RES
Voilà pourquoi l'esprit de Dieu, franchissant d’un
bond tous les intermédiaires, nous transporte sou-
dain à l’instant solennel où la trace du Messie est
plus visible, et son œuvre de régénération mieux marquée.
Ces raisons ne plairont pas à nos incrédules, car ils manquent d’un sens nécessaire à l'intelligence approfondie des Livres saints; mais du moins ils ne pourront nier qu’Isaïe n'ait mis une préface à sa prosopopée, et qu'elle n’ait été suffisamment préparée pour ne demeurer pas intelligible à ses contemporains.
Ce qu'on dit de la longueur de la prosopopée n’est pas mieux fondé. Dieu prolonge une extase autant qu’il lui plaît, et le langage du prophète s’y adapte aussi longtemps qu'elle persévère. Les analogies, dans cet ordre d'idées, ne sont pas sûres. Mais je ne veux pas recourir à ce moyen de défense extraordi-
.naire. Les faits sont ici beaucoup plus simples. Le
ravissement du prophète n’est pas si absolu qu'il échappe entièrement aux influences de la vie réelle. Il s'adresse aussisouvent à ses contemporains qu'aux hommes de l’avenir qui lui sont montrés en vision. Les lieux, qu'il décrit au ch. Lvu, par exemple, sont entrecoupés de montagnes et de gorges profondes. C’est sur ces hauteurs et dans ces vallées, dans le lit des torrents et les anfractuosités des rochers, que
se pratiquent les rites impurs et cruels qui soulè-
vent son indignation. Rien ne ressemble mieux à la Judée, pays montagneux et percé de grottes naturelles ; rien ne ressemble moins à la Chaldée, région plite et sans accidents de terrain, où ne s’élèvent d’autres hauteurs que des massifs artificiels. Les frais ombrages des arbres, et surtout des térébinthes qui protégent ces cultes voluptueux, les jardins parfumés qui y invitent, sont des traits renouvelés du ch.r, et ainsi nous ramènent encore à la Palestine. L’immolation des enfants à Moloch (v. 5) était pratiquée dans la Phénicie, dans les pays d'Ammoun et de Moab. Cent endroits de la Bible nous apprennent combien l’exemple de ces peuples voisins fut contagieux pour les Israélites. L'histoire ne mentionne rien de pareil à Babylone; et quand, dans ces invectives contre les superstitions judaïques, on découvrirait quelques allusions aux usages de la haute Asie, le commerce journalier des populations palestiniennes avec celles de Ninive et de Babylone les expliquerait aisément. Pour des hommes enclins à l’idolâtrie, les plus puissants dieux étaient ceux des plus puissants empires, et ils obtenaient naturellement le plus d’hommages.
Je vais plus loin. Quand même, dans ces scènes d’idolâtrie, la peinture des lieux serait moins nette, il serait toujours vrai qu'un libertinage religienx aussi public, aussi répandu, aussi effréné que celui dont gémit le prophète (ch. Lvn et Lxv), ne
LES PROPHETES D’ISRAEL 145 convient pas à la fin de l’exil. Si le penchant invétéré des générations antérieures pour les religions ‘étrangères n’y fut pas entièrement guéri, il en resta du moins fort peu de traces. Les Juifs qui demeurèrent dans l'Orient se distinguèrent dans les âges suivants par un inviolable attachement aux lois de Moïse, et même aux traditions rabbiniques, dont le recueil le plus volumineux est encore le Thalmud dit de Babylone. Sileurs pères avaient ressemblé à ceux dont nous avons ici le portrait, 1ls n’auraient transmis à leurs enfants qu'un sang mêlé, des idées mondaines, le culte de la richesse, du plaisir et de la force. Leur nom se serait éteint au sein de la gentilité, dans cette immense capitale de l'Orient, vaste laboratoire où les éléments les plus hétérogènes finissaient par se mêler et se confondre; et il n’en serait plus resté de vestige.
M. Réville ne me démentira pas, lui qui, se portant à un excès contraire et mêlant le roman à l’histoire, ne permet pas de douter que Cyrus n'ait, longtemps avant sa conquête, entretenu de secrètes intelligences avec les Juifs, et gagné toutes les sympathies « d'hommes accoutumés à envisager les événements politiques au point de vue relisioux. » Ces sympathies étaient, à l’en croire, singulièrement fortifiées par l'horreur que Cyrus et son peuple avaient pour les images (p. 173, 174). Comme elles n'avaient de prix qu’autant qu'elles
étaient partagées par le grand nombre, y attacher tant d'importance, c’est avouer que la masse du peuple juif était l’ennemie jurée du culte des images.
Mais autant cette licence d'opinions et de mœurs répugne à l’époque de Cyrus, autant se produit-elle au grand jour sous le règne de Manassé. Il est difficile de lire les invectives du prophète sans se rappeler aussitôt ce règne néfaste.
Des torrents de sang innocent furent versés alors ! ; Le propre fils du roi ne fut pas épargné. Son père en fit un horrible sacrifice à Moloch ([V Rois, xx1, 6). Le glaive dévora les prophètes? pour étouffer leur voix. Isaïe fut du nombre des martyrs, ainsi que l’atteste une tradition ancienne, confirmée par saint Paul ?. Il pouvait avoir environ quatre-vingt-dix ans, et soixante-dix ans de ministère, s’il survéeut de huit ans à Ézéchias #. Moins
4. Sanguinem innoxium fudit Manasses multum nimis, donec impleret Jerusalem usque ad os. IV Reg., xx1, 16.