait-il lieu d’en admettre une troisième, pour embrasser toutes les hypothèses possibles : celles d’une réponse affirmative, négative, ou neutre. Car il est à remarquer qu’en plus d’un endroit de la Bible le peuple se plaint du silence de l’oracle. Selon cette explication, que je suis loin pourtant de garantir, l’'Urim et le Thummim sont deux objets uniques, dénommés d’après l’idée qui s'attache à chacun d'eux. L’un représente Dieu comme lumière
ou vérité, Urim; l’autre comme souveraine justice et perfection morale, Thummim. La forme plurielle que ces deux mots affectent indique le suprême degré de l’attribut ou perfection dont ils expriment l'idée.
Dans notre Vulgate latineet dans les versions vulgaires qui en sont dérivées, le nom du père d’Isaïe est le même que celui du prophète Amos. Plusieurs en ont conclu à l'identité de ces deux personnages, « ce qui n’est nullement prouvé, » dit à ce propos M. Réville. (P. 147.) Cette réflexion est au moins bizarre dans la bouche d’un hébraïsant exercé. Quiconque, en effet, a lu le texte original sait que ces deux noms appartiennent à deux racines fort diverses, et quin’ontentre elles qu’une seule lettre commune. Il est done prouvé fort clairement que le prophète Amos ne fut pas le père d'Isaïe,,et M. Réville eût dû le savoir et le dire.
Ces méprises portent sur de simples mots; en voici quelques-unes qui tombent sur le sens des phrases. |
Au chapitre xvrr, v. 11 et 12 d'Isaïe, se lit un oracle contre l’Idumée. Le sens m'en paraît assez clair. Le prophète, se comparant à une sentinelle qui veille pendant la nuit et en mesure le cours, entend une voix de Séir ou de l’Idumée, qui lui demande : « Sentinelle, quand finira la nuit? » c'est-à-dire, pour parler sans figure, quand nos calamités au-
LES PROPHÈTES D'ISRAEL | 73 ront-elles un terme? « Le matin arrive, répond-il, et c’est encore la nuit; interrogez-moi tant qu'il vous plaira, vous n’obtiendrez pas d’autre réponse, » En d’autres termes, nous touchons à l'heure où devrait paraître l’aurore, mais elle ne paraît pas; votre nuit est une nuit éternelle ; vous êtes voués à une désolation sans fin. Voilà, dans une traduction un peu libre et paraphrasée , le sens que Je donne à ce passage, dont la concision fait toute l'obscurité.
M. Réville le traduit différemment, et le cite, non sans quelque malice, comme « un curieux fragment » où le prophète avoue naïvement qu'il « ne voit pas encore clair dans la situation, et ne.veut pas se prononcer avant qu’elle soit mieux dessinée. » (P. 839.)
Il est difficile de se persuader que le prophète luimême ou ses disciples eussent transmis à la postérité une réponse aussi oiseuse, et l’eussent consignée au milieu d’oracles qu’ils tenaient pour divins. Tout ce que je puis accorder à l'écrivain que je combats ici, c’est le bénéfice des circonstances atténuantes. J'avoue qu'il a pour complices la plupart des hébraïsants d’au delà du Rhin. Il les a crus sur parole, comme ses lecteurs à leur tour s’en fieront à la sienne, sans aucune ombre d'examen.
Enfin l’an dernier (1866), l'honneur d’Isaïe et de tous ceux qui le révèrent comme un prophète, a
été vengé dans la patrie même du rationalisme biblique. M. le D" Delitsch, hébraïsant fort distingué et d’un mérite généralement reconnu, a proposé une interprétation de cet oracle qui ne diffère pas essentiellement de la mienne.
Toutes ces taches sont légères, si je les compare à celles qui me restent à relever, et que l’auteur semble s'être complu à accumuler en quelques lignes. | Il a trouvé bon de reproduire (à la page 387) les titres d'honneur donnés au Messie par Isaïe (1x, 6). Voici sa traduction vraiment originale , et qui réclame notre examen : « On l’appellera le sage, le héros de Dieu, le père du butin, le prince pacifique, le roi du miracle, le père d’éternité, etc. » C'est en vérité se donner trop de licence. Je ne relèverai que les infidélités les plus graves.
« Ce héros de Dieu » n’est pas dans le texte, qui porte littéralement « le Dieu fort. » Tout ce que la critique négative a pu imaginer pour échapper à la nécessité de désigner le Messie comme Dieu, à été d’affaiblir l'énergie du mot 5x, Dieu, et d’en faire une sorte de synonyme du mot suivant, en traduisant : « le fort, le héros. » Et encore faut-il avouer que ce subterfuge n’a point l'approbation des plus habiles dans le camp même des adversaires. L'expression 1123 9N, « Dieu fort, » se rencontre en plusieurs endroits de la Bible, et toujours pour dé-
signer le Dieu suprême. Isaïe lui-même la répète au chapitre x, 21, par une allusion manifeste au texte du chapitre 1x que nous discutons, et dans un verset dont le sens ne souffre aucun doute : « Les restes d'Israël se convertiront au Dieu fort. » Si done il pouvait planer la moindre obscurité sur le sens du premier passage, la répétition du même terme un peu plus loin suffirait pour la dissiper entièrement.
L’expédient de M. Réville pour éluder la force du texte est encore plus insoutenable. Quand « Deus fortis » pourra se traduire par « fort de Dieu, » la phrase hébraïque pourra aussi se rendre par « héros de Dieu. »
« Le père du butin. » Encore une idée étrangère au texte, au moins si l’on s’en tient à l'avis de la presque totalité. des hébraïsants !, qui donnent à la phrase hébraïque le sens plus raisonnable et plus juste de « père de l'éternité. » M. Réville pouvait cependant, à la rigueur, opter “entre ces deux traductions. Mais ce qui dépasse toute mesure, c’est qu’il les accole l’une à l’autre, comme si elles répondaient à deux expressions distinctes du texte. Il avait apparemment sous
1. Le Dr Hitzig a voulu accréditer cette traduction bizarre, et a été suivi par le Dr Knobel. Mais Hitzig est connu pour le peu de cas qu’il fait de ce qui s'appelle le tact exégétique. Maurer, autre rationaliste assez radical, lui a rappelé à ce propos la fable du renard qui dédaigne les raisins qu’il ne peut atteindre.
les yeux deux traductions allemandes disparates, et il les a fondues ensemble à tout hasard, sans ouvrir sa Bible.
« Le roi du miracle. » Encore un mot lancé au hasard. L'hébreu porte « admirable, le conseiller.» Le premier mot signifie proprement une merveille, quelque chose d’ineffable et d’incompréhensible. « Pourquoi, dit l’ange du Seigneur à Manué (Juges, x, 18,) me demandes-tu mon nom qui est ineffable ? » Le Messie sera, comme cet ange, un être qu'aucune langue humaine ne peut nommer dignement. Le second mot, pris absolument, comme il l’est ici, et sans être déterminé par les circonstances à un sens plus spécial, réveille l’idée d’un homme distingué par son rang, comme par la sagesse de ses conseils, et que l’on consulte sur les affaires les plus graves. Si c’est ce terme qu’on a voulu rendre par « roi, » la traduction est bien libre. Elle renverse d’ailleurs l’ordre des mots hébreux, et suppose encore une double traduction du même terme, puisque la phrase française a déjà détruit celui-e1 par le nom de « sage. » |
Quelqu'un m'expliquera peut-être comment un écrivain qui se respecte, qui respecte son public, et surtout qui respecte la Bible, traite avec un sansfaçon pareil un des endroits dogmatiques les plus importants et les plus célèbres de l’Ancien Testament, un passage qui a donné lieu à tant de dis-
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 77 cussions savantes et de volumineux commentaires, un passage enfin où la divinité du Messie attendu des Juifs est énoncée en termes plus clairs peutêtre qu’en aucun autre endroit des prophètes.
Et voilà l’homme qui se donne l’air d'un profond hébraïsant, qui affecte de substituer les procédés sérieux à la légèreté de Voltaire, qui prononce hardiment que tel chapitre d’Isaïe est authentique, et tel autre non, parce que le style en est plus moderne. Voilà l’homme qne « les pasteurs et ministres réunis des deux Églises protestantes de France » ont choisi pour approuver leur traduction nouvelle de la Bible, et pour la recommander dans une des Revues les plus accréditées. Je voudrais couvrir du silence ées impardonnables bévues, car je n'ai aucun motif personnel de poursuivre celui qui les a commises; mais cette charité serait eruelle envers tant d'hommes dont les études se sont portées ailleurs que sur des textes d’Isaïe, et que les grands mots de critique allemande et de science moderne fascinent aisément.
J'ajoute encore un trait qui sera le dernier. M. Réville affirme très-nettement que les premiers prophètes, Isaie et ceux qui se rattachent à la même période syro-assyrienne, ont écrit leurs prophéties en vers; que les vers et la prose se partagent les discours prophétiques chez Jérémie et Ézéchiel, ete. (P. 841.) C’est encore l'indice d’un
78 LES PROPHÈÊTES D’ISRAEL
homme peu versé dans les matières dont 1l parle. Toujours on a distingué le style prophétique, malgré l'éclat de poésie qui le colore dans les prophètes de la primitive époque, du style cadencé et mesuré qu’exige toute composition en vers. Il est vrai que les règles de la versification des anciens Hébreux n’ont pas encore été éclaircies, que plusieurs vont jusqu'à nier toute espèce de rhythme proprement dit. C'est un débat dans lequel je ne puis entrer : il me suffit que les modernes s’accordent avec les anciens à distinguer les livres versifiés de ceux des prophètes. M. Réville ignore-t-1l les deux recueils publiés par le D' Ewald, l’un sous le titre de Livres poétiques, et l’autre sous celui de Livres prophétiques de l’Ancien Testament ?
La philologie ne suffit pas à un interprète de la Bible : celui qui n'apporte à son étude aucune autre préparation, s y heurtera souvent contre des difficultés insolubles. J'en choisis pour exemple entre mille ces chapitres d’Isaïe qu'on a assez bien nommés le livre d'Emmanuel, parce que ce mot en résume la substance, et que tout s’y rattache
RS éoe- Lt é dmn àd >
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 79 comme à un centre. Ce livre formé de six chapitres (ch. vn-xu) contient une série d’oracles étroitement liés entre eux, et prononcés au commencement du règne d’Achaz pour rassurer ce prince contre l’invasion triomphante de ses ennemis de Syrie et d'Éphraïm. Il prédit l’avénement du Messie, sa naissance d’une vierge, la délivrance dont il apportera le gage en naissant, et son règne fortuné sur les restes du peuple qui survivront aux calamités dont la terre est menacée. Car tout n’est pas consolation dans ces tableaux. Il en est même de fort sombres. Non-seulement les tribus israélites du nord seront déportées loin de leur pays, mais aussi Juda sera dispersé aux quatre vents; après quoi l’Assyrien, instrument de la vengeance divine, la subira à son tour; les restes épars d'Israël seront alors rappelés et formeront le germe béni que pro-
tégera le sceptre du Messie. Outre le nom d’Emma-
nuel donné à ce grand roi, il porte encore les titres d’admirable, de conseiller, de Dieu fort, de prince
de la paix, de père de l’éternité, titres que j'ai déjà
expliqués, et qui, selon le mot de l’apôtre, l’élèvent au-dessus des cieux {.
Le philologue impartial, en étudiant ces pages,
. se convaincra qu’elles annoncent la naissance hu-
maine d’un Dieu, l’incarnation dans le sens rigou-