‹ Les prophètes d'IsraëlChapitre 7 sur 13 · PP · texte numérisé non relu

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LES PROPHÈTES D’ISRAEL 89 au berceau. En guérissant sur son passage toutes les afflictions du corps et de l’âme, en rappelant même à la vie des morts de quatre jours, il prouvait que nous étions vraiment sa conquête, et qu'ayant satisfait pour toutes nos dettes, 1l avait le droit de nous décharger entièrement. Quiconque lira attentivement l'Évangile de saint Jean, se convaincra également que la vie dont parle si souvent le saint apôtre est indivisiblement celle de la grâce et de la gloire, de l’âme et du corps. |

Si la puissance du Fils de Dieu sur la mort éclate déjà par ces guérisons et ces résurrections individuelles, sa victoire sur le monde et sur l’enfer se manifeste pareillement à des signes non équivoques. L'arrêt définitif et solennel est différé jusqu'au dernier Jour, mais déjà le monde en ressent les approches dans le renversement de ses grandeurs, et spécialement dans la destruction des empires superbes et des cités ennemies de Dieu. De là ces images, en apparence exagérées, qui se rencontrent souvent dans la peinture de ces catastrophes : le soleil et les astres obscurcis, la terre ébranlée jusque dans ses fondements, les étoiles qui tombent du ciel, et les cieux qui se roulent comme un livre. Ces métaphores hardies sont pleines d’à-propos et de justesse, dès que la vue s'étend jusqu’à la ruine future de lunivers, dessinée sous de moindres proportions dans

celle d’un royaume limité. Le Sauveur même s’est conformé à ce langage des anciens prophètes, quand il a décrit simultanément et sous les mêmes termes la ruine prochaine de la ville déicide et celle du monde entier. S'il ajoute à la fin de son tableau que tous les traits en seront vérifiés avant que cette génération s'écoule, il ne dit rien que de vrai, puisqu’en effet un grand nombre de ses contemporains survécurent à la chute de Jérusalem, et que, dans cette chute, tous les traits de l’oracle le plus visiblement relatifs à la chute du monde reçurent un premier accomplissement. Le signe du Fils de l’homme parut dans les cieux par les prodiges que raconte Josèphe, témoin oculaire. Cet avertissement du ciel et ces marques de sa colère furent assez sensibles pour que les chrétiens attentifs au texte de l'Évangile échappassent au massacre et se retirassent à temps au delà du Jourdain, dans la petite ville de Pella. Puis la foudre éclata avec une telle violence qu'après dix-huit siècles les hommes sont encore sous l’effroi de ce coup, et que Titus se reconnut impuissant à protéger contre elle les restes du temple qu’il voulait sauver. Dans cette furieuse tempête, l’œil n’a point aperçu le Christ armé de sa force invincible au milieu des nues. Mais n'est-il pas vrai que l’œil intérieur, ou la saine raison, ne peut l’y méconnaître ? Les morts ne sont point sortis de leurs sépulcres au son de la trom-

LES PROPHÈTES D'ISRAEL 91 pette des anges, mais la trompette apostolique, retentissant aux quatre coins de la terre, a retiré de la mort spirituelle et ressuscité à la vie de la grâce tous les élus dispersés par le monde. Tels ont été les anges ou envoyés du juge, qui faisait déjà le discernement des élus et des réprouvés, des agneaux et des boucs.

Ces métaphores sont assez conformes au génie de l'Orient pour ne pas nous étonner, surtout quand nous sommes avertis qu'un certain cachet d’exagération y était nécessaire, pour répondre au double but de celui qui les employait, et porter notre pensée bien au delà sur le jour de l’universelle rétribution.

Des oracles quiconcernent directementle royaume de Jésus-Christetles effets tant de sa miséricorde que de sa justice, je passe à ceux qui ont pour objet sa propre personne. «Jésus-Christ, dit saint Paul, était

hier, il est aujourd’hui, et il sera dans les siècles des siècles » (Héb., x, 8). Il remplit donc l'Ancien Testament comme le Nouveau; mais il n’entre pas dans mon plan de rappeler tant de textes sur lesquels il n’y a point d’ambiguïté possible. Je ne veux parler que des personnages qui l'ont figuré dans l’histoire, et à propos desquels on essaie de jeter du ridicule sur le double sens des Écritures.

Je dis donc que le Christ, avant de paraître en

- personne sur la terre, se plaisait à soutenir l’espé-

rance des siens par de mystérieuses représentations de sa venue et de son salut, à peu près comme dans le moyen âge nos ancêtres jouaient sur le théâtre les mystères de sa vie et de sa mort, et retiraient de ces pieux amusements de vives impressions de foi et d'amour. Chaque fois qu’une manifestation de sa puissance arrachaït son peuple à un joug de fer, à une dure oppression, cette délivrance était un prélude et une annonce de celle qu’il se proposait d'opérer lui-même. Pour rendre le parallèle plus sensible, l'instrument de ce salut temporel et imparfait recevait souvent des titres qui ne convenaient en toute propriété qu'au Messie. Le Messie doit être un nouveau David, et il en porte le nom !. Par réciprocité, la gloire du Messie rejaillit sur son royal ancêtre et le couvre tellement de ses rayons, que la personne figurative semble presque absorbée dans la splendeur de celui qu’elle représente. La même remarque convient à Salomon, dont le règne exprime la paix du Christ en son Église, comme David en figure les combats et les victoires.

A. Ces textes sont d’une telle importance qu'on me permettra de les citer ici. — Osée, ILE, 5, « Ils chercheront le seigneur leur Dieu et David leur roi, ils s’approcheront avec crainte de Jéhovah et de ses biens, à la fin des temps. » La surabondance de ces biens sera telle qu’ils en seront comme épouvantés, et submergés.

Jérémie, xxx, 9. « Ils serviront Jéhovah leur Dieu, et David leur roi, que je leur susciterai. » |

Ezéchiel, xxx1v, 24. « Moi, Jéhovah, je serai leur Dieu, et mon serviteur David (sera) le prince au milieu d’eux. » |

Cyrus, à son tour, quoique étranger à la race et à

la religion d'Israël, reçoit le nom de Christ, parce

qu'il en joue le rôle sans le savoir, quand il brise

les chaînes des Hébreux, et leur rend l'harmonie

de leurs harpes, suspendues aux saules de l’Euphrate.

On a dit qu'Isaïe, ou l’auteur quel qu'il soit de cet oracle, avait vu dans Cyrus le vrai Messie destiné à la rédemption d'Israël. Mais cette prétention est détruite par les propres paroles du prophète, qui rappelle expressément les promesses faites à David, et fonde sur elles la nouvelle alliance que le Seigneur fera avec son peuple au temps du Messie (Lx, 3) : « Feriam vobiscum pactum sempiternum, misericordias David fideles. » Au contraire il nous montre dans Cyrus un instrument purement passif et aveugle des desseins de Dieu, un exécuteur des volontés de Celui qu’il ignore. « Je te livre les empires et tous leurs trésors, dit le Seigneur à Cyrus, son Christ, afin que tu saches que c’est moi Jéhovah qui t’appelle par ton nom... À cause de mon serviteur Jacob, je L’ai appelé par ton nom, et par ton surnom ou titre d'honneur, quoique tu ne me connusses pas... Je te ceindrai (de ton armure), quoique tu ne m’aies pas connu. » {Isaïe, xcv, 1-5.)

Josèphe raconte (Antig., x1, 1, 2), et son récit est fort vraisemblable, que les exilés montrèrent à leur nouveau maître l’oracle d’Isaïe qui le concernait, et

que cette lecture influa sur la bienveillance avec laquelle il les traita. Combien ce prétendu Messie, ignorant qu'il est de sa mission et du Dieu qui la Jui confie, diffère de celui d’Isaïe, sur lequel s’est reposé l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de crainte de Dieu, et dont la tâche sera d'enseigner la religion véritable à toutes les nations de la terre | :

Et quand je permettrais à ces critiques de distinguer deux Isaïe, ils n’en seraient pas plus avancés. Car ils ne sauraient nier que le second, s'il

n’est pas identique au premier, n ait au moins Mmarché sur ses traces, et fait effort pour limiter et le contrefaire. Comment donc se serait-il si prodigieusement écarté de lui sur un des dogmes fondamentaux du judaïsme ? Et comment la Synagogue aurait-elle réuni sur la même tête et attribué au même homme des textes aussi contradictoirement opposés les uns aux autres ?

Ceci prouve de plus en plus dans quel dédale d’obscurités impénétrables s'engagent ceux qui rejettent l’existence d’événements et de personnages figuratifs dans la Bible.

Après Cyrus, vient Zorobabel. Comme issu du sang de David, chef de la petite troupe qui revint la première à Jérusalem, restaurateur du temple et de la cité sainte, il a plus d’un rapport frappant avec le Messie. Aussi, lisez Zacharie, le prophète

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 93 suscité en ces temps difficiles pour soutenir le courage de la colonie naissante : tantôt 1l assure que Zorobabel achèvera le temple dont il a jeté les fondements : « Manus Zorobabel fundaverunt domum istam, et manus ejus perficient eam » (1x, 9); tantôt il réserve cette œuvre au seul Messie : « Ecce vir, Oriens nomen ejus, et subter eum orietur, et ædificabit templum Domino, » ou selon l'hébreu : « Voilà l’homme dont le nom est Germe, 1l germera de sa racine (coupée jusqu’à fleur du sol), et il bätira le temple du Seigneur » (vi, 12). Et qu'on le sache bien, ce texte de Zacharie n’est pas isolé dans la Bible. Rien au contraire n’était plus enraciné dans la croyance des Juifs que cette persuasion selon laquelle le vrai et parfait retour de la captivité, le rétablissement du temple et la fondation d'un état stable et prospère devaient être l’œuvre exclusive du Messie !. Le Sauveur fit allusion à cette croyance et à la prophétie de Zacharie, quand, sollicité de prouver sa qualité de Messie, il dit aux Juifs : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours. » Car, bien qu'il parlât ainsi de son corps et de sa résurrection, 1l ne séparait pas cette résurrection de celle de son Église, qui est aussi son corps et sa plénitude (Éphés., 1, 23); et c’est la

1. J'ai déjà cité la prière de Jésus, fils de Sirach (Ecclésiast , xxxvt, 13), qui demande le retour de l’exil et le rassemblement des tribus dispersées.

doctrine du prophète Osée!, plus clairement expliquée par saint Paul, que tous les chrétiens sont morts, ensevelis et ressuscités avec leur chef : « Convivificavit nos in Christo et conresuscitavit » (Éphés., nn, 6). Le temple matériel de la Synagogue tombait en ruines par la mort de Jésus- . Christ ; etle temple spirituel de son Église sortait avec lui du sépulere trois jours après.

Ces analogies me ramènent à l’endroit d’Isaïe qui m'a servi de point de départ, et que J'ai paru oublier trop longtemps. En voici l'explication la plus naturelle. Le Messie qu’il annonce en termes si magnifiques ne doit paraître en personne que plus tard ; mais 1l va naître en figure; le mystère de sa naissance va, pour ainsi parler, être Joué devant tout un peuple pour réveiller sa foi à la promesse. Il naîtra donc un enfant d’Isaïe, et le nom symbolique qui lui sera donné, avant sa conception, marquera la prochaine dévastation de Damas et d’Éphraïm,ou, dans un sens plus élevé, l'enfer vaincu et dépouiilé par le Messie. La mère de cet enfant est appelée prophétesse, non parce qu’elle est l'épouse d’un prophète, car je cherche en vain dans la Bible

1. Osée, vi, 3 : « Vivificabit nos post duos dies : in die tertià suscitabit nos, et vivemus in conspectu ejus. » On sait que cette même résurrection avait été figurée par Jonas, sorti le troisième jour du sein du monstre marin, et les chrétiens, en peignant ce sujet dans les catacombes, faisaient profession de croire à leur future résurrection, aussi bien qu’à celle du Fils de Dieu.

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 97 une analogie quelconque pour justifier ce sens, mais parce qu’elle prophétise, en effet, par un enfantement qui est l’image, bien grossière sans doute, de l’enfantement virginal de Marie. « Avant » que cet enfant voie le jour, dit saint Éphrem, et » que le progrès de l’âge lui apprenne à discerner » le bien du mal, la terre... sera abandonnée..….: ce » qui arriva bientôt après. Toutefois le prophète » parle ici principalement du Fils de Marie, » (Ephræmi Opera syr., t. IL, p. 35.)

J'ai comparé ces drames qui occupent la scène dans lhistoire de l’ancien peuple aux représentations commémoratives du moyen âge. Il y a toutefois entre les deux une notable différence, qu'il est à peine nécessaire de signaler. Ces esquisses de l’avenir ne sont pas chez les Juifs de purs accidents qui n'entrent pour rien dans la trame de l’histoire. Elles constituent l’histoire même du peuple de Dieu dans ses personnages les plus illustres et dans ses événements les plus importants. Il n'appartient qu'à Dieu seul de fondre ainsi dans un tout harmonieux la réalité et la figure. Mais erreur serait de croire que l’une effaçât l’autre ou la fit oublier. Les prophètes étaient là pour rappeler sans cesse au peuple tout ce qu’il y avait de symbolique dans sa vie et celle de ses grands hommes. Quand Osée épousait une femme débauchée, et la retirait du dé-

sordre pour avoir des enfants dont les noms devin-

98 LES PROPHÈTES D’ISRAEL rent autant le prophéties; quand Isaïe se montra en public avec ses deux fils dont les noms, également emblématiques, résonnaient comme une menace ou une promesse : « Ecce ego et pueri mei quos dedit mei Dominus in signum et in portentum Israël » (vus, 18); quand Zacharie désignait le grand prêtre alors vivant et les amis réunis autour de lui, comme autant de pronostics et de signes anticipés des temps messianiques : « Audi, Jesu, sacerdos magne, tu et amici tui qui habitant coram te, quia viris portendentes sunt » (1, 8); on sent combien le peuple devait se façonner à ce langage, et s'étonner peu de le rencontrer dans la vie réelle, : et dans les livres anciens, |

IL fallait que les Juifs fussent bien familiarisés avec ces idées et cette méthode, pour arriver à la conviction énergiquement exprimée dans une higne du Thalmud, que « tout ce que les prophètes ont prophétisé concerne les Jours du Messie !.» Ceux qui parlent ainsi ne sont pas assez aveugles pour mer la réalité historique des faits bibliques et les applications diverses des prophéties à des événements soit propres, soit étrangers à la Judée. Mais ils croient que le texte sacré renferme quelque chose de plus, et ils énoncent un principe qui, poussé trop loin et appliqué sans discernement,

4, Sanhédrin, Ï. 99, recto; Schabbat, f. 63, recto.

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 99 fournira matière à bien des subtilités inutiles, mais qui reste vrai au fond, que saint Paul a proclamé dans ses Épiîtres : « Omnia hæc in figura contingebant 1llis, » et qui s'appuie sur la Bible autant que sur {a tradition ; un principe enfin que la raison approuve et qu’elle exige même en bien des cas, puisqu'on ne peut s’en écarter sans tomber dans les inconvénients que j'ai marqués, et sans faire de plusieurs parties de la Bible une énigme impénétrable.

Cependant M. Réville, reprochant aux premiers chrétiens des interprétations arbitraires, leur oppose l'autorité des Juifs qui «n’ont jamais pu voir qu’une série de violences exégétiques dans cette invocation continue de leurs anciens prophètes » (p. 821). L’accusation serait grave, si l'effet n’en était détruit presque aussitôt par l’aveu suivant : « Pour être juste, il faut ajouter que, si les chrétiens ont abusé des textes prophétiques dans l'intérêt de leurs apologies, c'est un défaut qu'ils ont hérité de la Syna- .gogue. Le rabbinisme, en effet, est le premier cou pable. Oublieuxde ce sens historique des prophéties auquel il ne revenait. que pour combattre les prétentions chrétiennes, c’est lui qui inventa cette méthode arbitraire d'interprétation, etc. » (p. 822). Et encore, quelques lignes plus bas ! « L'idée vulgaire, fille de l’idée rabbinique, d’après laquelle le prophète a pour mission essentielle de prédire l'avenir, et en particu-

lier de décrire plusieurs siècles d'avance l’apparition du Christ et la formation de l’Église. »

Il reste donc constant que les chrétiens n’ont pas inventé cette méthode. Les rabbins dont ils la tiennent ne l’avaient pas inventée non plus, et J'ai montré que les prophètes eux-mêmes les y avaient accoutumés. Mais, en justifiant la méthode, je ne défends pas l’abus qu’on en a fait. Ici comme ailleurs, l'avertissement de saint Paul est bien placé : « Éprouvez tout, et retenez ce qui est bon. » (I Thess., v, 21.)

Je crois avoir rendu compte en termes assez clairs de ce que nous entendons par le sens double ou multiple des prophéties. Très-souvent le sens est unique, mais étendu, et la division n’est qu'apparente dans les applications particulières qu’on en peut faire. D’autres fois le texte nous met sous les yeux deux objets faits sur le même modèle, et les dessine tous deux en même temps. Représentezvous deux palais d’inégale dimension, mais offrant à peu près la même distribution de salles, cours, corridors, etc. Le plus petit, plus rapproché de vous, est tellement situé que, s’il est transparent comme le cristal, votre œil saïsira du même regard les contours et les lignes correspondantes du plus vaste, placé derrière. Si au contraire cette transparence est voilée, inégale et intermittente, vous aurez besoin de quelque combinaison pour compléter dans

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 101 votre esprit l’image du grand édifice, mais vous ne pourrez douter de son existence ni de ses principales dispositions. Aïnsi en est-il dans un oracle à double objet. L’objet prochain semble quelquefois s’effacer pour laisser briller de tout son éclat le fait plus important et plus vaste qui occupe le fond de la perspective; ailleurs les premières lignes sont plus opaques et voilent en partie celles de derrière. Mais la raison, guidée par l’analogie, restitue faci-

lement à chacun des objets ce que l’œil n’en dé-

couvre que confusément.

Il résulte de cette combinaison qu’une ombre légère est jetée sur la plupart des prophéties. Mais cette ombre est comme celle d’un tableau qui fait mieux ressortir les jours. Car si l’avenir nous était dévoilé avec autant de précision et de suite dans les détails que nous en demandons à l’histoire du passé, la liberté humaine, en face de cette lumière distinctie, serait singulièrement alarmée. Ou elle serait comme entraînée à réaliser ce qui a été prédit d’elle, ou elle tendrait à y résister de toutes ses forces, pour prendre «possession d'elle-même, et se convaincre qu’elle n’est pas un rêve. L’argument que nous tirons des prophéties en serait prodigieusement affaibli. Car on pourrait toujours craindre que leur accomplissement ne fût l'effet de volontés déterminées à s’y conformer. Nous pouvons affirmer, au contraire, les prophéties étant ce qu’elles sont,

102 LES PROPHÈTES D’'ISRAEL que presque toujours les hommes s’y sont conformés à leur insu, soit ignorance, soit pure inadvertance de leur part. Ainsi la sagesse de Dieu éclate jusque dans les ombres que la lumière laisse toujours à côté d'elle dans le monde moral, comme dans le monde physique, et qui ne seront pleinement dissipées qu’au jour de la consommation de toutes choses. C’est une question débattue entre les orthodoxes, et qui n’intéresse point l’apologie chrétienne, mais seulement la rigueur du langage théologique, de savoir si, dans les prophéties à double objet, on peut dire que les mêmes paroles les embrassent tous les deux dans leur sens immédiat et liltéral, ou bien si l’un des deux objets n’est atteint que dans le sens spirituel. Les plus graves écrivains de notre temps se prononcent assez fortement contre la prétention de donner deux sens littéraux à la même phrase !. Les ñoms importent peu, pourvu qu’on s'accorde sur la doctrine. Cependant, en bien des cas, la logique sera plus satisfaite à mon avis si l’on accorde que le même texte, interprété selon la

4. Je puis nommer ici le savant professeur d’Écriture sainte du Collége Romain, le Rév. P. Patrizi; Mgr Beelen, professeur à l’université de Louvain, si connu par ses commentaires philologiques sur plusieurs parties du Nouveau Testament; et M. l'abbé Gilly, professeur au grand séminaire de Nimes, Ces professeurs distingués admettent sans difficulté les oracles à double objet, maïs ils pensent que dans ces oracles tel verset ou telle phrase prise dans son sens littéral se rapporte uniquement à l’objet prochain, tel autre trait regarde uniquement l’objet éloigné, le prophète passant à chaque instant de l’un à l’autre.

| LES PROPHÈTES D’ISRAEL 193 lettre, atteint les deux objets à la fois, de même que, dans la comparaison déjà donnée, l'œil de l'observateur saisit les deux édifices du même coup. N'est-ce pas la lettre même d’une prophétie qui, par la magnificence, l’emphase et l’exagération de ses termes, vous avertit de regarder plus loin que l’objet immédiat et prochain ? Et pourquoi ce sens ne sera-t-il pas appelé littéral, s’il est fondé sur la lettre même?

Saint Thomas pose un principe fort sage, quandil affirme que le sens spirituel de l’Écriture ne doit pas être employé à établir les dogmes, mais seulement à l'édification des fidèles. Si quelquefois les Apôtres ont tiré de sens spirituels des conclusions dogmatiques, ils l’ont fait ou parce que ces sens étaient généralement admis, ou. en vertu du privilége de leur inspiration, et plutôt pour éclairer les fidèles déjà convaincus que pour amener à la foi les infidèles. Mais qui niera qu’on ne puisse fonder un raisonnement solide, invincible même, sur une prophétie dont l'application au Messie est évidente, bien qu'elle ait pu, dans une certaine mesure, avoir en vue un personnage figuratif de l’ancienne alliance ? |

Ceci soit dit sans esprit de dispute, et qu’il soit permis à chacun, dans une matière aussi libre, d’abonder en son sens.

J'aborde enfin la question de l’authenticité parfaite du livre entier d’Isaïe. Je l’avais écartée en traitant de divers points d'histoire, de philologie ou d’herméneutique, pour éviter la confusion, et non par défiance de ma cause. Elle revient aujourd’hui, sollicite une solution, etrien ne m'empêche désormais de lui accorder l'attention qu'elle mérite. Ce : n’est pas que l'inspiration de ces textes en dépende absolument. Quand le second Isaïe (ainsi qu'on affecte de le nommer) n’aurait paru que vers la fin de la captivité babylonienne, il serait antérieur de près de six siècles à la prédication de l'Évangile, et n'aurait pu décrire, comme il le fait, les effets prodigieux de cette prédication que par une lumière surnaturelle. Mais nous réclamons beaucoup plus. Nous tenons à l'intégrité denos droits et n’en vouons sacrifier aucun. Nous soutenons donc qu’un seul auteur, antérieur à Cyrus de cent cinquante ans et plus, a écrit ou dicté les soixante-six chapitres qui sont rangés sous son nom dans la Bible; qu'il a nommé le fondateur de l'empire des Perses, a prédit ses conquêtes, et l’a désigné spécialement

LES PROPHËTES D’ISRAEL 105 comme l’exécuteur des décrets divins contre Babylone, et le libérateur du peuple juif.

Telle était en effet la croyance universelle, avant qu’une philosophie nouvelle et une critique effrénée, dont « l’essence est la négation du miracle, » obligeassent leurs adeptes à penser autrement. Il n’y a pas de torture à laquelle on n’ait soumis les textes prophétiques pour obéir au tyrannique empire de ces principes de convention, dont nous attendons encore la preuve. Nous verrons par un seul exemple tout ce dont est capable la science aveuglée par le parti pris. |

Le livre d’Isaïe se décompose assez naturellement en deux groupes principaux, distingués par la nature du sujet. Une moitié ou à peu près regarde immédiatement les temps assyriens, bien que la vue du prophète s’étende beaucoup au delà. L'autre moitié s’attache surtout à Babylone, l’envisage au temps de sa splendeur, et la menace d’une ruine prochaine. À ce groupe-c1 appartiennent principalement les vingt-sept derniers chapitres (xL-Lxvr), désignés souvent pour ce motif sous le nom de seconde ou dernière partie d’Isaïe. Pour le compléter néanmoins, il faut y joindre quelques oracles, détachés de la première partie. La ruine de Babylone est en effet le sujet des chapitres xIm-x1v, 93 ; et encore du chapitre xxr, 1-10. Tous les oracles de cette seconde série sont en butte aux attaques les

plus vives, comme ayant trait à un avenir lointain qu'aucune conjecture humaine ne pouvait prévoir si longtemps d'avance. Ils sont arbitrairement rejetés jusqu’au temps de Cyrus, jusqu'au Jour où la conquête de Babylone,sielle n’était pas un faitaccompli, se laissait du moins conjecturer, et faisait bondir d'espérance les cœurs des Israélites flétris par une oppression de soixante-dix ans.

La critique, en train de coupures, nes’est pas arrêtée là : elle a porté la hache sur deux autres oracles, des plus beaux d'Isaïe. Ce sont les chapitres XXIV-XXvVII et xxxIV-xxxv. Demandez-lui ses raisons, elle sera embarrassée pour vous les dire. Ni les sujets traités dans ces chapitres, n1 les caractères du style ne justifiaient ce retranchement, mêm'e au point de vue de la raison séparée de la foi. Le premier de ces deux oracles prédit un bouleversement général qui doit précéder l'établissement du royaume de Dieu. Babylone n’y est pas nommée, et je tiens pour certain qu'il ne s’y agit point d'elle, mais, de l'empire antichrétien de Rome. L'objet est à peu près le même dans le second, quoique dirigé spécialement contre l'Idumée ; car 1l nous transporte dans un si vaste horizon et abonde en images si fortes, que non-seulement les chrétiens, mais même plusieurs exégètes du camp opposé ont reconnu sous le voile transparent de ce nom tout un monde maudit de Dieu. La langue est pure, hardie, exempte de

| LES PROPHÈTES D’ISRAEL 107 néologismes. Seulement on y sent la présence d'un souffle puissant, le même qui anime les derniers chapitres, et emporte l’âme étonnée dans des régions nouvelles. Ces textes admis pour authentiques conduiraient de proche en proche à l'admission de tous lesautres. Des rapprochements de style, de manière, de termes et d'images poétiques, mèneraient tout droit à ce résultat. De Wette en fait l’aveu ingénu, en traitant de l’oracle contre l'Idumée. qu'il rejette par ce motif à peu près unique (p. 265).

Ainsi trente-six chapitres, sur le nombre total de soixante-six, sont retranchés du livre d’Isaïe. C’est la moindre moitié qui lui reste, et pas même assurée contre les coups redoublés de semblables machines. D’autres oracles en effet sont également battus en brèche et révoqués en doute — ou même condamnés — par plusieurs. Je n’en parlerai pourtant pas, m'arrêtant aux limites fixées par M. Réville, qui sont celles du plus grand nombre des exégètes rationalistes d'aujourd'hui.

Obligé de me restreindre même en decà de ces limites, je m'appliquerai surtout à venger l’authenticité des vingt-sept derniers chapitres. Je ne parlerai des autres qu'incidemment et autant que Je le pourrai faire sans allonger notablement le discours. Mais, ce point capital une fois gagné, la victoire est assurée sur toute la ligne.

Nos premiers arguments seront puisés aux mêmes

sources que ceux qu'on nous oppose, et reposeront sur la même base: tant une vue partielle et partiale des objets en change l'aspect et expose à la méprise!.

Voici la première objection, et la réponse.

Il y a, dit-on, dans Isaïe deux situations et deux horizons tellement disparates, tellement éloignés l’un de l’autre, que le même homme n’a pu se placer successivement dans tous les deux. Celui qui vivait à Jérusalem, à la cour d’Ézéchias, n’a pu vivre à Babylone cent cinquante ans plus tard, et adresser à ses compatriotes exilés sur les bords de l’Euphrate les exhortations, les reproches et les consolations qui remplissent la seconde partie du livre, outre quelques chapitres de la première. Quand même on admettrait en lui ce don de prescience, il devait parler des choses futures comme futures, ainsi qu’un historien emploie le prétérit quand il raconte le passé, et adresser la parole à ses contemporains. Quelque licence qu’un poëte se donne dans l'emploi de la prosopopée, il ne s’y livre point sans

1. Si je cite moins les défenseurs que les adversaires des textes d’Isaïe, on aurait tort d’en conclure que ces derniers aient réuni tous les suffrages, et que les autres soient muets. Je pourrais dresser une longue liste d’écrits recommandables, publiés pour la défense des textes attaqués. Mais je me borne à indiquer les plus remarquables, ou les plus accessibles aux lecteurs français. Je nommerai parmi les catholiques, Jahn, Herbst (ou plutôt M. le Dr Welte), et M. l'abbé Glaire, dans leurs introductions à l’Ancien Testament; parmi les protestants d’Allemagne, M. Hengstenberg, dans sa Christologie, et M. Keiïl, dans son introduction à l’Ancien Testament.

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 109 avoir par quelque prélude préparé les esprits à la comprendre; il ne la poursuit pas non plus sans” interruption dans tout le cours d’un long poëme. C'est pourtant ce qu'aurait fait Isaïe, s’il était l’auteur des vingt-sept chapitres placés à la fin de son livre.

Cette objection est assurément la plus sérieuse, ou du moins la plus plausible. On ne nous reprochera pas de l'avoir affaiblie. Mais elle repose, nous devons le dire, sur deux faux supposés.

Et d’abord il n’est pas vrai que l’auteur incriminé ait eu recours à la prosopopée, sans aucun avertissement préalable, de manière qu’elle sonnât aux oreilles comme un langage inintelligible.

La déportation des Hébreux loin de leur pays eut dès le temps de Moïse le caractère d’une menace, répétée en plusieurs endroits du Pentateuque.(Lév., xxvi; Deutér., xxvir.) Ce châtiment leur était dès lors réservé, s'ils se rendaient rebelles à Dieu. La menace était seulement tempérée par une promesse de retour, le Seigneur s'étant hautement engagé à ne jamais abandonner pour toujours la race d'Abraham et de Jacob. Salomon s’en souvint, au jour de la dédicace du temple. Et la peine éventuelle de l’exil et la demande d’un heureux rétablissement sont exprimées en termes formels dans la touchante prière que lui inspira cette auguste cérémonie (LE Rois, vus et xr). Après lui, l’infidélité

du peuple allant toujours croissant, l'exécution d’une menace si longtemps méprisée devint inévitable. Les tribus du nord, plus criminelles, plus oublieuses de Jéhova, plus abandonnées à l’idolàtrie, en firent la première épreuve. Cependant, loin de comprendre ce grave avertissement, le royaume de Juda s’endurcissait de jour en jour, si bien que la tâche des prophètes se réduisit, pour ainsi dire, à déterminer le lieu de son exil. Ge fut la mission de Michée, contemporain d’Isaïe : « Pourquoi ces cris déchirants (Ô Jérusalem)? Est-ce que tu n’as plus de roi, et que tes conseillers ont péri, pour que tes douleurs ressemblent à celles d’une femme en travail ? Sois dans les angoisses et les convulsions, fille de Sion, comme la femme qui enfante; car tu sortiras de la ville et tu coucheras dans la plaine; tu iras jusqu'à Babylone; là tu seras délivrée, le Seigneur te rachètera des mains de tes ennemis. » (Mich., 1v, 10, 11.) Isaïe ne pouvait rester étranger à cette austère mission. Plusieurs fois 1l avait prédit la ruine de Jérusalem et la captivité de ses habitants dans une terre étrangère (1, 31; m1, 1-5; v, 43 ; xx, 19, 14). Mais il n’avait pas encore, comme Michée, désigné l'instrument de cette terrible vengeance. Ce n’était pas l’Assyrien, auquel le prophète interdisait au contraire de la part de Dieu l'accès dans Jérusalem ; ses lèvres prononcèrent enfin le nom de Babylone : « O roi, dit-il au pieux Ézéchias,

LES PROPHÈTES D’ISRAEL au écoute la parole du Seigneur. Des jours viennent où tout ce qui est dans ta maison, tous les trésors amassés par tes pères jusqu’à cette heure seront transportés à Babylone. Il n’en restera rien, dit le Seigneur. On prendra tes enfants, engendrés de toi, et ils serviront comme eunuques dans le palais du roi de Babylone » (xxxix, 5 et suiv.).

Ces paroles sont la préface naturelle de la prosopopée qui s'ouvre immédiatement après. (Ch. xLet suiv.) Il ne serait pas raisonnable d’en exiger davantage, et de demander, par exemple, pourquoi les événements intermédiaires sont omis, pourquoi il n’est rien dit du renversement de Ninive par Nabopolassar, n1 de la puissance de Nabuchodonosor : Dieu nous cache l'avenir et nous le révèle comme 1l lui plaît. Du reste, quoiqu'il soit téméraire de lui demander compte de ses actes, il avait, pour nous entretenir de la chute plutôt que de l’exaltation des Chaldéens, des motifs que nous pouvons entrevoir. Cette révolution, qui fit passer l'empire aux Perses et ramena le peuple juif dans ses foyers, n’est pas sans pareille dans l’histoire de la religion jusqu’à Jésus-Christ, elle occupe une place éminente et n’a de comparable que la sortie des Hébreux de l'Égypte, sous [a conduite de Moïse, pour aller occuper la terre de Chanaan. Ce sont là les deux plus grands emblèmes de la délivrance des élus, opprimés en ce monde par une puissance ennemie. Encore faut-il

reconnaître que la puissance infernale nous est plus expressément rappelée par le nom de Babylone que par celui de l'Égypte. Les prophètes ont annoncé comme à l’envi la conversion de Tyr, de l’Assyrie, de l'Éthiopie, de Saba, des Arabes du désert, de la colonie lointaine de Tharsis, en un mot des régions les plus reculées de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. L'Égypte n’est pas oubliée dans cette joyeuse énumération. Le souvenir de Joseph et des patriarches, de l’hospitalité qu'ils y avaient reçue, tempérait celui de la persécution. Mais jamais un seul mot de pardon n’est prononcé sur Babylone. Dans le Nouveau Testament comme dans l’Ancien, son nom présente le type d’une irrémédiable malédiction. Envisagé de la sorte, 1l cesse, je l'avoue, d’être un nom géographique, pour passer à une acception mystique et figurée. Mais 1l fallait pourtant que l'histoire offrit un fondement à cette métaphore. Et ce fondement où le trouver, sinon dans les événements annoncés par Isaïe? La colonie qui revint à Jérusalem, peu considérable par le nombre, présageait, par l’exiguité même de ses proportions, le petit reste d'Israël que le Messie devait affranchir de l'esclavage de Satan, et réunir autour de sa personne. Le don de la liberté civile était l’aurore d’une liberté plus précieuse et plus vraie, que le Fils de Dieu apporterait au monde, quand il se montrerait en personne, et non sous des voiles étrangers.

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