Devoravit gladius vester prophetas vestros. Jér
3. Hébr., xt, 37. On ne doute pas que le mot « secti sunt, ils ont été sciés, » ne fasse allusion au supplice d’Isaïe.
4. Rien n'empêche qu'il n’ait été appelé de Dieu vers l’âge de vingt ans. Daniel prophétisa encore enfant, Zacharie (11, 4) est appelé « puer, enfant, » par l'ange, au temps même de son ministère public. Ce qui est certain, c’est qu'Isaïe avait déjà soixante-deux ans d'exercice à la mort d'Ézéchias. — La seule objection qu’on püût faire contre l’opinion qui place sous Manassé ces dernières prophéties d’Isaïe, c’est que ce prince n’est point nommé dans le titre général du livre : « Vision d’Isaïe, fils d’Amos, qu’il vit... aux jours d’Osias, de Jonatham, d’Achaz et d'Ezéchias, 1, 1. » Mais il est permis de penser que, les trente-neuf premiers
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 147 libre sous son fils de prêcher au dehors, il prit la plume et mêla ensemble, selon que l'inspiration l'y poussait, les reproches faits aux vivants et les consolations destinées à l’avenir. Il peignit l’idolâtrie dominante, les serviteurs fidèles à Jéhovah poursuivis de gestes outrageants (Lvir, 4): les défis portés à Dieu même de les sauver (Lvr, 5) ; la connivence des magistrats, adonnés à l’avarice, à l'intempérance, et plongés dans un sommeil stupide (Lvr, 10-12). I expliqua la Providence incomprise qui retirait les justes de ce monde, et les livrait à la violence des persécuteurs par un secret dessein de miséricorde, pour les conduire au séjour du repos, et les soustraire aux fléaux imminents de sa justice (Lvn, 1, 2). Ce trait eût été un contre-sens, si le bonheur avait été proche, et si l'aurore des beaux Jours avait déjà lui pour Israël.
Fidèle à condamner les alliances étrangères, le même Isaïe reproche à Jérusalem d'être allée vers le roi d’Assyrie avec de l’huile et des parfums; elle a envoyé ses députés au loin, et s’est abaissée jusqu'aux enfers. La longueur du voyage ne l’a pas découragée. Fatiguée et n'en pouvant plus, elle a puisé sa force dans l’ardeur de sa volonté. « Et qui donc, demande le Seigneur, t’inspire cette crainte
chapitres ayant été déjà réunis sous le règne d’Ezéchias, Isaïe se con-
tenta, sous Manassé, d’y ajouter les chapitres suivants, sans toucher au titre,
si vive que tu me sois infidèle pour lui plaire? ete. » (Lvit, 9-11.)
Ce reproche n’a pu être écrit qu’en Palestine. Cette alliance qu’on va chercher si loin, avec tant de fatigue, ces présents de parfums et d'huile, pro- | ductions qui comptent parmi les plus recherchées de la Judée, ces rebuts qu’on dévore en s’abaissant pour ainsi dire jusqu'aux enfers devant l’arrogance d’un maître dédaigneux qu'il faudrait dédaigner à son tour, tout cela nous rappelle les efforts d’Achaz pour acheter l'appui de Téglatphalaser. Son petit-fils imita apparemment cet exemple, avec moins de succès encore, puisqu'il ne put échapper aux horreurs de la déportation et de la prison.
Tous ces traits, au contraire, sont sans application aux Juifs exilés à Babylone. Ils ne leur conviendraient pas mieux quand, pour écarter le roi d’Assyrie, on appliquerait le texte à une divinité quelconque, selon l'opinion de quelques-uns.
Aussi les critiques les plus déclarés contre nous n’ont-1ls pas pu dissimuler 1e1 leur embarras. « Le v. 9, dit un d'eux f, semble se rapporter au temps d'Isaïe, mais le v. 12 marque clairement le temps de l'exil. » C’est ainsi qu'il élude la difficulté sans la résoudre, et met le prophète en contradiction avec lui-même. Le D' Ewald lui vient en aide, mais
1, De Wette, Intr. à l'A. T , &e édit., p. 263.
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 119 ne fait que s'engager davantage. Il déclare résolûment que tout ce morceau dirigé contre l’idolâtrie appartient à un ancien prophète !. S'il en est ainsi, avouez donc qu'il est authentique, et démontre l’authenticité de tout ce groupe d’oracles qui n’a, de votre aveu, qu’un seul auteur. La conséquence est évidente; mais la chicane a des réponses à tout. Elle devine qu’un auteur, écrivant sous Cyrus, a fait dans cet endroit une citation d’un livre plus ancien. La citation, ou, pour mieux dire, le plagiat serait d’une maladresse sans égale, puisque tout s’y adapte à d’autres hommes, d’autres temps, d'autres mœurs et d’autres circonstances. N'importe, un mendiant n’y regarde pas de si près; pour couvrir sa nudité, il accepterait volontiers un habit d’arlequin.
Et ce reproche de mendicité et de sottise s’adresse à l’homme dont la verve piquante a été si
À. « Il reste hors de doute, après un sérieux examen, que l’anonyme (le second Isaïe) répète ici (depuis le ch. Lvi, v. 9, jusqu’au ch Lvu, v. 11) les paroles d’un autre prophète plus ancien que lui. Tout dans ces versets, la langue, le sens, et la situation historique, porte l'empreinte d’un autre temps. Nous rencontrons ici des invectives contre les pasteurs ou chefs du peuple, contre l’oppression des innocents qui périssent victimes de leurs injustices, contre l’idolâtrie chananéenne, telles qu’elles n’ont pu sortir que de la bouche d’un prophète habitant la terre sainte, pendant que le royaume de David subsistait encore. La peinture qui y est faite de ce royaume nous le montre si agité, et réduit à un état de décadence et de corruption si désespéré, qu’elle rappelle les temps de Manassé, ou ceux qui le suivirent de près. » Ewald, die Propheten, t. I, p. 460. Cette appréciation est exactement la nôtre, et nous aurions droit de dire à l’auteur : « Ex ore tuo te judico. »
féconde contre l’idolâtrie, dont les sanglantes ironies remplissaient les ch. xL1, xLIv et xzvi! Un soldat si bien armé contre elle n'avait que faire d'armes dérobées pout la combattre.
Le ch. Lxvr offrirait encore de solides appuis à ma thèse. On a prétendu que, dans tout ce groupe d’oracles, le temple était considéré comme en ruine, et le culte réduit aux jeûnes et aux sabbats, c’est-àdire à la triste condition des temps de l'exil. Cette prétention est exagérée. Le prophète voit les peuples étrangers ramener avec honneur à Jérusalem les tribus dispersées, et les compare « aux Israélites qui apportent leur offrande au temple dans un vase pur. » Cette comparaison, exprimée par le présent, est visiblement empruntée à ce que l’auteur avait tous les Jours sous les yeux.
Les premiers versets du même chapitre sont encore dignes de remarque. Le Seigneur y proclame son immensité qu'aucun temple ne peut renfermer, et déclare préférer à tout l'hommage d’un cœur humble et docile. Les sacrifices d'animaux ne lui sont point agréables sans cette disposition de l’âme. « Immoler un taureau le blesse comme le meurtre d'un homme; le sacrifice d’une brebis comme celui d’un chien. L’offrande de fleur de farine n’a rien de plus que le sang d’un pourceau; la fumée de l’encens vaut l'hommage rendu à uneidole. » Le nouveau sanctuaire, las d’abriter ce culte hypocrite, laissera
LES PROPHÉTES D'ISRAEL 121 sortir de son enceinte un cri d'horreur, une menace terrible : « voix qui retentit de la ville, voix qui sort du temple, voix du Seigneur qui rend à ses ennemis selon leurs mérites » (v. 6) ; paroles qui se vérifièrent à la lettre sous le règne de Vespasien, à la veille de la suprême désolation de Jérusalem, et dont Josèphe a rendu témoignage.
Il est certain, en effet, que le temple ici nommé ne diffère pas de celui de Zorobabel, détruit par Titus. Qu'on ne pense pas du reste que le prophète veuille blâmer ceux qui le rebâtiront au retour de l'exil. Loin de là, il parle ailleurs de cette reconstruction, avec un saint enthousiasme, comme d’une insigne faveur de Dieu. Il ne condamne donc que la confiance présomptueuse de ceux qui y chercheront un asile en méprisant la pureté du cœur, et montre combien cet asile sera trompeur {.
Au point de vue dogmatique, il importe peu que cette prophétie, qui embrasse tant de siècles, soit
1. Certains rationalistes, qui n’ont pas compris ce passage, ont imaginé pour l'expliquer une hypothèse qui, sous la plume de M. Réville, s’est transformée en un fait avéré; il l’expose en ces termes : « Les déportés, n’espérant plus retourner au pays de leurs pères, voulaient construire un temple à Jéhovah sur la terre d’exil. Le prophète condamne ce dessein, il prétend que Jéhovah n’a pas besoin d’un tel édifice, et il s'exprime comme si toute espèce de culte rituel et sacerdotal était inutile (p. 152). » Pour faire valoir une hypothèse historique aussi neuve et aussi invraisemblable, il faudrait en vérité de meilleures preuves. Le temple indiqué au v. Lest le. même que celui du v. 6, et celui-ci, personne n’en doute, est celui de Jérusalem. D'ailleurs, qui jamais, pour renverser un autel schismatique, s’est avisé de porter ses coups sur l’autel légitime?
122 LES PROPHÈTES D’ISRAEL d’Isaïe ou d’un contemporain de l'exil : sa valeur ne dépend pas de ces questions critiques. Mais il n’en est pas de même sous le rapport des convenances. Les premiers colons qui revinrent en Judée sous Zorobabel, faibles, timides et environnés d’obstacles, avaient plus besoin d’encouragements que de menaces. Aussi Dieu suscita-t-1l, dans le but de réchauffer leur zèle pour la réédification du temple, Agoée et Zacharie, dont tous les efforts se réunirent pour soutenir leurs bras défaillants. En de telles conjonctures, l’oracle d’Isaïe eût été déplacé. Le ton en aurait paru trop sec et trop dur. Supposez au contraire que le prophète a parlé deux cents ans plus tôt, devant une génération superbe et pharisaïque, et pour se faire entendre de toutes les générations futures, sa parole est alors ce qu’elle doit être, ferme, sévère, menaçante ; mais elle n’a plus ce ton provocateur que, d’autres circonstances lui auraient donné. |
On peut juger par tous ces traits, par tant d’allusions à l’histoire et à la topographie, si Isaïe n'a laissé dans son œuvre aucun vestige du théâtre de sa prédication, et si tout sans exception y porte le cachet de sa présence à Babylone, au milieu de ses compatriotes exilés.
Ce que les descriptions des lieux exigent, les signes des temps ne le demandent pas avec moins d’empire. On s’en convaincra par l'induction qui va suivre.
On chercherait en vain dans tout le corps des Écritures d’autres pages où le Dieu. de Jacob se glorifie en termes aussi vifs, aussi forts, aussi répétés qu'ici, de la science infinie qu’il possède, et qu'il communique comme il lui plaît. L’occasion était belle, puisqu'il s'agissait de ruiner l’idolâtrie, en opposant à l'ignorance et à l’impuissance de ces prétendus dieux la souveraineté absolue et la sagesse sans bornes du Dieu unique. La cause est portée devant la conscience du genre humain. Nous assistons à un débat animé, avec citation des par: ties, appel des témoins, production des pièces de conviction, et tout l’appareil enfin d’un acte judiciaire.
Je ne donnerai que la substance des textes, trop multipliés et trop étendus pour être rapportés intégralement.
La parole estau Dieu suprême, qui s'adresse tantôt aux idoles et tantôt à leurs adorateurs. Il invite ironiquement ces dieux de pierre ou de métal à produire les preuves de leur science, à faire valoir leur défense. Qu'ils montrent les prophéties anciennes qu'ils ont faites, et que l'événement a vérifiées. Qu'ils justifient par des témoins la réalité de ces oracles faits en temps opportun; ou, s'ils ne le peur vent, qu’ils commencent aujourdhui à prédire l'avenir, à marquer ce qui se fera vers la fin des temps. Qu'ils osent se mesurer avec Jéhovah, et accepter
son défi. Mais ils restent muets. privés d'action et de parole. « Moi, au contraire, dit le Seigneur, j'ai suscité du nord etdusoleillevant celui quiinvoquera mon nom, qui marchera sur les princes comme sur de la boue, et les foulera comme le potier pétrit son argile. Qui l’a annoncé dès le principe, qui l’a prédit de loin? Nul d’entre vous n’en a parlé, personne n’a entendu vos prédictions. Moi le premier je dis à Sion : Voilà, les voilà, et j’envoie à Jérusalem le porteur de cet heureux message. J’ai regardé, et Je n’ai trouvé personne que Je pusse appeler à mon conseil, que je pusse interroger et qui me donnât un avis, ete. » (Ch. xzr, 21 et suiv.)
Le prophète revient sur la même pensée aux ch. x, Set suiv.; xzrn, 8 et suiv.; xLv, 19 et suiv.; xLvi, 40 et suiv.; xzvrrr, 8 et suiv.
Dieu lui commande de faire comparaître son peuple, aveugle et sourd, afin qu'il le convainque. Il convoque en même temps toutes les nations de la terre, pour rendre témoignage de ce que peuvent leurs dieux, des signes de prescience qu’ils leur ont donnés. Il veut bien les reconnaître pour dieux s'ils en fournissent quelque preuve ; mais il n’en trouve pas le moindre indice. Lui seul annonce de loin les événements, avant qu'ils aient commencé à poindre, avant que le premier germe en ait paru. Tout son peuple en est témoin : il n’a point parlé dans le secret, dans un coin obscur de la terre. C’est lui
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 125 qui prédit, et c’est aussi lui qui exécute. « Les anciennes prophéties, je les ai faites de loin, et les voilà qui s’accomplissent. Parce que je savais que ton cœur est dur, ton cou de fer et ton front d’airain, J'ai prédit ces choses de loin, de peur que tu ne disses : « C’est mon idole qui a réglé ces choses » et les a accomplies. » Et maintenant je te révèle un autre avenir caché que tu ne connaissais pas. Je te le manifeste aujourd’hui; tu n’en savais rien, ton oreille n’en avait pas saisi le moindre bruit, de peur que tu ne vinsses àdire : « Voilà que Je le savais; » car je te connais pour un peuple infidèle, et prévaricateur dès le sein maternel. »
Ce langage ferme, ce fier et solennel défi, cette insistance à rappeler les anciennes prophéties au moment même où elles s’accomplissent, cette sommation faite à tous les hommes d’avouer que tous ces événements ont été prédits de loin, et avant qu'ils germassent, toutes ces hautes prétentions seraient puériles, si elles n’avaient d'autre fondement que celui dont les rationalistes se contentent. Cette ridicule affectation n’aurait attiré sur l'auteur qu'un trop juste dédain. Quoi ! sa prophétie paraît dans le monde pour la première fois ; elle parle d’événements qui sont l’objet de préoccupations universelles ; en nommant Cyrus, elle ne met en avant qu'un nom qui a retenti déjà dans toute l'Asie jusqu’à l’Hellespont, — et il ose prendre à témoin
tous les enfants d'Israël que ces oracles sont anciens, et couverts de la poussière des âges 1... Ses auditeurs au cœur dur et au front d’airain n'auraient pas eu de quoi s’amolhir, les croyants les plus sincères et les plus souples se seraient couvert le visage de confusion, et le second Isaïe n'aurait jamais marché de pair avec le premier.
Il importe en effet de le remarquer, ces anciennes prophéties que l’auteur invoque et qui servent de base à son argumentation contre les idoles, sont celles qu'il fait lui-même et qui se lisent dans ces chapitres. Jamais il ne s’appuie sur les prophéties de Jérémie ni d’aucun autre, prophéties qui d’ailleurs n'ont point l'éclat des siennes, et ne parlent explicitement n1 de Cyrus, ni de ses exploits, n1 de leurs conséquences heureuses pour Israël.
Cette manière d’envisager ses propres écrits, à l'instant même où on les compose, comme un livre déjà vieux, paraît singulière ; mais elle tient essentiellement à la nature du genre prophétique, et au double présent qui se partage lattention des voyants. Isaïe en fournit un autre exemple aussi évident que possible, au ch. xxxiv, dont le style et les pensées ont tant d’analogies avec ceux qui nous occupent. Après avoir peint la désolation de l’Idumée, et fait l’énumération des oiseaux sauvages, des quadrupèdes du désert, des spectres hideux qui en feront leur asile, loin de l’habitation des hommes,
il est subitement transporté au milieu de cette scène lugubre, et s'adressant aux hommes de l’aveuir : « Cherchez, leur dit-il, dans le livre du Seigneur et lisez; aucun des êtres (que j'ai nommés) ne manque (au rendez-vous), ils s'y rencontrent les uns les autres. Car c’est le Seigneur qui l’a dit, et son souffle qui les y a rassemblés. »
Qui ne voit que ce livre du Seigneur est l’oracle même que le prophète écrivait en ce moment?
À ces prophéties anciennes, le prophète déclare en ajouter de nouvelles, qui renchérissent sur la magnificence des premières. Mais ceci ne détruit pas ce que j'ai dit. Les prophéties envisagées comme nouvelles parce qu’à l’époque de Cyrus, du présent extatique d’Isaïe, elles n'étaient pas encore accomplies, ont trait surtout à la délivrance de l'Israël spirituel, et à la conversion des peuples par le Messie. On n’a pas tort de juger que l’état de la nation juive depuis Zorobabel jusqu’à notre ère répond mal à de si splendides images. Mais pourquoi donc refuser d'y voir des métaphores, dont l'éclat Le plus vif pâlit devant la réalité des biens qui nous ont été départis en Jésus-Christ, et de ceux que nous attendons encore? Ce que j'ai dit ici même des prophéties à double objet trouve en ce lieu sa plus juste application.
La marque des temps s’unit donc à toutes Îles circonstances des lieux et à toutes les allusions
historiques que nous avons relevées, pour nous éloigner de l’époque de Cyrus, autant que des rives de l’'Euphrate. Les rives du Jourdain nous appellent, et c'est là que la voix de notre prophète s’est fait entendre pour les épouvanter par ses menaces, et les consoler par ses promesses d'événements plus grands que tous ceux dont elles avaient été jadis les témoins.
Les caractères du style et de l’élocution ont à leur tour servi dans des mains hostiles d’une arme pour combattre l'authenticité des vingt-sept derniers chapitres d’Isaïe, et de plusieurs autres. C’est à ces mêmes caractères examinés de sang-froid et sans parti pris que nous en appelons nous-même.
Les parties d'Isaie données pour apocryphes comptent, on peut l’affirmer sans crainte d’être démenti, parmi les chefs-d’œuvre de la littérature prophétique. Je ne sais si l’on trouvera quelque chose d'aussi éloquent dans ce qu’on lui laisse, mais assurément on n’y trouvera rien de supérieur. L’ode du ch. xiv sur la chute du roi de Babylone
LES PROPHÉTES D’ISRAEL 129 est, au jugement du D’ Lowth, si Juste appréciateur de ce genre de mérite, ce qu’il connaît de plus parfait non-seulement dans la littérature hébraïque, mais dans celle de tous les peuples. Il se montre également admirateur enthousiaste des vingt-sept derniers chapitres. Cet enthousiasme a gagné jusqu'aux critiques qui nous sont opposés. Gesenius, l’un des plus célèbres, avoue qu'on ne saurait trop louer la langue et l’élocution de ces oracles, le pittoresque et la noblesse des images. la fraîcheur des tableaux, le mordant des inveclives; qu’à bien des égards ils soutiennent le parallèle avec ceux d’Isaïet. Il ajoute seulement que c’est tout une autre manière, etun autre coloris.
À quoi pourtant se réduit la différence? Si l’on parle des qualités fondamentales du style, du tour général de la diction, je ne vois qu'une seule différence signalée par les critiques. « Le style d’Isaïe est, disent-ils, plus serré, plus incisif, plein de pensées et d'images quise pressent avec impétuosité sous sa plume, mais aussi plus dur et moins correct. Celui du pseudo-Isaïe est plus clair, plus abondant et plus facile. L'auteur aime à s'étendre et se répète volontiers. Ce style plus limpide et plus coulant est la marque d’un âge plus récent. » Ainsi s'exprime Gesenius, à l'endroit cité.
À. Comm. sur Isaïe, 2 part, Introd., p. 23.
Il est vrai qu'on peut noter quelque diversité de style entre les diverses parties du même livre. Mais il ne faudrait ni l’exagérer, n1 oublier les causes qui l’expliquent, sans qu'il soit besoin de recourir au parti extrême où l’on se jette.
Est-ce que le style de Cicéron est parfaitement le même dans ses traités philosophiques et dans ses discours ? .
L'invective a son langage, et la consolation a le sien, plus doux, plus calme et moins impétueux. Si done les promesses et les consolations dominent dans la seconde partie, doit-on s'étonner d’y trouver moins de fougue ‘et d’élan que dans la première ?
Puis 1l faut distinguer une improvisation commandée par une émotion forte et passagère, d’un traité écrit dans le calme du cabinet. Les oracles de la première partie sont pour la plupart assez courts, parce qu’ils répondent aux besoins du moment. La plupart ont été sans doute prononcés avant d’être recueillis par écrit. De tels discours, surtout dans le genre du reproche, ont quelque chose de brusque: semblables à l'orage ils éclatent et durent peu. Dominé par une seule pensée, par un seul sentiment, l’orateur l’exprime, et puis s’arrête. Qu'il y a loin de là aux derniers chapitres, qui destinés aux ages futurs plus qu’à la génération présente, portent le cachet d’un discours écrit, et non d’une improvi-
LES PROPHETES D’ISRAEL 131 sation orale. C’est un vaste horizon, ce sont des vues d'ensemble réunies comme dans un savant traité sur les vicissitudes et les grandeurs des siècles à venir. Tout s’y rattache à trois idées mères et fécondes, Dieu, Jésus-Christ et l’Église. Sans prétendre y chercher les divisions méthodiques d’une thèse de philosophie, on y distingue aisément trois parties correspondant à ces trois termes, et à peu près égales, puisque chacune se compose de neuf chapitres. Les premiers ont pour sujet principal les attributs de Dieu et ses perfeclions infinies opposées au néant des idoles. Les suivants forment un tout avec le chapitre LIN, où sont décrites les souffrances expiatoires du Messie. Enfin, les derniers exposent les conditions nécessaires pour entrer dans son royaume ; quels en seront exclus, et quels y trouveront une place; la conversion des nations idolâtres, et leur substitution aux Juifs charnels et incrédules.
Pour embrasser ce vaste sujet, pour Le rendre intelligible à des esprits bornés, à des âmes vulgaires plongées dans la vie matérielle, ne fallait-il pas plus d'espace, plus de combinaisons et de développements que n’en demandaient les avertissements et encouragements distribués au jour le jour, selon les occurrences de temps, de lieux et de personnes ? |
Malgré l'évidence de ces raisons, les différences
sont infiniment moindres qu'on ne le prétend. Les impressions personnelles ne se discutent point; mais je crains que nos critiques n'aient cédé à un mouvement irréfléchi quand ils ont tant vanté la clarté, la limpidité de style de la seconde partie. L'étude de la première les avait, par un long exercice, assez familiarisés avec la manière, le tour et le langage du prophète, pour que les difficultés s’aplanissent et que la lecture fût plus rapide dans la seconde. C’est que ce style, au milieu de sesrichesses, de son abondance, de la variété des termes et des tournures, conserve toujours la même empreinte, le même cachet inimitable quiest la marque d'Isaïe.
Les consolations données au peuple de Dieu dans les oracles contre Babylone, contre l’Idumée, contre l'empire antichrétien dans la première parte, ont si souvent rappelé aux rationalistes celles des derniers chapitres, qu'ils les ont rapportées, sinon au même auteur, du moins au même temps.
Qu'il comparent les invectives aux invectives, et ils ne seront peut-être pas moins frappés de leur ressemblance. Je leur propose presque au hasard le parallèle du chap. re avec Le chap. Lvn; à en juger par leurs commentaires, celui-ci leur a présenté tout au moins autant d'obscurités que l’autre.
Un nouveau motif pour me défier de leur jugement, c'est qu'ils se contredisent quelquefois de la façon la plus singulière. Gesenius trouve dans la
LES PROPHÉTES D'ISRAEL 133 seconde partie du livre plus de correction grammaticale que dans l’autre. Au jugement du Dr Hitzig, | ce serait tout l'opposé: 1l reproche au second Isaïe de négliger les règles de la syntaxe; 1l a recueilli péniblement un certain nombre de licences qu'il prononce être contraires au génie de la langue hébraïque, et empruntées à l’araméen ou à l'arabe. Ce sont des inversions, et des ellipses assez dures de pronoms, de propositions et autres particules. Je puis affirmer que le premier Isaïe a les mêmes inversions et les mêmes ellipses; mais quoi qu’il en soit, 11 est évident que ces licences ne contribuent pas à la clarté du discours. Ce qu’elles lui donnent d’archaïsme, d’impétuosité, de feu, d'énergie, est aux dépens de la lucidité et de l’élégance. Ceci n'empêche pas le savant professeur de répéter la phrase stéréotypée sur le style coulant, clair et facile de ces mêmes textes.
Que l'accord serait plus ferme, s’il s'agissait de comparer la diction d'Isaïe avec celle de Jérémie ou d'Ezéchiel! I n’y aurait pas deux voix qui ne s’unissent. Et pourtant Jérémie avait pu dans sa jeunesse puiser aux saines traditions littéraires. Son ministère commença près d'un siècle avant Cyrus, sous le règne encore prospère de Josias, et se continua presque jusqu’à la fin au sein de la capitale de Juda, parmi les esprits les plus cultivés de son temps. Ezéchiel lui-même, dont la
langue est si incorrecte et presque barbare, est antérieur d’un demi-siècle à la fin de l'exil. Que penser donc d’un homme qu’on suppose né et élevé dans la terre étrangère, qui depuis son enfance, condamné à parler la langue de ses maîtres, se la serait rendue aussi familière que celle de ses ancêtres, et n'aurait rencontré sur les lèvres mêmes de ses coreligionnaires qu’un langage mêlé et corrompu ? Quelques leçons de grammaire reçues dans les écoles, et l’étude assidue des anciens modèles, c'est à quoi se réduisent, dans l'hypothèse même la plus favorable, les ressources qu’il eut pour se former. Qu’aidé de ces moyens, il eût atteint comme Zacharie l’aisance et la médiocrité, ce serait beaucoup. Mais rester original, dégagé, gracieux, plein de fraicheur, de mouvement et de vie, en parlant une langue apprise par art, au milieu d’une si générale et si profonde décadence, ce phénomène serait un miracle.
Et voyez comme ces détracteurs du miracle le multiplient selon leur caprice. Leur faux Isaïe se décompose en quatre ou cinq personnages distincts, quoique contemporains. Car, s'ils sont parvenus, après certains tätonnements, à n’admettre qu'un seul auteur des vingt-sept derniers chapitres, ils se gardent d’en dire autant de ceux qu’ils éliminent de la première partie. Autant de morceaux, autant d'auteurs, tous éminents par la beauté de la forme,
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 135 tous marqués au type de la perfection littéraire. Il faudra donc multiplier sans mesure les heureux émules du roi des prophètes, et tous sans exception se seront rencontrés à la même époque d’abaissement et de dégradation.
On nous oppose le style de Job, la beauté de plusieurs psaumes nés des malheurs de l’exil, et les livres des Rois.
Mais a-t-on démontré que le livre de Job füt si moderne? Il est facile d'établir le contraire. Ce livre paraît être du temps de Salomon, et n’est certainement pas postérieur à Isaïe. M. Renan, qui n’est point suspect de préjugés religieux, en place approximativement la composition au vin® siècle avant notre ère, vers l’an 750!, lorsqu'Isaïe était encore dans toute la fleur de la jeunesse.
Quant aux livres des Rois, plusieurs critiques en font honneur à Jérémie. Mais quand même la rédaction en serait postérieure à l'exil, le style en est plus ancien. C’est celui des sources sur lesquelles cette compilation a été faite, et que le rédacteur a presque toujours reproduites textuellement.
Restent un petit nombre de psaumes dont le style semble plus pur, plus brillant, plus ancien que l’époque indiquée par le sujet. Il est reconnu pourtantque la plupart despsaumes du dernier âge, quand